mercredi 8 février 2012

la monstrueuse altérité du fils


Tout un chacun sait par expérience que l'éducation des enfants constitue une étape primordiale dans le développement d'un individu, que ce soit le parent lui-même ou sa progéniture. Aussi, bien des romans et des films ont abordé cette thématique devenue un lieu commun plus ou moins banalisé.
"We need to talk about Kevin" ne raconte pas l'histoire d'une éducation, même si le coeur du récit concerne les problèmes que rencontre une mère dans ses rapports avec son fils.
Le film de Lynn Ramsey (Je n'ai pas lu le roman dont il est l'adaptation visuelle) pose l'épineuse question (l'un des derniers véritables Tabous) de la maternité confrontée au monstre qu'elle a engendré. Que le personnage incarné magnifiquement par Tilda Swinton ait plus ou moins désiré le garçon qu'elle a mis au monde ne constitue pas en soi une explication suffisante pour justifier le comportement du rejeton. Nulle psychologie ne vient élever la réflexion inhérente à cette histoire d'une horrible banalité dont la portée monstrueuse ne se dévoile que peu à peu.
Au départ, il s'agit ni plus ni moins que du comportement d'un bébé chialeur qu'une mère démunie ne parvient jamais à rasséréner. Au fur et à mesure que l'enfant grandit, ses rapports avec la mère se durcissent : refus d'obtempérer à toutes les propositions maternelles, même lorsqu'il s'agit de partager un moment ludique avec un ballon; répulsion face aux élans de tendresse de la mère; provocations qui prennent la forme d'un refus de l'éducation (voir comment le gamin délibérément défèque dans ses culottes alors qu'il en a passé l'âge).
Par son mutisme, l'actrice Tilda Swinton exprime le désarroi d'une mère totalement dépassée mais qui essaie de ne pas lâcher prise. Il s'ensuit une guerre des nerfs aux répercussions de plus en plus inquiétantes (voir l'épisode de l'accident au cours duquel, dans un accès de colère, la mère blesse l'enfant avant de le conduire aussitôt aux urgences où on lui met le bras dans le plâtre alors que la mère ne peut avouer sa culpabilité et comment, ensuite, face au père surchargé de travail l'enfant fait croire, non sans jeter sur sa mère un regard narquois, qu'il est tombé de lui-même...).
Cette escalade de la violence, qu'elle soit psychologique ou physique, est traitée sans aucune concession au commercial : le regard reste clinique, froid, distant, d'une objectivité effrayante, à la manière des films de Michael Hanneke. La mère s'enferme dans son mutisme, sa souffrance, l'enfant devient un adolescent machiavélique aux instincts meurtriers de plus en plus marqués.
L'acteur qui incarne l'enfant, et surtout celui qui incarne l'adolescent, sont glaçants.
Ce film extrêmement déstabilisant constitue une expérience sensorielle éprouvante que radicalise un montage avant-gardiste censé traduire le chaos intérieur de la mère. C'est un grand film sur la monstruosité, sur l'altérité indivisible des êtres, sur la contamination progressive du quotidien par le mal.
A ne pas mettre à la portée de n'importe qui. Vous êtes prévenus.

jeudi 26 mai 2011

Tree of life

Avec Tree Of Life, Terrence Malick vient d'obtenir la Palme d'Or du Festival de Cannes 2011. Bien que son oeuvre soit peu fournie en quantité de films produits depuis les années 70, conséquence de son perfectionnisme et de sa liberté en tant que cinéaste, je n'ai pas vu tous les longs métrages de T. Malick pour lesquels POSITIF, ma revue préférée en ce domaine, clame pourtant toute son admiration. C'est ainsi que je ne connais pas Les Moissons du Ciel (1978) ni Le nouveau Monde (2---). En revanche, j'avais pu apprécier à leur juste valeur son premier film Badlands (1973) et surtout The Red Line.

Chroniquer Tree Of Life, son dernier opus, qui vient de sortir en salle, n'est pas facile tant cette oeuvre fort personnelle échappe à toute classification. Je ne vois guère que Terrence Malick à pouvoir aujourd'hui, aux USA, écrire et produire un tel ovni qui ignore crânement les codes frelatés du cinéma "mainstream", celui qui obéit aux lois draconiennes et stupides de l'économie de marché ultra-libérale. Pour engranger des dollars, il existe des voies plus balisées et plus sûres. Le cinéaste américain ne s'en soucie évidemment pas le moins du monde, et c'est tant mieux.

Ma difficulté à appréhender Tree Of Life provient de l'hétérogénéité des sentiments qu'il a suscités en moi. Il m'est rarement arrivé l'expérience que j'ai vécue dans la salle : ma vision du film est passée par plusieurs étapes naviguant entre la curiosité, l'émerveillement, l'intérêt, la fascination, l'agacement et la consternation. Pour clarifier un tel méli-mélo de sentiments contradictoires, je préciserai que la curiosité, l'émerveillement et l'agacement ont couvert la première moitié du film, la fascination et la consternation ses parties centrale et finale.

Quand s'ouvre le film, une caméra elliptique particulièrement subjective nous plonge dans un drame familial. La perte de son enfant laisse un couple aux abois. Quelques voisins tentent de les réconforter. Le mari et la femme sont saisis dans leur désarroi qui les amène à déambuler dans le décor d'une cité pavillonnaire. Le travail fascinant sur la bande sonore, qui assourdit certains sons et met en avant une musique bouleversée, retient l'attention un moment. Malick excelle dans cette suspension de la temporalité. Les images souvent surexposées sont diaphanes et tristes à la fois. Les voix off des personnages qui scandent la douleur et les questionnements liés à la culpabilité égrènent une litanie envoûtante. Le montage particulièrement sophistiqué laisse sourdre une sensibilité à fleur de peau. C'est très joliment fait, mais un peu trop proche à mon goût du style qu'avait développé Sofia Coppola dès son oeuvre inaugurale Virgin Suicides.

Cette partie plutôt élégiaque, qui insiste assez lourdement toutefois sur la présence divine des arbres, est contrebalancée, grâce à un montage parallèle, par une partie citadine qui nous plonge au coeur d'une grande métropole américaine écrasée par ses habituels gratte-ciel. Sean Penn y incarne ce qui semble être un cadre supérieur dans une société dont nous ne connaitrons rien de la spécialité. Sean Penn est saisi dans son bureau, dans l'ascenseur externe qui gravit de façon vertigineuse le building où il travaille. Nous saisissons là encore des moments de flottement, d'indécision : l'homme semble être perdu dans ce monde inhumain. Le montage veut-il nous suggérer que lui-même traverse une crise due à la mort d'un enfant ? Rien ne permet de l'affirmer. Là encore, les dialogues sont évacués ou traités sur un mode minimaliste, accentué par un effet d'écho qui introduit une distanciation des sentiments. Quelques bouts de phrases off sont encore égrenées, çà et là, des questionnements à caractère mystique.

C'est alors que Terrence Malick introduit une cassure dans le processus mis en marche depuis un quart d'heure et nous plonge brutalement au coeur d'une séquence spatiale. La musique devient chorale, solennelle et puissante, à la manière des oeuvres de Ligeti. Elle jaillit sur des images cosmiques de planètes, d'étoiles, de gaz, de magma en fusion. Nous ne sommes plus dans une fiction, mais dans un trip new age qui n'est pas sans évoquer l'inoubliable dernière partie du 2001 l'Odyssée de l'espace de notre ami Kubrick, filiation que souligne la participation de Douglas Trumbel aux effets spéciaux visuels, le créateur des images spatiales de 2001, Blade Runner et Rencontre du 3°type. Cette séquence, aussi belle soit-elle, a tendance à m'agacer parce que je sais que ce ne sont pas de vrais images cosmiques, mais des reconstitutions habiles voire fascinantes. Il faut une sacrée dose de talent pour nous conduire au confins de la création du monde. Terrence Malick y parvient mais il arrive bien trop tard : ses images dégagent une désagréable sensation de déjà vu. J'ai trouvé cette partie un rien pompeuse voire prétentieuse.

Dans sa partie médiane, Tree Of Life redevient plus terrien : le récit se concentre sur la famille endeuillée qui avait ouvert le film non sans avoir négocié un retour en arrière puisque nous reprenons l'histoire à une date antérieure à la mort d'un des enfants.
Brad Pitt y campe le Pater Familias, militaire ultra rigide, fier de sa réussite et qui ne cesse d'inculquer à son fils le plus âgé les préceptes éducatifs de l'Amérique profonde selon lesquels la réussite de l'individu dépend de sa force morale et d'une volonté inébranlable tendue dans ce sens, l'échec alors ne pouvant se justifier que par une faiblesse de la volonté, une faiblesse de l'individu. Il s'agit de la morale américaine classique que bien des films ou des livres fustigent. D'une certaine façon, elle objective l'échec en responsabilisant celui qui le subit. Elle découle naturellement de ce qui fonde intrinsèquement les Etats-Unis d'Amérique : le libéralisme effréné, l'homme étant l'artisan aussi bien de son propre malheur que de ses réussites.
Dans cette famille bien sous tout rapport, le fils ainé n'a pas le droit de baisser la garde, il ne doit jamais flancher et doit contrôler constamment ses pulsions négatives, ses découragements; il doit affronter la difficulté. Il ne doit pas penser "Je n'y arrive pas, c'est trop difficile.", mais "Je n'y suis pas encore arrivé parce que c'est difficile."
Par opposition à l'austérité paternelle, la mère se voit reléguée à l'arrière-plan du foyer, c'est elle qui fournit aux trois enfants toute l'affection requise, c'est elle qui pardonne les relatives faiblesses.
Dans cette partie centrale, le film de Terrence Malick touche souvent au sublime, bien davantage que lorsqu'il s'interroge sur la place de l'homme dans le cosmos. Sa caméra hyper sensible aux éléments naturels (les arbres, la pelouse, la nuit, le soleil, la pluie) se love dans le foyer en isolant du quotidien des saynètes magiques, captées avec une tendresse rare : la main sur le berceau du nouveau né, un souffle d'air dans le voilage des rideaux, des frères s'amusant dans le jardin, le couple enlacé au pied d'un arbre... Ce sont des instants arrachés à l'éternité que Terrence Malick déploie avec un sens du montage éminemment poétique. On pourrait presque croire qu'il ne se passe rien, que le récit stagne sur le bonheur familial dont chaque courte séquence témoigne à la manière d'une élégie. Les plans légèrement balancés, au plus près des corps, recréent un sentiment d'intimité prégnant. Or, rien n'est moins sûr : ces sensations fugaces de bonheur tranquille sont intercalées avec d'autres saynètes d'apparence anodine tout d'abord, montrant les répercussions terribles de l'éducation du père sur son fils aîné, lequel se voit totalement brimé, devant subir des punitions absurdes qu'il ne comprend pas du tout. Peu à peu, nous assistons impuissants à la souffrance quotidienne, aux frustrations sans-cesse accumulées du fils aîné, qui reste mutique, le regard de plus en plus acéré que vient traverser des éclairs de violence contenue. La thématique développée alors (montrer le lent pourrissement de l'esprit chez un garçon, gagné peu à peu par la haine du père) rappelle celle traitée par Michael Haneke dans le splendide Ruban blanc, autre Palme d'or de Cannes qui montrait aussi comment, à force de rigidité, la morale puritaine faisait naître malgré elle la monstruosité dans l'âme des enfants. A ce titre, une certaine tension commence à s'installer que la beauté des images ensoleillées ne parvient plus à apaiser. Il n'est qu'à voir la scène inquiétante du père affairé sous sa voiture saisi au coeur de ses taches mécaniques tandis que son fils aîné rôde dans les parages, tournant autour du véhicule et du crick qui maintient ses roues au-dessus du sol. Nul besoin pour autant que le fils commette le parricide, il a suffi que par la magie d'un montage élégiaque Malick nous donne à sentir sa haine, sa frustration, sa souffrance muette.

Dans sa dernière partie, Tree Of Life est rattrapé par ses démons bêtement new age. Terrence Malick prétend nous conduire jusqu'à l'au-delà figuré par un paysage désertique rocailleux s'ouvrant sur un rivage marin où errent les âmes des morts représentées par un ballet humain. Des gens se croisent, se sourient mutuellement, s'enlacent, se tiennent la main, s'embrassent. La sincérité du cinéaste n'est absolument pas prise en défaut, mais son impuissance à aborder des territoires métaphysiques (n'est pas Tarkovski qui veut) est confirmée par la pauvreté allégorique de ses images qui ressemblent à une propagande new age roussie.

Le film de Malick est très original et fort personnel, mais il souffre de prétention et de pompiérisme dans ses velléités métaphysiques plus ridicules que transcendantes. Je retiens donc de Tree Of Life la chronique élégiaque d'une famille américaine dans les années 50, de loin sa partie la plus belle et la plus sensible.

dimanche 14 mars 2010

la monstrueuse banalité

Mercredi prochain, France 2 diffuse un documentaire, Le jeu de la mort, qui devrait, je l'espère, provoquer une onde de choc chez les téléspectateurs habituellement lobotomisés.

Ce documentaire interroge la fascination qu'exercent sur nous les jeux et autres divertissements de la télé réalité qui semblent ne connaître aucune limite dans leur course effrénée pour la surenchère la plus triviale. La chaîne britannique Channel 4 ne recherche-t-elle pas en ce moment des malades en phase terminale qui accepteraient de se faire momifier devant les caméras ? Jusqu'où la télé réalité peut-elle pousser le vice populiste à seule fin de faire monter les enchères des scores d'audience ? Quelle autorité la télé exerce-t-elle sur nous ?

Le jeu de la mort est un jeu factice dans la mesure où son principe s'inspire de la fameuse expérience qu'avait réalisée le chercheur en psychologie Stanley Milgram dans les années 60. 80 candidats ont été invités à y participer. Le tournage du jeu s'est déroulé en avril 2009. Les participants se sont soumis à l'autorité d'une fausse équipe de télévision, Tania Young l'animatrice du jeu étant en fait une comédienne et le réalisateur de l'émission, Christophe Nick, un cinéaste dirigeant en réalité un documentaire.
Le scénario de ce jeu "factice" est très simple : les candidats doivent faire mémoriser, en une minute, à un cobaye attaché à une chaise électrifiée, une liste de 26 associations de mots. A chaque erreur du cobaye, le participant lui envoie en guise de punition une décharge électrique graduée de 20 à 460 volts.
Si ce jeu vous est familier, c'est soit parce que vous avez lu le livre La soumission à l'autorité qu'a écrit Stanley Milgram suite à l'expérience qu'il a menée aux USA, soit parce que vous avez vu le film I comme Icare de Henry Verneuil qui relate en l'adaptant l'expérience de Milgram.
La question de Milgram portait sur la nature monstrueuse des actes qu'une autorité quelconque est capable de faire commettre à un individu lambda. En effet, qu'est-ce qui a pu pousser de jeunes soldats SS à accepter de livrer aux camps des milliers de juifs, de tsiganes et d'homosexuels en les envoyant aux douches à gaz ? Comment le pilote qui a lâché la bombe sur Hiroshima a-t-il été amené à obéir à l'ordre que ses supérieurs lui avaient donné ?


Voici un extrait du film I comme Icare de Henry Verneuil qui relate en l'adaptant l'expérience de Milgram. (à suivre...)







L'expérience de Milgram a démontré que l'obéissance absolue à des ordres barbares ne s'appliquait pas exclusivement au domaine militaire en temps de guerre, mais à toute forme d'autorité dès l'instant où elle est reconnue par le sujet, respectée et non remise en cause. Le domaine scientifique par exemple. Les hommes qui ont envoyé une décharge de 460 volts à l'individu qu'ils interrogeaient sous le prétexte que ses réponses étaient erronées n'avaient aucune intention malveillante envers ce dernier. Mais la présence d'un scientifique à leur côté, garant d'une caution qu'ils ne remettaient pas en cause, suffisait à ce qu'ils se sentent déchargés de toute responsabilité vis-à-vis de leurs actes meurtriers.

Le documentaire de Christophe Nick, mercredi soir à 20h35, tente d'observer ce que devient cette obéissance aveugle quand on la transpose du domaine scientifique à celui d'un jeu télévisé, le scientifique étant lui-même remplacé par une animatrice de jeu.
Est-ce que les candidats ont accepté d'infliger à l'homme attaché sur sa chaise électrique des décharges de plus en plus lourdes jusqu'à l'ultime, 460 volts étant fatale ? Y a-t-il eu un public discipliné qui applaudissait au bon moment ? La musique engendrait-elle un suspens digne d'Hitchcock ?
Sans illusion sur le résultat de cette nouvelle expérience télévisée, je crois que le débat qui s'ensuivra, animé par le vrai Christophe Hondelatte, devrait secouer pas mal de torpeurs et faire admettre aux téléspectateurs que les SS pour la plupart n'étaient pas des monstres.

Un peu plus tard, ARTE a prévu de consacrer un reportage sur les candidats ayant participé au Jeu de la mort afin de questionner l'expérience qu'ils ont vécue. Comment se défendront ceux qui sont allés jusqu'au bout du jeu, c'est-à-dire qui ont littéralement exécuté l'homme soumis à leurs questions ? Cela risque d'être une émission passionnante voire terrifiante qui en apprendra forcément beaucoup sur la mauvaise foi.

Retrouvons-nous ici pour en débattre à notre tour. Aurez-vous trouvé l'expérience légitime ou totalement inconsciente ?

mardi 9 mars 2010

Un patriarche s'éteint...

Papi Léon est décédé hier matin, lundi 08 mars 2010. Il n'a pas attrapé la grippe H1 ni aucun cancer qu'il est de bon ton d'incriminer quand un terrien se retire définitivement du monde. Il n'était pas atteint de sénilité ni d'aucune maladie qui supprime bêtement au compte goutte la mémoire du disque dur. Il ne buvait pas, du moins pas au-delà du verre de vin conseillé par tout médecin respectable ; il ne fumait pas, du moins pas depuis que ma mémoire a pu fixer son souvenir au point de rendre matérielle sa silhouette décharnée. Certes, l'art culinaire de sa femme était le seul vice auquel il se fût abandonné en toute licence, une cuisine généreuse issue d'une longue tradition paysanne que concoctait chaque jour ma regrettée grand-mère et dans laquelle s'époumonnaient d'insatiables foie gras, produits d'une sirose provoquée par mamie en personne à force d'enfoncer l'entonnoir dans le cou effilé des oies qu'elle élevait en ville, dans leur petite maison fermière, de liquoreuses soupes de légumes où surnageait un peu du verre de vin versé dans le creux de l'assiette, de luisantes frites baignées dans l'huile du foie gras, sans omettre bien sûr les souriantes oreillettes offertes au gré des envies de grand-mère toujours prête à faire mijoter dans son foyer les interdits de l'enfance.
Non, papi est mort du haut flétri de ses 89 ans, en parfaite santé, après son petit-déjeuner habituel de la matinée. Lundi, il a ouvert les yeux sur les promesses d'une nouvelle journée. Même si mamie l'avait quitté quinze ans plus tôt, même s'il ne s'était plus senti d'entretenir le grand jardin de son petit domaine en ville et avait rejoint de lui-même la maison de retraite qui l'hébergeait et soignait sa mélancolie, il savait en se levant ce matin-là qu'il retrouverait Pascaline, sa petite amie avec qui il partageait quelques promenades et des sorties au bal ; il ne pouvait plus conduire, lui le fondu de voitures (des Citroën, cela va sans dire !), ses yeux ne le lui permettant plus depuis récemment (pensez donc, 89 ans !), mais le scénario bien rodé de la vie lui faisait poser le pied au sol chaque matin après une bonne nuit de sommeil, à se coucher tôt pour se lever plus tôt encore ; la pulsion vitale donnait encore du sens à sa solitude, qui se mesurait au rétrécissement progressif de son univers. Et ce matin-là, lundi 08 mars, pas plus tard qu'hier, son coeur a sonné le glas, sans avertissement, avec l'autorité que lui confèrent des millions d'années de vie animale. Un patriarche s'est éteint dans l'intimité fiévreuse de ses toilettes (oui, la faucheuse n'attend pas, c'est là son moindre défaut, elle attend assez pour qu'on ne proteste pas quand vient son tour).

De papi, je voudrais garder quelques images que les années ont tricotées dans l'alcôve de mon disque dur : tout d'abord, cette photo qui croupit dans un album de famille, chez mes parents, et dans laquelle papi se dresse du haut de son mètre 80, devant le placard à chaussures de ma maison d'enfance. Une photo banale, ... sauf pour moi, ton petit-fils. Tu n'as jamais su l'importance que revêtait à mes yeux ce portrait de toi et du petit bout de chou que j'étais à l'époque (4 ans, 5 ans ?), celui que tu retiens de tes bras immenses et qui affiche la même expression sérieuse que toi, expression à jamais identifiée à ta personne : mélange de gravité, d'austérité et d'autorité. Oui, papi, à 4 ans déjà j'étais vieux comme toi. Je savais l'inanité de la vie, l'éphémère des rares instants magiques où chaque être aimé doit nous quitter un jour ou l'autre. Mes parents n'ont qu'une photo de toi et moi réunis : celle-ci. Mais à quoi aurait-il servi d'en faire d'autres quand la seule et unique a capturé un soixantième de seconde d'une vérité éternelle comprise de moi seul et de toi ?

Le sourire me reprend quand je te vois encore retirer à table, à la fin du souper, tes imitations de dents fixées sur une résine de la couleur du métal, et te mettre à les sucer dans un horrible bruit de succion qui pénétrait dans ma chair jusqu'au dégoût. Tous les convives profitaient du spectacle gratuit de ta gourmandise lorsqu'il s'agissait de lécher les traces de soupes ou de viande abandonnées sur ton appareil. Mais personne ne disant rien, je me taisais aussi, retenant les questions qui me tarabustaient : comment pouvais-tu retirer tes dents à volonté ? Je ne le comprendrais que longtemps plus tard, à l'âge de 12 ans, une fois opéré d'un quiste de la mâchoire qui m'avait valu cinq dents arrachées à vie, me réduisant à l'état de vieillard condamné à sucer sa soupe.

L'instant du repas revêt une importance capitale pour comprendre ce qui t'est reproché dans la famille Frayssinhes. Tu mangeais avec gloutonnerie tous les bons plats de ton épouse qui savait recevoir les invités surprise. Quand il y avait à manger pour 2, il y en avait aussi pour 6. Mamie consacrait sa matinée et une partie de son après-midi pour te satisfaire... et jamais ne te venait un remerciement, jamais la plus infime expression de reconnaissance envers ta femme. Cousine Myriam ne te pardonnera jamais d'avoir réduit la vie de mamie à sa maison, à ses poules dont elle coupait la tête avec une sauvagerie qui me terrifiait, surtout quand je voyais le volatile décapité tenter malgré tout de s'enfuir dans un geyser de sang digne d'un film gore de Sam Raimi. Tu passais tes après-midi dieu savait où. Tu n'avais de compte à rendre à personne. Tous les prétextes étaient bons pour quitter ton domaine. Ta satisfaction commençait dès que tu entrais le pied dans l'une des innombrables Citroën qui se sont succédé dans ta longue vie. Tu aimais la belle mécanique, la douce musique des moteurs silencieux, le claquement de la portière sur le palais de ta DS. Tu aimais te caler dans le fauteuil du conducteur et admirer le tableau de bord rutilant de ta nouvelle acquisition. Où partais-tu avec tes trésors ? Quelles contrées allais-tu explorer, quelles aventures poursuivre de tes assiduités ?
En fait, tu restais la plupart du temps en ville, tu allais tester la température dans les couloirs de la mairie pour humer le dur labeur de la politique, pour entendre du Maire ou de l'un de ses proches ce que tu désirais entendre au sujet des sempiternels bêtisiers de droite. La Droite, la Dextra, l'Adroite, avait toujours deux têtes d'avance sur la Gauche, la Sinistra, de sinistre présage. Tu revenais de ces discussions avec les hauts dignitaires politiques fier de la conviction inébranlable qui t'habitait inlassablement et qui te poussait à rejeter tous les arguments qu'on pouvait te rétorquer. Ton rêve revêtait les atours glorieux des USA, le pays des libertés, le pays des migrants, le pays de la réussite, de la richesse, le pays grandiose aux immeubles ciel à gratter.

Des années et des années et des années à parler des USA, à les citer en exemple... jusqu'au jour où le rêve a failli s'exaucer. Un peu tardivement peut-être. Tu avais déjà dépassé l'âge des grands projets. Tu te sentais malade à moins que tu n'eusses eu peur tout simplement. Peur de prendre le Concorde que tu avais passé ton temps à admirer sur l'écran cathodique. Peur de quitter ton pays, peur de laisser le petit monde portatif dans lequel tu te sentais si bien. Mon père avait souhaité t'offrir l'Amérique pour tes 70 ans (je ne sais plus exactement), plus que L'Amérique même, New York l'éternelle, cité de verre où n'existe ni chomage ni clochards, ni quartiers sinistrés comme Harlem ou le Bronx. Tu n'as pas explosé de joie le jour où mon père t'a confié le projet qu'il envisageait pour toi, pour lui, pour vous. Je ne t'ai jamais surpris dans l'enthousiasme comme dans le désespoir. Les émotions, tu les réprimais derrière le masque de ton impassibilité. Mais je savais que le cadeau de ton beau-fils représentait à tes eux ce que le Père Noël représente pour l'enfant qui s'apprête à recevoir pour la première fois de ses mains blanches le cadeau enchanté. Ce voyage, tu aurais pu le faire, tu aurais pu le vivre : tu t'es contenté de le rêver, prétextant des soucis de santé.

En revanche, tu n'aurais raté pour rien au monde les Actualités de la 1 qui t'offraient deux fois par jour, à 13h et à 20h, les nouvelles du monde dont tu te rassasiais pour les régurgiter à ta famille quand un événement donnait raison à ton parti de Droite. Personne n'avait le droit de s'asseoir sur ton fauteuil à l'heure des Informations nationales sous peine d'être remballé comme un vulgaire chat de gouttière qui se serait abandonné à ses besoins sur la laine du canapé.

Les enfants. Ca y est ! Le mot est lâché ! Les enfants, ces indécrôtables fouineurs qui dérangeaient toujours la calme ordonnance du jardin que tu entretenais si maniaquement. Des enfants, ce n'est pas ce qui manquait dans la famille, à commencer par les tiens. 6 enfants, dont 2 filles. On connaît la force exponentielle de la procréation, alors on ne sera pas surpris quand de tes 6 enfants jailliront par magie 13 petits enfants, autant de soucis, autant d'espiègleries. Pourquoi les enfants d'aujourd'hui crient-ils autant ? Pourquoi s'échinent-ils à vouloir prendre la parole à table, à tort et à travers, quand ils pourraient baisser les yeux sur leur assiette et se taire pour manger sagement comme les frères du Petit Poucet ? Mais pourquoi les enfants courent-ils sur le gravier dans les allées de ton domaine et dérangent-ils ce que tu as mis des heures à aplanir ? Pourquoi montent-ils sur le canapé pour s'arracher les cheveux au cours de luttes sauvages réitérées ? Mais pourquoi donc piétinent-ils ta pelouse au risque d'y imprimer l'empreinte de leurs souliers de feu ? Pourquoi ont-ils le don d'utiliser ton étable au bord du jardin comme planque à cache-cache ? Pourquoi montent-ils sur tes cerisiers en été ? Quelle lubie leur prend-il à se hisser ainsi sur leurs branches ? Pourquoi effraient-ils les poules du poulailler ? Les enfants, tu les as toujours eus sur le dos, ta vie durant, et mamie n'a rien trouvé de mieux, une fois tes enfants mariés et devenus parents de 13 adorables mouflets, que d'accueillir sous son toit des jeunes de la DDAS, comme si d'élever les siens ne lui avait pas suffi ! Avec la DDAS, de plus, sont servis en prime avec les enfants leurs problèmes familiaux, leurs histoires de divorces et d'abandon, leurs coups et blessures. Et par dessus tout, ces moutards sans manières sont devenus les compagnons de jeu de tes propres petits enfants, avant de devenir pour eux comme membres à part entière de la vaste fratrie.

Les reproches ne manquent pas à ton sujet, même du côté de mes cousins. Tout le monde sait, ou a fini par savoir, la lamentable histoire du fils que tu n'as jamais reconnu, le fils aîné fruit de l'union sacrilège de ta femme avec un père biologique que les années ont recouvert du voile pudique, mais ô combien pratique, de l'anonymat. Je sais que tu n'as pas souvent ouvert à mamie les bras de ta tendresse ni élargi pour elle les pans de l'univers étroit auquel la destinait son statut de femme, d'épouse et de mère. Tu étais toi-même le fruit d'une éducation qu'il est facile à présent de qualifier de rétrograde, mais que tu n'as jamais eu les moyens de contester. Tu n'as pas été un père ni un mari tendre : tu apportais l'argent à la maison, et c'est déjà beaucoup.

Je te laisse papi, rasséréné d'avoir évoqué quelques images de toi... pas grand chose... des miettes de pain qu'égrènera ma mémoire tant qu'elle ne sera pas gangrenée par la maladie de l'oubli.

A bientôt.

ton petit-fils

vendredi 11 décembre 2009

En attendant Noël...


A l'approche des fêtes de Noël, je voudrais pousser ma colère contre une valeur qui s'est totalement perdue dans nos sociétés malades de vitesse, qui n'osent plus s'arrêter sur le bord du chemin par crainte d'être définitivement dépassées par les événements.
La photo que j'ai postée en exergue à ce billet devrait pouvoir m'aider à rappeler une évidence qui, à mon grand malheur, n'en est plus une.

C'est au mois d'avril 2003 que je m'étais rendu à l'abbaye de Vauclair afin d'en photographier le magnifique petit étang au bord duquel il fait bon s'asseoir pour partager un pique-nique entre amis ou pour... regarder tout simplement . A cette époque, je vivais en Picardie depuis presque six années. Je ne m'y étais pas installé au départ par passion pour cette région dont j'ignorais à mon humble aveu jusqu'à l'existence. En fait, une fois l'obtention de mon diplôme national du CAPES, il s'agit du premier poste vers lequel j'ai été appelé. J'ai pu faire ainsi un peu connaissance avec la Picardie, en particulier avec le département de l'Aisne dont j'habitais la préfecture, Laon, très belle cité médiévale couronnant un promontoire au sommet duquel se dresse la superbe cathédrale gothique de transition (celle-la même qui a servi de modèle à celle de Reims mais qui, selon moi, la dépasse largement en beauté et authenticité).

Au bout de six ans de service à Laon, le sud a commencé à se rappeler à moi. A la suite d'une demande, j'ai obtenu sans problème ma mutation pour Marseille. En avril 2003, je savais déjà que j'allais quitter la Picardie, et son climat si particulier, et me priver par la même occasion de la lumière unique de cette région. Etrangement, mon envie de photographier Laon et ses environs n'a jamais été si forte que lors des quelques mois qui ont précédé mon départ définitif. J'ai alors pris conscience de tout ce dont ma sensibilité picturale allait être privée. Pendant six ans, je m'étais extasié sur la lumière picarde sans jamais prendre le temps d'en capter la poésie.


C'est alors que j'ai listé tous les lieux de la région que mon appareil souhaitait immortaliser. Et le soir, à ma sortie du collège où je travaillais, une fois terminée ma journée, entre seize et dix-sept heures, je prenais ma voiture plutôt que de rentrer chez moi et je partais sillonner les environs en quête de lumière mourante et de villages de pierre à la sérénité bouleversante.

Mes amis et moi nous étions rendus souvent à l'abbaye de Vauclair, lieu que nous affectionnions particulièrement. C'était la première fois que je m'y rendais seul, et en semaine qui plus est, après les cours. J'ai sillonné les routes départementales guidé par mon envie de gagner le rendez-vous qui m'attendait avec l'étang de Vauclair.
J'ai fixé mon appareil photos à son trépieds et j'ai cadré l'étang comme vous le voyez sur ma photo. Et j'ai attendu attendu attendu... que la chimie des lumières couvrantes imprègne le décor autour de moi jusqu'à ce que l'air soit investi du "luxe, calme et volupté" cher à Baudelaire.

Qu'est-ce qui rend cette photo si chère à mon coeur ? Ce n'est pas tant d'avoir pu capturer la lumière picarde (aucun appareil ne saurait approcher l'impression rétinienne que ces paysages ont eu sur moi), mais la démarche qui m'a habité pendant cette période où je partais seul tous les soirs afin de communier avec la nature et sa lumière. En Picardie, le ciel du soir offre une toile changeante de couleurs à l'huile qui se mélangent pour créer de véritables merveilles visuelles. Il me suffisait d'attendre que le peintre saisonnier trouve l'alchimie adéquate à ma sensibilité avant d'appuyer sur l'obturateur.

L'attente m'a laissé les souvenirs les plus durables. Celle de Noël restera à jamais gravée dans mon coeur. Attendre le 25 décembre pour ouvrir les cadeaux ! Quel délice ! La sensation de fraîcheur de mes draps au moment où je m'y glissais avec l'envie déjà de me réveiller pour rejoindre le sapin. Le délice qui m'emplissait une fois blotti dans ma couverture...

C'est l'attente qui a conféré le plus de valeur à certains instants de ma vie. L'attente, c'est ce délai irrésistible précédant l'obtention de ce que nous souhaitons ou désirons. C'est elle qui comble d'une aura magique chaque minute et chaque seconde nous rapprochant de l'instant rêvé. Quand j'étais enfant, je ne me rappelle pas que la ville se fût préparée à accueillir les fêtes un mois ou deux avant leur échéance. Je ne me souviens pas non plus d'avoir croisé le père Noël à chaque coin de rue en novembre. La rareté de ses apparitions-éclair en faisait tout le prix. Et quand les rues de la ville et les enseignes des magasins se nimbaient de décorations sylvestres, une quinzaine de jours à peine avant le 25 décembre, je me sentais ravi par la magie de Noël que prolongeaient tendrement les cartes d'épinal à l'intérieur desquelles mon imagination m'envoyait voyager au coeur de paysages enneigés d'une propreté immaculée.

Aujourd'hui, tout se passe comme si nos sociétés avides de plaisirs assouvis avant d'en avoir éprouvé le désir nous matraquaient à longueur d'années du slogan "Pourquoi attendre quand vous pouvez tout avoir sur le champ ?" L'attente, c'est l'ennui veut-on nous faire croire. S'ennuyer ne sert à rien dans nos sociétés capitalistes qui cherchent à combler chaque millimètre de notre espace privé de signaux lumineux censés remplir les vides de nos existences qui ne valent rien quand elles ne sont pas lancées dans la surenchère de l'achat compulsif. De nos jours, un enfant voit venir Noël sur ses gros sabots, deux mois avant son échéance. Les étalages de cadeaux lui font miroiter le rêve d'un Noël éternel. Attendre est vécu comme une torture. Tout ce qui retarde l'obtention d'un désir est une torture avilissante. La société mise sur le plaisir immédiat, plus sur celui lié à son attente.

Il n'y a pas si longtemps, quand je remettais à mon photographe les pellicules que mon NIKON avait imprimées, je le quittais avec un sourire benêt. Déjà, les photos se développaient dans ma tête, imprécises certes mais remplies des promesses de l'attente. Je les ressassais dans ma tête, je me les appropriais, leur gestation prenait une semaine parfois mais la récompense au bout était assurée, parfois non. L'important n'était pas uniquement la réussite de mes photos, mais le plaisir de l'attente. Elles n'en avaient que plus de valeur quand j'ouvrais l'étui dans lequel le photographe les avait rangées.

Alors sont apparus les appareils numériques, signant du même coup un arrêt de mort pour les amoureux de la photo. Non seulement prendre une photo est devenu un jeu d'enfant qui ne coûte presque plus rien du fait de l'absence de pellicules remplacées par une mémoire numérique permettant de les accumuler jusqu'à l'infini avec la perspective rassurante de pouvoir les effacer au besoin, mais de plus la photo apparaît tout de suite. Le délai entre sa prise et son développement vient d'être purement aboli. La simultanéité de la prise et de la vision de l'image ainsi obtenue a fini par confondre les deux étapes au point que prendre une photo aujourd'hui n'a plus du tout le même sens. Je ne prends plus de photos seulement pour immortaliser les moments les plus importants de ma vie, mais par besoin compulsif. Je ne réfléchis plus à mon acte qui se trouve ainsi dénué de sens... et de valeur.

Ne plus attendre, c'est ne plus désirer. Ne plus désirer, c'est être condamné à la dictature de l'immédiateté, la plus grosse sottise dont l'homme soit capable. Nous ne sommes plus en mesure d'observer l'horizon qui seul peut nous guider. Notre intelligence ne voit plus la raison d'anticiper les conséquences de nos actes. L'avenir et le passé ont été rayés de la carte de nos existences. Rêver ne signifie plus rien. Plus personne ne vient mettre en perspective la vie que nous menons. Nous scillons la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous tuons le principe de toute vie sur terre.

Que sont les intellectuels devenus ? Qui les écoute ? En existe-t-il encore de nos jours qui ne soient récupérés par le système capitaliste sauvage ? Platon pourrait s'en retourner dans sa tombe depuis que nous avons compris que descendre dans la caverne n'a aucune utilité, aucun sens. Nous sommes bien au chaud au fond de la caverne, profitant d'un feu que le capitalisme entretient savamment afin de s'assurer que nous ne manquions de rien. Mais ne manquer de rien ne nous permet plus d'espérer.

mercredi 11 novembre 2009

My Winnipeg


Amoureux de Melies ou de Griffith, de Proust, de David Lynch et de psychanalyse, ne ratez surtout pas My Winnipeg, une expérience cinéphilique "unique" due à notre très cher cinéaste canadien Guy Maddin, un artiste rare :
-Il n'a réalisé que 10 longs métrages en 23 ans de carrière.
-La distribution de ses films reste pour le moins élliptique et défaillante : c'est ainsi que nous découvrons ses oeuvres dans le désordre chronologique, quand certaines ne sont pas carrément occultées.
-Peu d'exploitants de salles osent projeter ses films en raison d'une ignorance abjecte ou d'une frilosité qui ne l'est pas moins, privant le public passionné d'un rendez-vous avec l'originalité et la poésie qui revigorent le 7°art mieux que n'importe quels films de Lynch réunis.
-Il fait partie de ces rares cinéastes dont je suis devenu un fervent admirateur. Je le compte parmi mon trio de cinéastes canadiens-fêtiche aux côtés de Atom Egoyan et David Cronenberg.

Les occasions de vivre une étourdissante expérience sensorielle sont si rares qu'il serait obscène de rater les films de Guy Maddin. Je n'en ai pas vu beaucoup, à peine trois longs-métrages ( Dracula : pages tirées du journal d'une vierge, Brand upon the Brain, My Winnipeg), parce que les médias ne parlent presque jamais de lui, parce que ses films sont mal diffusés en France et parce qu'il faut du temps aussi pour se forger une culture cinéphilique digne de ce nom. J'ai raté The saddest music in the world, mais j'aurai l'occasion d'un rattrapage en temps voulu.

My Winnipeg a été réalisé en 2007 et semble projeté sur certains de nos écrans alors que Guy Maddin jouit enfin en France d'une considération tardive : en effet, à Beaubourg, il nous est offert la chance de découvrir une rétrospective de son oeuvre. Quels chanceux, ces Parisiens !

Dores et déjà, My Winnipeg s'avère à mes yeux l'oeuvre la plus aboutie de son auteur, du moins la plus cohérente. Contrairement à ses habitudes, il ne s'agit pas cette fois d'une fiction élaborée à partir de ses souvenirs, mais d'un Documentaire au sens noble du terme. Attention, ne vous attendez pas à découvrir le travail austère d'un cinéaste qui, après s'être documenté sur une ville et avoir classé ses informations sur le sujet, vous en exposerait une vision objective, géographique, sociale et politique.
Les documentaires sont revenus sur le devant de la scène, et c'est tant mieux : ils interrogent notre Monde et en dénoncent les tares . Mais Guy Maddin se situe dans une démarche totalement, et irrémédiablement, différente. Loin de viser une impossible objectivité, il assume le caractère subjectif de sa vision et plonge au plus profond de lui-même pour interroger le rapport amour-haine qui l'unit à sa ville natale, la Winnipeg du titre, la ville la plus peuplée du Canada (Manitoba).


Au départ, son projet est initié par une commande de la télévision canadienne. Réaliser un documentaire sur Winnipeg l'enchante guère, lui qui voue une saine abjection à la dictature du Réalisme qui envahit nos écrans jusque dans les nouvelles techniques numériques d'effets spéciaux qui, loin de faire place au rêve, visent au contraire à un rendu de plus en plus réaliste (voir les films catastrophe de M.Independance day et 2012).
S'il est une filiation à citer au film de Guy Maddin, c'est bien tout d'abord du côté des surréalistes qu'il faut aller la dénicher :
My Winnipeg est une ode bouleversante à sa ville natale dans laquelle le cinéaste a vécu pendant près de cinquante ans et de l'emprise de laquelle il lui fallait se libérer comme du giron maternel. Dès le titre, la présence incongrue du déterminant possessif "my" pose clairement les enjeux du projet documentaire. Guy Maddin ne va pas nous faire une visite touristique de sa ville natale : sous couvert d'une présentation de la capitale du Manitoba, Winnipeg est en fait le portrait en creux de son auteur. Ses images et son commentaire homonyme font revivre, non pas la ville, mais l'expérience qu'il a vécue de sa ville, à travers le prisme de sa mémoire élitiste et déformante.
C'est ainsi que le film est ponctué par le leitmotiv du voyage en train qui ramène le narrateur vers sa ville natale, retour que l'on imagine sans peine comme l'ultime. Le train est une allégorie du labyrinthe des souvenirs. L'homme penché à la fenêtre de son compartiment ne cesse d'observer Winnipeg en train de défiler dans un ballet hypnotique d'images enneigées, transpercées régulièrement par le passage des flocons comme les rayures d'une vieille bande filmique du temps du muet, et qui s'enfoncent au coeur de la nuit pendant que
le commentaire en voix off que récite le cinéaste fait place aux métaphores et autres associations d'idées libres qui identifient textuellement Winnipeg à une matrice castratrice, métaphore rendue possible par le dessin que forment les deux rivières fondant la ville. Le commentaire de Maddin explore sa psychée et propose de Winnipeg une image totalement subjectivée, et par conséquent d'autant plus authentique.

La folie du film consiste à décrire cette ville dans sa dimension fantomatique, celle des souvenirs et de la mémoire déformante, la ville des superlatifs, la ville somnambulique par excellence. J'ai pensé alors à la vision cauchemardesque que Lars von Trier proposait de la ville imaginaire d'Element of crime. Maddin, comme le von Trier de la première époque, est un cinéaste incantatoire qui pratique un cinéma aux vertus subliminales, ce que rend possible un travail sur le son absolument inouï. Les bruitages s'écoulent à foison dans
My Winnipeg. Alliés à la voix fatiguée de Guy Maddin et à une utilisation originale de la musique, ils nous plongent dans la texture dont sont faits les souvenirs, entre fantasmes et magie, poésie et humour.

Le montage du film donne lieu à une démonstration de la virtuosité de Guy Maddin qui mêle de la ville ses propres souvenirs (tirés de ses albums photos ou reconstitués par la magie du cinéma), des images d'archive couvrant des événements ou faits divers fondateurs de Winnipeg, et des trouées vertigineuses d'invention d'où jaillit l'irrationnel (ses rêves, ses fantasmes) dans une explosion de fantaisie.


(à suivre...)

mercredi 4 novembre 2009

Promenade parmi les ruines

Depuis ma rencontre avec les peintres William Turner et Caspar Friedrich, avec la poésie pré-romantique de Coleridge et de Wordsworth, l'école poétique française de Lamartine et de Nerval, je me sens habité par des paysages intérieurs de toute beauté. Relevant de l'indicible, ils m'interpellent tant que dès mon second billet j'ai essayé maladroitement de les amener à la surface de ma conscience. Naturellement, je n'avais fait qu'effleurer ces espaces précieux, véritables refuges de l'âme que la littérature gothique anglaise, à travers la prose sublime de Ann Radcliff, a su dépeindre avec tout le génie qui la caractérise.
Il est difficile de concevoir que ces paysages puissent exister, que nos pas puissent les fouler. Pourtant, c'est ce qui m'est arrivé à plusieurs reprises au cours de mes déambulations au village d'Oppède-le-vieux.



Ce charmant village figure parmi les plus beaux du Vaucluse avec ceux de Gordes, de Ménerbes et de Roussillon. Tous les villages du Luberon valent le détour ne serait-ce que pour l'art délicat avec lequel on a su les intégrer au paysage au point qu'ils semblent avoir jailli de la terre. Gordes vaut pour l'harmonie de l'agencement de ces maisons dont le charme évoque irrésistiblement celui d'un village de santons. Roussillon imprime la rétine pour l'ôcre de sa terre qui donne sa couleur aux maisons qu'il abrite.

Oppède-le-Vieux dégage une humeur autrement plus profonde que celle de ses voisins provençaux. Il s'agit bien d'un village provençal compte tenu de sa situation géographique, à quelques kilomètres à peine de Cavaillon, à l'entrée de la chaîne du Luberon. On y accède par la Départementale 176. Il s'agit d'un village médiéval juché sur un éperon rocheux et installé dans un écrin de verdure constitué de la forêt du petit Luberon. Face à lui, sur l'autre versant, s'étend la plaine alluviale du Coulon.


Oppède-Le-Vieux perché sur son éperon rocheux


L'ascension est la clé du voyage pour qui souhaite visiter Oppède


Oppède est divisé en deux depuis le début du XX°siècle, quand les villageois sont descendus de son éperon rocheux pour bâtir à ses pieds Oppède-les-Poulivets. C'est ainsi que la vie a peu à peu quitté le village initial, ses vieilles bâtisses se dépeuplant au fil des décennies jusqu'à tomber en ruines.

Oppède est constitué de quatre points stratégiques dans sa partie élevée : ses fortifications dont il ne reste que de rares vestiges, la chapelle des Pénitents blancs en montant vers l'église Notre Dame Dolidon qui date du XVI°siècle et son château féodal perché sur son éperon rocheux qui domine la forêt du petit Luberon.


Les ruines du château féodal surplombant le village

Se promener à Oppède, c'est comme glisser sur les pépites d'un poème dont les vers jailliraient à chaque foulée. C'est comme écouter une complainte médiévale murmurée sur des instruments anciens. C'est remonter le temps et rejoindre une époque d'avant l'électricité. En arrivant au village après la traversée d'un jardin étagé, on aperçoit d'abord la Collégiale et les ruines du château qui rivalisent de séduction et de mystère en se jouant des toits et des arbres qui les dissimulent pour mieux les révéler et les révèlent pour mieux les dissimuler.


Les ruines entraperçues comme une promesse des merveilles à venir.
(photo : Fred ou Béa)



L'entrée du village se fait par cette ruelle qui s'ouvre sur la place principale.
(photo : Béa)



Encore quelques pas et voilà que s'ouvre la ruelle sur une place magnifique gorgée de soleil au fond de laquelle se dresse un clocher dont l'arcade témoigne qu'il devait s'agir autrefois d'une des portes d'une enceinte à présent disparue. Le Petit Café qui étale sa paresse dans un angle de la place, à l'ombre d'un arbre au déploiement généreux, constitue en quelque sorte, pour une part non négligeable, l'âme du village où quelques poètes du dimanche ou déçus de l'enfer urbain viennent savourer un petit déjeuner d'antan.


La place avec le Petit Café à l'angle où Charlotte Rampling vient boire son café tous les matins dans le film de François Ozon : Swimming pool



Vue opposée à la précédente image : la porte-clocher de la place


Ici, est abolie toute nuisance sonore. Il ne viendrait nullement à l'esprit de déranger le maître de ces lieux chargés d'histoire : le silence... qui enveloppe les maisons de pierre du vieux village, s'immisce dans leurs jointures et décline sa mélodie subliminale sur tous les tons : celui de la lumière projetant son ombre sur des façades sans âge, celui du souffle discret qui soulève un rêve de feuillage frémissant.


Longévité de la pierre, permanence du végétal, tombeau des hommes
(photo : Fred)

Il ne reste presque rien d'Oppède, seules quelques demeures restaurées par de riches mécènes, nostalgie d'une aristocratie florissante gouvernée par le culte du beau. Quand on longe les façades de ces habitations exsangues aux vertes veines apparentes, on ne peut que se sentir happé par les vers de Lamartine et de Gérard de Nerval qui respiraient en ces contrées fantomatiques l'impermanence des sentiments et la solitude, punition des êtres à la sensibilité exacerbée.

"Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses voeux importuner le sort;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
(...)

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours :
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours."

Alphonse de Lamartine, Le vallon, Méditations poétiques


L'entrée d'Oppède, une fois franchie l'arcade du clocher
(photo : Fred ou Béa)



Gérard de Nerval retrouvera-t-il Sylvie sur les pavés grossiers qui gravissent la colline jusqu'au château en ruine ?
(photo : Fred ou Béa)

Parfois, me vient ce sentiment étrange et pénétrant que derrière l'agonie de ces murs palpite le rêve d'une vie antérieure que j'aurais vécue au sein d'une de ces demeures médiévales. Pourquoi suis-je né indésirable à l'ère du pétrole et tant regretté par la classe féodale, parmi les hermines de pourpres et le chant des Trouvères à la Cour d'Aliénor d'Aquitaine ?


(photo : Fred)


Parfois, le long d'une muraille, un domaine j'aperçois à l'abri des regards, sur mes pieds hissé, entre les barreaux d'une grille, d'élégants vitraux qui me narguent de leur occulte silence.


Quand la lumière insuffle un semblant de vie au vitrail aveugle
(photo : Béa)

Ne vous attendez surtout pas à trouver une floppée d'artisans à Oppède, comme il s'en trouve dans tout village qui ne vit plus que du commerce, piège à touristes en mal d'authenticité. La seule artiste permanente qui y ait élu domicile demeure Dame Nature qui s'applique, avec tous les outils que lui inflige le Temps, à distiller la décrépitude des murs parmi les végétaux qui se dressent au gré des arabesques de leur bon vouloir. En passant ce qui avait jadis été une porte, j'ai accédé à un puits d'ombre et de lumière dans lequel les murs en ruine servaient de décor à une végétation rebelle. La mort et la vie s'harmonisent avec un rare bonheur à Oppède.




Laissons-nous charmer par ces demeures seigneuriales restaurées offrant un soupçon de promesse même si condamnées à rejoindre les ruines leurs voisines . Elles bercent le promeneur de l'illusion d'une vie aristocratique disséminée parmi les loques d'un village où résonnent tant d'images fantasmatiques.
Les portes et fenêtres désespérément closes de ce domaine me condamnent à demeurer à la frontière du rêve et à flirter en imagination avec des banquets dressés dans des salles vastes comme une cathédrale et des cages d'escaliers de pierre en spirales sporadiquement trouées de meurtrières.




(photo : Béa)



(photo : Fred)



(photo : Fred)

Au sommet d'Oppède, se dressent la Collégiale, superbe église en rénovation grâce aux soins d'un oppédois amoureux de sa région et du village et, un peu plus élevé encore pour qui aime l'escalade et flirter avec le vide, le château féodal où la seule vie qui filtre est le sifflement du mistral qui s'engouffre dans ses fenêtres percées et ses façades en lambeaux.


Notre Dame Dolidon au sommet du village



Notre Dame de Dolidon vue depuis les hauteurs du château



Vue aérienne de Notre Dame de Dolidon et du château

Autrefois, quand je gravissais l'éperon rocheux pour atteindre l'église et le château, et que je passais devant les vestiges harmonieux des demeures du village, une profonde mélancolie me gagnait, irrépressible, tournoyante, sans que je sache jamais si elle était générée par ces lieux chargés d'histoire ou si c'était mon spleen intérieur qui colorait de tristesse et de beauté ces vieilles pierres et ces escaliers envahis de plantes.
A présent, les humeurs qui affluent vers moi me caressent davantage. Un sourire amène sa touche jaune à ma mélancolie indicible parce que cette ascension dans le temps de jadis, je ne la fais plus seul. Dans ma main, s'est lovée une autre main délicate et sensible, celle de Béatrice qui m'accompagne dans mes déambulations, et par sa présence le village se voit pousser des fleurs.


(photo : Fred)

mercredi 28 octobre 2009

Le ruban blanc, une fable étouffante sur l'insondable abîme du Mal

Je sais que ce film ne va pas plaire à beaucoup de monde, mais qui a dit que l'art était fait pour plaire ? Michael Hanneke signe une oeuvre remarquable sur laquelle plane l'ombre de l'immense Ingmar Bergman.
Qu'on ne s'y trompe pas : si l'histoire se déroule au sein d'un village protestant dans l'Allemagne d'avant la 1°guerre mondiale et si y pèse la main écrasante d'une moralité rigide, c'est le Mal que Hanneke fouille au plus profond de l'inconscient collectif.
Encore une fois un très grand film sur le Mal occulte.

Je ne résiste pas à vous livrer un extrait du film. Holly, tu devrais apprécier. Cours voir ce film si ce n'est déjà fait.