mercredi 15 juillet 2009

Générique début de Full Circle

Je sais que l'image est pourrie, mais je ne puis m'empêcher de poster cette video : une façon d'admirer le générique de Full circle, en format scope respecté (rare!!), sur la sublime musique de Colin Towns. Je ne suis pas prêt de m'en lasser.

jeudi 2 juillet 2009

Klaus Schulze : le roi de la musique électronique (9)

BODYLOVE
(1977)
BRAIN RECORDS





Programme 1 :
Stardancer : (13'38)
Blanche : (11'44)

Programme 2 :
P:T:O : (27'12)


Il est des films dont la musique est un atout secondaire, d'autres dont c'est malheureusement le seul et unique atout. Bodylove appartient à cette seconde catégorie. Quand le producteur Manfred Menz contacte Klaus Schulze en 1977, c'est pour lui commander la Bande Originale d'un film porno. La première réaction de Schulze est, on le comprend, de refuser cette commande jusqu'à ce que le réalisateur Lasse Braun lui montre son film déjà monté sur lequel il avait plaqué des extraits de Timewind et Moondawn. Schulze a été impressionné de constater que sa musique entrait en osmose avec les images. Ce qui l'a amené à finalement accepter le projet, c'est la liberté qu'on lui offrait de composer une musique personnelle sans qu'il soit besoin, en raison de la raréfaction des dialogues, d'écrire un petit bout de musique par ci, trois minutes par là. On le sait, la musique de Schulze a besoin d'espace et de temps pour s'exprimer et ne supporterait pas d'être charcutée pour les besoins du minutage serré d'un film. Une fois conforté dans son envie d'être libre de composer la musique qui est la sienne, il s'est mis au travail. Le résultat est époustouflant : Bodylove s'inscrit non seulement comme l'un des meilleurs albums de Klaus Schulze, mais c'est aussi l'une des deux ou trois plus belles musiques de film que je connaisse, avec le séminal Full Circle de Colin Towns dont je recherche toujours l'édition CD. Le tour de force de Schulze est d'autant plus surprenant qu'il s'agit d'un film pornographique qui, même s'il se situe au-dessus de la moyenne de part ses qualités de montage et de chorégraphie, n'en demeure pas moins d'une indéniable médiocrité. Quel autre film porno pourrait se targuer d'une musique d'une telle beauté ? S'il en est, je suis preneur.

Il est difficile d'évaluer la qualité intrinsèque d'une BO. D'aucuns pensent qu'une bonne musique de film est avant tout une musique qui n'a pas besoin du support des images pour livrer ses beautés. Même si certaines BO peuvent se réclamer de cette catégorie, il n'est pas certain que ce soit un critère légitime pour juger une musique de film. Il faut tenir compte aussi de l'interaction entre les images et les notes, de la capacité d'une BO à soutenir l'impact émotionnel d'une séquence ou d'un film dans sa globalité. Alors, je ne prétendrai pas que Bodylove soit une BO exemplaire. Une certitude cependant : cette musique s'écoute fort agréablement, et même passionnément, sans l'appui des images. Elle me fascine depuis des années, bien avant que j'ai eu la chance de découvrir le film porno de Lasse Braun.

Quand je considère la discographie de Klaus Schulze de Irrlicht à Dune, je suis saisi par la chaleur humaine particulière que dégagent ses oeuvres de l'année 1977, Bodylove (volumes 1 et 2) et Mirage. Rarement les synthétiseurs et autres échantillonneurs électroniques n'ont sonné aussi humains que dans les deux disques précités. Bodylove à ce titre est une pure merveille, une musique d'une rare sensibilité, le comble pour la BO d'un film pornographique.

La première fois que j'ai écouté Bodylove sur le vinyle que j'ai acheté en 1988-89, j'ignorais qu'il s'agissait d'une BO bien que cela soit mentionné sur la jaquette. Et quand je l'ai su, j'étais loin d'imaginer que cette superbe musique s'harmonisait sur des images pornographiques. Aussi, je n'en tiendrai plus compte dans ma chronique qui ne s'intéressera qu'à la seule musique.

Bodylove s'ouvre sur une composition, Stardancer, qui porte magnifiquement son nom. Il s'agit en effet d'une musique pulsée d'une redoutable efficacité. On ne peut négliger l'empreinte sur ce titre de l'ère naissante du disco dont Stardancer contient toute l'humeur dans sa forme. mais pour autant, on ne saurait situer ce titre dans la mouvance des Bee Gees et autres Bonney M. De part sa longueur déjà, et surtout à cause de l'absence de paroles et de chant. Klaus Schulze soigne particulièrement son introduction, comme à son habitude, en nous envoyant une série d'effets percussifs ambient, des roulements de tambour dont les echos se perdent dans l'infini et qui plongent admirablement l'auditeur dans un état second. Puis, se met en place une séquence très pulsée qui m'évoque les ambiances d'Irène Cara dans Flashdance, lorsqu'elle s'entraîne seule à la sueur de son exaltation, bien que le film de Adrian Lyne soit bien postérieur au disque de Schulze. Et sur cette séquence endiablée, viennent se poser des lignes de synthétiseur syncopées qui, parfois se prolongent. Je suis persuadé qu'à cette époque, il eût été possible de danser sur ce titre à condition d'en accepter le rythme particulier.
Le passage de la première plage à la seconde provoque un contraste saisissant : autant Stardancer nous entraîne dans un rythme endiablé, autant Blanche (du prénom de la copine de Schulze à cette époque) plonge dans une profonde mélancolie. Cette mélodie au piano évoque les riches heures du romantisme allemand et je ne puis m'empêcher de penser à la célèbre Sonate au clair de lune de Ludwig Von Beethoven. La sensibilité qui exsude de cette belle composition est d'autant plus frappante qu'elle s'exprime par le prisme des synthétiseurs desquels Schulze extrait des sons chauds d'une incomparable délicatesse. Il n'y a pas à proprement parler d'évolution dans ce morceau,

jeudi 28 mai 2009

MIRAGE
(1977)
Brain records



programme 1 : Velvet voyage (28:16)

programme 2 : Crystal lake (29:15)

Avec Mirage (1977), le maître nous offre une pièce maîtresse de sa discographie, un chef d'oeuvre qui trouve immédiatement sa place à côté de cet autre monument de la musique électronique qu'est le Timewind de 1975. Entre l'austère cérébralité de Picture Music et le lyrisme flamboyant de Timewind, Mirage trouve une place de choix, tout imprégné qu'il est d'une mélancolie inédite qui me le rend si précieux. En effet, cet album s'ingénie à réconcilier le froid et le chaud : le récent décès de son frère, glaçant Schulze au coeur de son être, confère à Mirage une tonalité hivernale épidermique, cependant que le travail hallucinant sur les textures sonores enveloppe chaque nappe électronique d'une chaleur prégnante sans équivalent. Jamais l'artiste n'avait atteint une telle profondeur des climats, jamais il n'avait foulé des territoires aussi proches de l'impressionnisme et du surréalisme.

La première plage, l'immense Velvet Voyage, justifie à elle seule l'écoute de ce disque. Débutant par des signaux spaciaux qui trouent l'immensité cosmique, la composition installe lentement un climat d'apesanteur d'une densité sidérale. On entend même dans les cinq premières minutes des messages de cosmonautes qui nous parviennent de façon subliminale, à peine murmurés, noyés sous des nappes synthétiques de toute beauté. L'effet est d'autant plus subtil qu'il nécessite des écouteurs pour être pleinement entendu. Cette longue introduction épouse un mouvement d'élévation qui traduit à mes yeux ce qu'on doit ressentir quand on se trouve à bord d'une fusée qui décolle. Mais le voyage peu à peu va prendre une tournure bien plus originale. Des strates sonores se superposent imperceptiblement à ce décollage. Un climat étrange, immatériel, finit par envahir l'espace sonore. Un sentiment de solitude perce dès l'instant où des synthétiseurs font tintinnabuler à l'infini leurs cordes cosmiques. Alors, il se produit pour moi à cet instant une impression sidérante qu'il m'est difficile de décrire autrement qu'en évoquant les fameuses horloges molles de Dali. L'espace sonore, après l'accumulation de diverses strates, atteint son point culminant au point que pas une seule place de vide ne vient le trouer. La masse sonore mise en branle semble se figer dans une dimension étrange où sont abolis l'espace et le temps. La désorientation devient totale, immanente. Le son remplit tous les espaces entre les oreilles jusqu'à devenir subliminal. Magique. Vers la fin, Velvet voyage négocie une boucle temporelle qui voit rejaillir les stridences spatiales de la longue introduction en même temps que l'écran sonore se vide peu à peu de tous ses choeurs synthétiques et de ses cloches tintinnabulantes.

La deuxième plage du disque n'atteindra jamais les sommets de ce premier titre, mais elle n'en demeure pas moins excellente. Crystal lake débute par une séquence caractéristique du style schulzien qui voit s'entrechoquer deux lignes mélodiques produites par des cloches. L'effet sera reproduit par le maître dans divers albums tels Angst, Audentity et Dreams. La répétition de ces boucles minimalistes finit par susciter un fort sentiment d'enfermement et de repli quasi claustrophobique, amplifié ensuite par l'adjonction de notes synthétiques ne variant que d'un octave et dont un écho prolonge l'inéxorable percée. Par-dessus, Schulze vient pianoter quelques nappes de clavier qu'il entrelace à sa manière improvisée dans des arabesques infinies. Vers la fin de ce titre, les lignes séquencées renvoyant au Velvet voyage s'invitent à nouveau mêlées à celles de Crystal lake en guise de conclusion lyrique à tout l'album. Envoûtant.





mercredi 29 avril 2009

Klaus Schulze : le roi de la musique électronique (7)

MOONDAWN
(1976)
Brain records


Programme 1 : Floating (27'13)

Programme 2 : Mindphaser (25'35)

A quelqu'un qui manifesterait l'envie de découvrir l'univers musical de Klaus Schulze et ne saurait par quel bout entamer une discographie par trop pléthorique, voici incontestablement l'album que je lui soumettrais en guise d'initiation.

MOONDAWN n'a pas l'âpre austérité d'IRRLICHT et CYBORG. Il ne pousse pas sur le même terreau cérébral que PICTURE MUSIC et ne développe pas un univers original aussi déboussolant que BLACKDANCE. Son écoute se révèle donc infiniment plus séduisante grâce à des sonorités chaudes qui humanisent la musique de Klaus Schulze. Est-ce à dire que MOONDAWN n'a aucun intérêt ? Rien n'est moins sûr.

Il est considéré en Europe comme un des chefs d'oeuvre de la musique électronique. En France, il jouit d'une réputation infaillible. A Berlin, un critique musical influent qui avait ouvert un café s'en servait comme musique d'ambiance.

MOONDAWN bénéficie d'un son ample d'une richesse qui surpasse encore celle de TIMEWIND. Tout cela provient de la technique d'enregistrement-même : pour la première fois, Schulze utilise un 4 pistes, ce qui amenuise l'aspect quelque peu artisanal des précédents opus. La liste du matériel s'enrichit d'un Big Moog, le mastodonte des instruments électroniques dont Schulze venait de faire l'acquisition auprès de son compatriote Florian Fricke, le leader de Popol Vuh, qui s'en débarassait après en avoir exploré, selon lui, toutes les entrailles sur la BO de Aguirre, la colère de Dieu et sur son album studio, le classique In the gardens of Pharao. En entrant en possession de cet instrument devenu mythique, Schulze intégrait le cercle des privilégiés qui ont tenté de l'apprivoiser, même si le Big Moog a la réputation de n'être jamais totalement apprivoisable. Enfin, cet album voit le retour réussi d'une structure rythmique qui rappelle les premières amours de Schulze. Mais cette fois, MOONDAWN a fait appel au service d'un vrai batteur, le génial Harald Grosskopf, qui contribue largement au succès de l'album en 1976. On avait déjà entendu de fort belles percussions dans PICTURE MUSIC même si ces instruments ne sont mentionnés ni dans le livret d'origine ni dans la réédition de SPV. MOONDAWN multiplie, on le constate, les premières fois, ce qui en fait une étape importante dans la discographie de son auteur, un disque devenu culte, un des meilleurs des années 70.

MOONDAWN est composé de deux longues plages qui contrastent un peu à la manière de PICTURE MUSIC : le premier titre déploie une grande douceur alors que le second explore un territoire beaucoup plus rock. Floating commence de manière incongrue par la voix du pape entonnant une messe tandis que des scintillements parasites évoquent un univers liquide. Bientôt, par-dessus une nappe synthétique planante, débute une séquence "célèbre" que Schulze obtient en collant deux séries de quatre notes légèrement décalées dans le temps selon le principe bien connu du canon, un peu à la manière des notes décalées de la guitare basse de Roger Waters dans le génial One of these days de Pink Floyd. Par la seule magie de cette séquence ultra efficace, Floating transporte l'auditeur dans un univers agréable où règne un esprit easy listening avant la lettre. La facilité d'écoute de ce morceau ne s'apparente toutefois aucunement à quelconque forme de concession artistique. Il est bon de se laisser bercer par la poésie des sons électroniques et le jeu tout en nuances des percussions métronomiques de Harald Grosskopf. L'envoûtement est total. Un régal.

Mindphaser débute lui aussi de la plus douce et fluide des façons, par une nappe synthétique de toute beauté qui justifie à elle seule le qualificatif d'onirique que l'on prête habituellement à la musique électronique de cette époque, et en particulier à la Cosmic Music. L'impression sur l'auditeur est celle d'une invitation au voyage, une entrée en matière des plus relaxantes qui convoque avec elle des couleurs et images abstaites, me donnant la sensation de remonter le temps jusqu'aux origines de la création du monde, comme le merveilleux titre éponyme de Vangelis sur la BO de L'APOCALYPSE DES ANIMAUX. L'état d'apesanteur dure environ 10 minutes après lesquelles Klaus Schulze opère un revirement fulgurant, totalement imprévisible, qui convoque toute la panoplie des percussions et batteries, tandis qu'un son de clavier proche de celui de Mental door se met à rocker diablement au cours d'une improvisation dont le musicien allemand a le secret. Pour soutenir l'ensemble, s'impose une ligne d'orgue conférant au titre une solennité envoûtante.

Comme souvent dans l'oeuvre discographique de Schulze, l'ensemble baigne dans une intemporalité certaine qui défie les courants et les modes. Du grand art.



mardi 14 avril 2009

Klaus Schulze : le roi de la musique électronique (6)

TIMEWIND
(1975)
Brain & Virgin records



pochette de Urs Ammann
Klaus Schulze considère TIMEWIND comme son chef d'oeuvre. On ne peut taxer d'auto-suffisance un artiste qui porte la plupart du temps un regard sans concession sur ses disques. C'est ainsi que son précédent opus, BLACKDANCE, n'a pas du tout l'aval de son auteur qui le renie plus ou moins de sorte que, dans la double compilation ESSENTIAL (1972-...), supervisée par le maître lui-même, c'est le seul titre du CD 1 couvrant les années 70 qui manque à l'appel.
Aux USA, TIMEWIND est acclamé comme une pièce maîtresse de la musique électronique, mais il est vrai que dans ce pays ce fut longtemps le seul disque de Schulze disponible.
En France, l'académique Prix Charles Cros, qui couronne le meilleur disque de l'année et que l'on ne peut décemment pas soupçonner d'accointance avec l'univers de la musique électronique (c'est là un euphémisme), lui a attribué les honneurs suprêmes en cette année 1975.
Une telle unanimité pourrait effrayer l'auditeur prudent : quelle erreur ! TIMEWIND est l'apothéose de la musique électronique cosmique, oeuvre indépassable improvisée en une nuit (en tout cas c'est un mythe que l'auteur lui-même entretient et nous n'avons aucun motif d'en douter), un voyage interstellaire d'une amplitude ahurissante.
On peut se hasarder à considérer IRRLICHT, CYBORG et TIMEWIND comme les pièces d'une Trilogie cosmique dont l'impact émotionnel croît en même temps que Schulze enrichit ses appareillages électroniques, parenté entretenue par les superbes illustrations du peintre Urs Ammann qui magnifient les pochettes respectives de ces trois oeuvres dans un style visuel évidemment inspiré de Salvador Dali et qui collent parfaitement à ces musiques.
Composé de deux longues plages (une habitude chez Schulze), TIMEWIND réclame une disponibilité totale de l'auditeur s'il espère déguster les trésors qu'il renferme.
Le 1°titre, Bayreuth return, est l'une des expériences les plus fascinantes qu'il m'ait été donné de vivre sur le mode de la répétition. Avec une économie de moyen digne de Philip Glass, Klaus Schulze lance une séquence métallique de quatre notes dont il s'amuse ensuite à varier le rythme, en la ralentissant puis l'accélérant jusqu'à plonger l'auditeur dans une transe particulièrement efficace. Nul besoin ici d'étaler sa virtuosité; le minimalisme prévaut du début à la fin. Couvrant souvent la séquence pré-citée, des synthétiseurs étalent dans l'espace sonore leur mélodie aux consonnances vaguement orientalisantes. Il suffit, pour lier le tout, de faire souffler un vent des dunes qui promène sa fraîcheur par intermittences jusqu'à exploser comme une tornade dans les ultimes secondes du morceau, pour parfaire l'ambiance d'une plage puissamment hypnotique.
Le 2°titre, Wahnfried 1884, nous invite à un voyage autrement plus spectaculaire. Débutant par des cris d'agonie qui cisaillent l'espace sonore, il se poursuit par une plainte ample d'une intense expressivité que rien ne semble pouvoir apaiser. Au-delà de la douleur qui imprègne ce passage, ce qui frappe c'est l'amplitude de l'écran sonore qui ne laisse de place à aucun vide et procure une sensation de plénitude vertigineuse. Toutefois, cette première partie, aussi impressionnante soit-elle, ne laisse en rien présager le choc émotionnel qui suit. A partir de la 10°minute, l'interminable plainte synthétique se fige sur une note que Schulze maintient jusqu'à l'infini et sur laquelle le musicien, transpercé par la grâce, vient improviser une courte séquence qu'il fait varier d'une octave jusqu'à l'extase. Aucune autre musique électronique n'a soulevé chez moi une telle émotion, qu'il m'est si difficile de traduire en mots.
Parce que Schulze improvise, les premières minutes de ses compositions sont toujours un temps d'attente pour l'auditeur : le maître tâtonne, hésite, se tient au carrefour de toutes les possibilités qui s'offrent à lui. Cela donne de longues introductions qui participent du lent conditionnement de l'auditeur. Enfin, Schulze, guidé par sa géniale intuition, choisit une piste où l'entraîne son humeur du moment, piste qui s'avère très souvent la meilleure... C'est ainsi que le maître exerce sur moi son envoûtement progressif, presqu'imperceptible.
La contrepartie de cet état d'esprit, c'est que Schulze peine souvent à clôturer ses compositions, qu'elles s'interrompent brutalement ou par le biais d'une classique fondu au noir bien arbitraire : on a souvent l'impression en effet que c'est la limite de stockage des informations sonores propres au vinyl qui décide du moment où doit se terminer chaque morceau, sensation quelque peu frustrante s'il en est. Heureusement, il arrive quelquefois que Klaus Schulze trouve la fin adéquate. C'est le cas avec Wahnfried 1884 qui se clôt sur une tornade sonore dont je ne me suis jamais remis.
Les plaintes stridentes entendues au début du titre refont surface en emplissant l'écran sonore. Superposés à elles, Schulze envoie des échos de battements cardiaques qui affluent à la surface et dont le volume s'amplifie jusqu'à devenir obsédant. Encore une fois, le travail sur les sonorités est impressionnant. Le rythme cardiaque résonne sur un registre de basse d'une puissance phénoménale qui ne manque jamais de faire vibrer mes enceintes acoustiques. Puis, après un crescendo ahurissant, passé l'apothéose, le volume redescend lentement. Les sons de basse cardiaques ralentissent et se raréfient peu à peu jusqu'à vider l'espace sonore d'où affluent quelques ultimes échos. Je ne connais pas d'autres titres du maître dont la conclusion soit aussi cataclysmique. Une maîtrise sonore dont je ne me suis toujours pas remis.
Il est évident que TIMEWIND est un chef d'oeuvre de la musique cosmique, et pourtant, qui pourrait contester le fait que cet album est moins original que BLACKDANCE dont la beauté insolite me trouble autant sinon davantage ?


lundi 13 avril 2009

klaus schulze : le roi de la musique électronique (5)

BLACKDANCE
(1974)
Brain et Virgin


pochette de Urs Ammann

Les fans de Klaus Schulze sont en droit de préférer CYBORG à BLACKDANCE. Pour ma part, même si je considère historiquement CYBORG comme une borne incontournable de la musique électronique, je ne puis m'empêcher de lui préférer BLACKDANCE. Ce n'est pas une question de qualité artistique, mais plutôt d'ambiance sonore.
Il est évident, dès le premier titre Waves of changes, que la palette sonore s'est enrichie d'une guitare acoustique 12 cordes et surtout d'une boîte à rythme dont l'utilisation par Schulze est un modèle d'invention et d'originalité que peu d'artistes sauront après lui exploiter avec un tel art. Les percussions africaines qui interviennent au cours de la seconde partie de Waves of changes apportent elles aussi une touche décalée qui transporte l'auditeur dans un monde d'une étrangeté fort séduisante.
Quand j'écoute ce titre ainsi que les deux autres de cet excellent album, je ne pense à rien de concret. Aucune image ne vient me projeter mon film intérieur. Mon écoute se focalise sur les textures sonores, proprement hallucinantes. Le second titre, Some velvet phasing, en est un exemple étonnant. Ce n'est qu'une improvisation dont Schulze a le secret. On ne peut pas affirmer que ce morceau soit mélodiquement d'une folle invention, et pourtant, bien qu'il soit sans queue ni tête, il fascine du début à la fin. Schulze s'intéresse presque plus à la texture du son qu'à la combinaison des notes entre elles. Sur Some velvet phasing, il invente une matière sonore vivante. Le titre du morceau est là pour l'indiquer. Les synthés se moulent dans une étoffe veloutée qui se tord, se plie et s'enroule sur elle-même. L'effet est particulièrement frappant au casque : le son se retourne sur lui-même comme une feuille qui serait cornée.
BLACKDANCE garde cependant le meilleur pour la fin. Le troisième titre Voices of sin s'avère être incontestablement mon préféré de toute la discographie de Schulze. Il débute, idée géniale s'il en est, par une voix de basse qui provient d'un enregistrement de Verdi. Autant le traitement hallucinant que Schulze fait subir à un orchestre symphonique sur IRRLICHT demeure encore de nos jours une audace surprenante, autant cette voix de basse prise isolément, sans aucun effet électronique, uniquement une ligne vocale de l'art lyrique, perturbe de manière impressionnante les repères de l'auditeur. Puis, les synthés se superposent à cette voix solo en dessinant derrière elle un tapis qui, comme dans Some velvet phasing, se tortille et s'enroule, créant un effet saisissant. La background sonore passe imperceptiblement à l'avant-plan au fur et à mesure que la voix de basse s'estompe. Peu après, une séquence synthétique syncopée, produisant un son métallique étrange, s'enclanche pour ne plus s'interrompre ni baisser de rythme pendant deux bons tiers du morceau. Quand enfin s'ajoutent à l'ensemble les notes d'un piano désaccordé, l'édifice sonore ainsi produit déploie une ambiance particulièrement claustrophobique. Vraiment, un grand morceau !
Pour la première fois à mes yeux, Klaus Schulze crée une musique qui ne sera jamais copiée et n'entraînera aucun émule dans sa voie. Si CYBORG a pu inspirer le OXYGENE de J.M.Jarre, en revanche BLACKDANCE restera un album à nul autre pareil, une expérience fantastique dans laquelle s'égare l'auditeur plongé dans une dimension étrange. Je suis d'accord avec Steve Wilson, leader de Porcupine Tree et Blackfield : BLACKDANCE est l'oeuvre musicale la plus insolite que je connaisse.

jeudi 9 avril 2009

Klaus Schulze : le roi de la musique électronique (4)

PICTURE MUSIC
(1973)
Brain records

Programme :

FACE 1 : Totem (23'45)

FACE 2 : Mental door (23'00)

Après IRRLICHT (1972) et CYBORG (1973) qui invoquaient les espaces sidéraux, c'est à un changement de cap radical que nous invite Klaus Schulze dès son 3°opus. Autant sa musique jusqu'ici fréquentait des sphères sombres et éthérées, autant PICTURE MUSIC se pose sur une base infiniment plus tellurique. Dès les premières secondes de Totem, se met en marche une pulsation organique qu'aucun répit ne viendra altérer au moins jusqu'à la 15°minute. Le plus étrange dans ce premier titre de l'album, c'est que, derrière cette pulsation séquencée aux puissantes résonnances de basse, évolue une mélodie improvisée épousant les circonvolutions sinueuses de l'ARP Odysee, mélodie langoureuse incitant à la méditation. C'est ainsi sur le contraste saisissant entre les textures organique et mentale que se déploient les 23 minutes de Totem. Dans les cinq dernières minutes de cette composition, Klaus Schulze nous offre même un instant magique quand la partition synthétique se fige alors que l'écran sonore se voit barbouillé de notes liquides qui s'entrechoquent dans une cacophonie étrangement harmonieuse.

Ce disque marque aussi l'apparition des premiers synthétiseurs qui apportent à la musique électronique de nouveaux sons analogiques dont bénéficie la même année le magnifique PHAEDRA de Tangerine Dream. Les auditeurs de l'époque, friands de découvertes et d'expériences sensorielles, accueillent cette musique comme ils ont accueilli auparavant celle des Doors et de Pink Floyd. La presse musicale ne tarit pas d'éloges quand il s'agit de présenter des oeuvres d'avant-garde qui propulsent la sphère rock sur des territoires inexplorés jusqu'alors.

La comparaison entre PHAEDRA et PICTURE MUSIC réserve ainsi quelques surprises. Tangerine Dream exploite les nouveaux sons analogiques pour mieux transporter l'auditeur dans une autre dimension cosmique, ce qu'avait fait aussi Schulze avec CYBORG. Et pourtant, PICTURE MUSIC semble jaillir d'un espace plus intime encore, celui dont sont tissés nos souvenirs. Cette oeuvre atypique de Schulze, par laquelle j'ai débuté dans la connaissance de sa discographie, explore des territoires intérieurs s'adressant exclusivement à l'intellect, musique étonnamment cérébrale s'il en est qui n'a besoin d'aucun débordement lyrique. PHAEDRA entraîne l'auditeur à sortir de lui-même, PICTURE MUSIC au contraire le ramène à lui pour le confronter à son inconscient. Dans ce sens, le 3°opus de Schulze se montre voisin, dans l'esprit, des méditations boudhistes dans son art à sonder le tréfonds des ondes cérébrales.
Le second titre, Mental door, débute et se conclut lui aussi par une longue plage méditative, mais Klaus Schulze la brise brutalement par une improvisation aux synthés qui introduit, de manière totalement imprévue, un mouvement funky auquel il ne nous avait pas habitué dans ses deux premiers opus.

Etrangement, il existe 3 pochettes officielles de PICTURE MUSIC. Une fois n'est pas coutume, celle de Urs Ammann (une pièce carrée au sol en damier au plafond de laquelle est crucifié un homme nu) est loin d'être ma préférée. Celle montrant un terrain vague au milieu duquel traîne, abandonné, un cadre-photo figurant le portrait d'un enfant me fascine littéralement. Cette musique est celle qui génère en moi les images les plus fortes. Dès la première écoute de Totem, j'ai conçu un film dont les images virtuelles épousent les circonvolutions cérébrales des synthétiseurs. Le titre du disque m'impressionne : Klaus Schulze avait-il conscience du pouvoir cinégénique de sa musique ? Quelques années plus tard, il expliquera dans le livret de MIRAGE, son 8° album, que sa musique ne porte en elle aucun message pré-établi, que liberté est laissé à l'auditeur d'y poser ses propres images, de lui transférer le sens qu'il veut bien lui donner. Et aucun disque ne me paraît aussi exemplaire de cette démarche artistique que le bien nommé PICTURE MUSIC. Cette musique me connecte à l'enfant dont subsistent en moi des traces. C'est pourquoi la pochette du portrait me sidère autant. Rarement j'ai noté une telle synergie entre une musique et l'illustration de sa pochette.






pochette de Urs Ammann





pochette de Jacques Wirtz


Toute proportions gardées, Steve Roach, admirateur du Schulze de la première période, saura se souvenir des ambiances introspectives de PICTURE MUSIC lorsque paraîtra son légendaire STRUCTURES FROM SILENCE (1984).

lundi 6 avril 2009

Klaus Schulze : le roi de la musique électronique (3)

CYBORG
(1373)


CYBORG : pochette de l'édition Brain records

Programme :

FACE 1 : 1-Synphära (22'45)

FACE 2 : 2-Conphära (25'44)


FACE 3 : 3-Chromengel (23'45)

FACE 4 : 4-Neuronengesang (24'39)

Un an à peine après IRRLICHT (1972), premier essai novateur mais encore balbutiant, Klaus Schulze nous revient en très grande forme avec un second opus, CYBORG (1973), qui non content d'être un double album (2 vinyls) s'impose d'emblée comme le mètre-étalon de la musique cosmique. L'artiste bouillonnant d'inspiration prend littéralement son envol en solo.

A ce titre, il me paraît nécessaire de garder à l'esprit que 3 années séparent CYBORG du célèbre OXYGENE (1976) de Jean-Michel Jarre. Loin de moi l'intention de retirer à Jarre l'immense mérite qu'il a eu de populariser la musique électronique auprès d'un auditoire qui ne l'aurait peut-être jamais découverte de lui-même. Mais je trouve totalement exagéré l'enthousiasme des médias de l'époque qui ont fait passer Jarre pour un authentique défricheur dans le domaine des instruments électroniques, alors qu'il n'a fait qu'emboîter le pas, avec un réel talent certes, aux deux artistes majeurs de l'école berlinoise, Klaus Schulze et Tangerine Dream, qui faisaient planer leur ARP synth et autre mini Moog sur nos platines depuis trois ans déjà. Jean-Michel Jarre a su trouver un compromis idéal entre le style planant de Klaus Schulze et celui, infiniment plus pop, de Kraftwerk, ce qui confère à OXYGENE une séduction immédiate capable de s'exercer même sur une oreille novice.

CYBORG contient déjà en fait toutes les sonorités de OXYGENE, la même texture éthérée, mais l'absence totale de rythme pop, au profit d'un rythme lancinant et robotique, colore ce voyage interstellaire d'accents beaucoup plus sombres.

CYBORG comporte quatre longues plages hypnotiques, autant de variations sur un même thème dont l'intérêt réside non seulement dans leur caractère incantatoire mais aussi dans le jeu fort subtil des textures où se mêlent scintillements de science-fiction, bourdonnements obsédants de basse et nappes aigües d'orgue farfisa. Bien que la palette sonore se soit considérablement enrichie depuis IRRLICHT, le timbre du VCS 3, volontairement monotone, enferme l'auditeur dans une torpeur qui participe de l'étrangeté des 90 minutes d'une musique en totale apesanteur. Le principe de composition est le même que pour IRRLICHT, à savoir la répétition de boucles synthétiques qui accentuent l'impression de musique figée.

On entend encore une fois un orchestre symphonique que Schulze s'est plu de nouveau à triturer. La fusion Orchestre+synthétiseur s'avère infiniment plus réussie que dans l'opus précédent. La musique de Schulze scintille de mille couleurs même si la plupart du temps elle nous offre une impression d'a-tonalité. Les mélodies n'en sont pas vraiment, mais le mariage des instruments électroniques (encore très limités à cette époque) et de l'orchestre déploie des trésors d'harmonies. IRRLICHT était sombre, CYBORG est plus lumineux mais à la manière d'un camaîeu de rouge et d'orange qui transperceraient la noirceur infinie de l'espace. Voilà une musique de méditation idéale, véritable alternative à l'horrible musique NEW AGE surgie des années 80.
CYBORG, pochette de l'édition OHR