mardi 9 mars 2010

Un patriarche s'éteint...

Papi Léon est décédé hier matin, lundi 08 mars 2010. Il n'a pas attrapé la grippe H1 ni aucun cancer qu'il est de bon ton d'incriminer quand un terrien se retire définitivement du monde. Il n'était pas atteint de sénilité ni d'aucune maladie qui supprime bêtement au compte goutte la mémoire du disque dur. Il ne buvait pas, du moins pas au-delà du verre de vin conseillé par tout médecin respectable ; il ne fumait pas, du moins pas depuis que ma mémoire a pu fixer son souvenir au point de rendre matérielle sa silhouette décharnée. Certes, l'art culinaire de sa femme était le seul vice auquel il se fût abandonné en toute licence, une cuisine généreuse issue d'une longue tradition paysanne que concoctait chaque jour ma regrettée grand-mère et dans laquelle s'époumonnaient d'insatiables foie gras, produits d'une sirose provoquée par mamie en personne à force d'enfoncer l'entonnoir dans le cou effilé des oies qu'elle élevait en ville, dans leur petite maison fermière, de liquoreuses soupes de légumes où surnageait un peu du verre de vin versé dans le creux de l'assiette, de luisantes frites baignées dans l'huile du foie gras, sans omettre bien sûr les souriantes oreillettes offertes au gré des envies de grand-mère toujours prête à faire mijoter dans son foyer les interdits de l'enfance.
Non, papi est mort du haut flétri de ses 89 ans, en parfaite santé, après son petit-déjeuner habituel de la matinée. Lundi, il a ouvert les yeux sur les promesses d'une nouvelle journée. Même si mamie l'avait quitté quinze ans plus tôt, même s'il ne s'était plus senti d'entretenir le grand jardin de son petit domaine en ville et avait rejoint de lui-même la maison de retraite qui l'hébergeait et soignait sa mélancolie, il savait en se levant ce matin-là qu'il retrouverait Pascaline, sa petite amie avec qui il partageait quelques promenades et des sorties au bal ; il ne pouvait plus conduire, lui le fondu de voitures (des Citroën, cela va sans dire !), ses yeux ne le lui permettant plus depuis récemment (pensez donc, 89 ans !), mais le scénario bien rodé de la vie lui faisait poser le pied au sol chaque matin après une bonne nuit de sommeil, à se coucher tôt pour se lever plus tôt encore ; la pulsion vitale donnait encore du sens à sa solitude, qui se mesurait au rétrécissement progressif de son univers. Et ce matin-là, lundi 08 mars, pas plus tard qu'hier, son coeur a sonné le glas, sans avertissement, avec l'autorité que lui confèrent des millions d'années de vie animale. Un patriarche s'est éteint dans l'intimité fiévreuse de ses toilettes (oui, la faucheuse n'attend pas, c'est là son moindre défaut, elle attend assez pour qu'on ne proteste pas quand vient son tour).

De papi, je voudrais garder quelques images que les années ont tricotées dans l'alcôve de mon disque dur : tout d'abord, cette photo qui croupit dans un album de famille, chez mes parents, et dans laquelle papi se dresse du haut de son mètre 80, devant le placard à chaussures de ma maison d'enfance. Une photo banale, ... sauf pour moi, ton petit-fils. Tu n'as jamais su l'importance que revêtait à mes yeux ce portrait de toi et du petit bout de chou que j'étais à l'époque (4 ans, 5 ans ?), celui que tu retiens de tes bras immenses et qui affiche la même expression sérieuse que toi, expression à jamais identifiée à ta personne : mélange de gravité, d'austérité et d'autorité. Oui, papi, à 4 ans déjà j'étais vieux comme toi. Je savais l'inanité de la vie, l'éphémère des rares instants magiques où chaque être aimé doit nous quitter un jour ou l'autre. Mes parents n'ont qu'une photo de toi et moi réunis : celle-ci. Mais à quoi aurait-il servi d'en faire d'autres quand la seule et unique a capturé un soixantième de seconde d'une vérité éternelle comprise de moi seul et de toi ?

Le sourire me reprend quand je te vois encore retirer à table, à la fin du souper, tes imitations de dents fixées sur une résine de la couleur du métal, et te mettre à les sucer dans un horrible bruit de succion qui pénétrait dans ma chair jusqu'au dégoût. Tous les convives profitaient du spectacle gratuit de ta gourmandise lorsqu'il s'agissait de lécher les traces de soupes ou de viande abandonnées sur ton appareil. Mais personne ne disant rien, je me taisais aussi, retenant les questions qui me tarabustaient : comment pouvais-tu retirer tes dents à volonté ? Je ne le comprendrais que longtemps plus tard, à l'âge de 12 ans, une fois opéré d'un quiste de la mâchoire qui m'avait valu cinq dents arrachées à vie, me réduisant à l'état de vieillard condamné à sucer sa soupe.

L'instant du repas revêt une importance capitale pour comprendre ce qui t'est reproché dans la famille Frayssinhes. Tu mangeais avec gloutonnerie tous les bons plats de ton épouse qui savait recevoir les invités surprise. Quand il y avait à manger pour 2, il y en avait aussi pour 6. Mamie consacrait sa matinée et une partie de son après-midi pour te satisfaire... et jamais ne te venait un remerciement, jamais la plus infime expression de reconnaissance envers ta femme. Cousine Myriam ne te pardonnera jamais d'avoir réduit la vie de mamie à sa maison, à ses poules dont elle coupait la tête avec une sauvagerie qui me terrifiait, surtout quand je voyais le volatile décapité tenter malgré tout de s'enfuir dans un geyser de sang digne d'un film gore de Sam Raimi. Tu passais tes après-midi dieu savait où. Tu n'avais de compte à rendre à personne. Tous les prétextes étaient bons pour quitter ton domaine. Ta satisfaction commençait dès que tu entrais le pied dans l'une des innombrables Citroën qui se sont succédé dans ta longue vie. Tu aimais la belle mécanique, la douce musique des moteurs silencieux, le claquement de la portière sur le palais de ta DS. Tu aimais te caler dans le fauteuil du conducteur et admirer le tableau de bord rutilant de ta nouvelle acquisition. Où partais-tu avec tes trésors ? Quelles contrées allais-tu explorer, quelles aventures poursuivre de tes assiduités ?
En fait, tu restais la plupart du temps en ville, tu allais tester la température dans les couloirs de la mairie pour humer le dur labeur de la politique, pour entendre du Maire ou de l'un de ses proches ce que tu désirais entendre au sujet des sempiternels bêtisiers de droite. La Droite, la Dextra, l'Adroite, avait toujours deux têtes d'avance sur la Gauche, la Sinistra, de sinistre présage. Tu revenais de ces discussions avec les hauts dignitaires politiques fier de la conviction inébranlable qui t'habitait inlassablement et qui te poussait à rejeter tous les arguments qu'on pouvait te rétorquer. Ton rêve revêtait les atours glorieux des USA, le pays des libertés, le pays des migrants, le pays de la réussite, de la richesse, le pays grandiose aux immeubles ciel à gratter.

Des années et des années et des années à parler des USA, à les citer en exemple... jusqu'au jour où le rêve a failli s'exaucer. Un peu tardivement peut-être. Tu avais déjà dépassé l'âge des grands projets. Tu te sentais malade à moins que tu n'eusses eu peur tout simplement. Peur de prendre le Concorde que tu avais passé ton temps à admirer sur l'écran cathodique. Peur de quitter ton pays, peur de laisser le petit monde portatif dans lequel tu te sentais si bien. Mon père avait souhaité t'offrir l'Amérique pour tes 70 ans (je ne sais plus exactement), plus que L'Amérique même, New York l'éternelle, cité de verre où n'existe ni chomage ni clochards, ni quartiers sinistrés comme Harlem ou le Bronx. Tu n'as pas explosé de joie le jour où mon père t'a confié le projet qu'il envisageait pour toi, pour lui, pour vous. Je ne t'ai jamais surpris dans l'enthousiasme comme dans le désespoir. Les émotions, tu les réprimais derrière le masque de ton impassibilité. Mais je savais que le cadeau de ton beau-fils représentait à tes eux ce que le Père Noël représente pour l'enfant qui s'apprête à recevoir pour la première fois de ses mains blanches le cadeau enchanté. Ce voyage, tu aurais pu le faire, tu aurais pu le vivre : tu t'es contenté de le rêver, prétextant des soucis de santé.

En revanche, tu n'aurais raté pour rien au monde les Actualités de la 1 qui t'offraient deux fois par jour, à 13h et à 20h, les nouvelles du monde dont tu te rassasiais pour les régurgiter à ta famille quand un événement donnait raison à ton parti de Droite. Personne n'avait le droit de s'asseoir sur ton fauteuil à l'heure des Informations nationales sous peine d'être remballé comme un vulgaire chat de gouttière qui se serait abandonné à ses besoins sur la laine du canapé.

Les enfants. Ca y est ! Le mot est lâché ! Les enfants, ces indécrôtables fouineurs qui dérangeaient toujours la calme ordonnance du jardin que tu entretenais si maniaquement. Des enfants, ce n'est pas ce qui manquait dans la famille, à commencer par les tiens. 6 enfants, dont 2 filles. On connaît la force exponentielle de la procréation, alors on ne sera pas surpris quand de tes 6 enfants jailliront par magie 13 petits enfants, autant de soucis, autant d'espiègleries. Pourquoi les enfants d'aujourd'hui crient-ils autant ? Pourquoi s'échinent-ils à vouloir prendre la parole à table, à tort et à travers, quand ils pourraient baisser les yeux sur leur assiette et se taire pour manger sagement comme les frères du Petit Poucet ? Mais pourquoi les enfants courent-ils sur le gravier dans les allées de ton domaine et dérangent-ils ce que tu as mis des heures à aplanir ? Pourquoi montent-ils sur le canapé pour s'arracher les cheveux au cours de luttes sauvages réitérées ? Mais pourquoi donc piétinent-ils ta pelouse au risque d'y imprimer l'empreinte de leurs souliers de feu ? Pourquoi ont-ils le don d'utiliser ton étable au bord du jardin comme planque à cache-cache ? Pourquoi montent-ils sur tes cerisiers en été ? Quelle lubie leur prend-il à se hisser ainsi sur leurs branches ? Pourquoi effraient-ils les poules du poulailler ? Les enfants, tu les as toujours eus sur le dos, ta vie durant, et mamie n'a rien trouvé de mieux, une fois tes enfants mariés et devenus parents de 13 adorables mouflets, que d'accueillir sous son toit des jeunes de la DDAS, comme si d'élever les siens ne lui avait pas suffi ! Avec la DDAS, de plus, sont servis en prime avec les enfants leurs problèmes familiaux, leurs histoires de divorces et d'abandon, leurs coups et blessures. Et par dessus tout, ces moutards sans manières sont devenus les compagnons de jeu de tes propres petits enfants, avant de devenir pour eux comme membres à part entière de la vaste fratrie.

Les reproches ne manquent pas à ton sujet, même du côté de mes cousins. Tout le monde sait, ou a fini par savoir, la lamentable histoire du fils que tu n'as jamais reconnu, le fils aîné fruit de l'union sacrilège de ta femme avec un père biologique que les années ont recouvert du voile pudique, mais ô combien pratique, de l'anonymat. Je sais que tu n'as pas souvent ouvert à mamie les bras de ta tendresse ni élargi pour elle les pans de l'univers étroit auquel la destinait son statut de femme, d'épouse et de mère. Tu étais toi-même le fruit d'une éducation qu'il est facile à présent de qualifier de rétrograde, mais que tu n'as jamais eu les moyens de contester. Tu n'as pas été un père ni un mari tendre : tu apportais l'argent à la maison, et c'est déjà beaucoup.

Je te laisse papi, rasséréné d'avoir évoqué quelques images de toi... pas grand chose... des miettes de pain qu'égrènera ma mémoire tant qu'elle ne sera pas gangrenée par la maladie de l'oubli.

A bientôt.

ton petit-fils

10 commentaires:

Holly Golightly a dit…

Tout commentaire serait déplacé ou inutile. Simplement, j'éprouve le besoin de te dire que je t'envoie une tendre pensée.

christel a dit…

émouvant
beau... très beau

fred a dit…

Merci Holly, je reçois ta tendre pensée en toute humilité.

Christel, je voudrais te dire encore une fois toute l'admiration que j'éprouve pour tes portraits d'enfant. Tu es une immense portraitiste.

Ce texte adressé à mon grand-père est le fruit d'un besoin inextinguible d'évoquer l'homme qu'il était pour moi. Là où débute la mort, se niche la littérature.

Anonyme a dit…

Très beau texte, Fred.

J'en suis resté... sans mot.

Cyril.

fred a dit…

Cher Cyril,

Merci pour le commentaire laissé à l'occasion d'une de tes visites ici. Je ne m'explique pas l'émotion que suscite ce texte : je l'ai écrit d'une traite, les mots sont nés instantanément. J'ai voulu dire l'homme qu'était mon grand-père selon mon seul point de vue.
A bientôt.

Anonyme a dit…

Je viens juste de lire ton texte. Il est très juste et émouvant. C'est drôle que tu te sentes proche de lui... Et pourtant je comprends... Papi Léon n'était pas spécialement le genre de personne attachante... mais on peut parfois se construire un imaginaire autour d'une personne comme je le fais avec mamie Rose que je n'ai pas connue... Personnellement, je n'ai pas beaucoup de souvenirs de lui. Il ne s'est jamais occupé de nous. J'aurais tellement rêvé avoir un papi affectueux et nous ouvrant sur les choses de la vie. Il aurait pu nous apprendre tant de choses, ne serait-ce que sur la nature, les plantes, l'agriculture... Tous ces sujets à présent m'intéressent et je pars de zéro !

Et pourtant, il nous a transmis forcément quelque chose, le sens de l'effort, du travail peut-être... Moi, j'ai une anecdote amusante sur lui. Dernièrement, nous avons eu une conversation sur l'agriculture bio. Il pensait que c'était du flan et qu'on ne pouvait pas produire des fruits et légumes de cette manière... Mais quand on lui a demandé ce qu'il mettait sur ses tomates lorsqu'il était agriculteur, il a dit : rien !!! Donc, il faisait du bio... sans le savoir (normal puisque tout était produit de cette manière !). Mais il n'a jamais voulu le comprendre malgré tous nos arguments...

Gros bisous de ta soeur

Bernard a dit…

Salut Fred,

ton texte est très beau, c'est celui d'un prof, rompu à manier les mots, cimentés par les gênes que t'a transmis Léon. Je le reconnais bien là, comme je t'ais reconnu au fil de tes lignes, jusqu'à ta signature.
Mes quelques années de plus que toi et un lien de parenté différent, me l'ont fait sans doute connaître et percevoir un poil différemment.
Patriarche, certes, ainé de cinq frères et soeur (plus deux parties beaucoup trop tôt), devenu chef de famille. Un bloc de granit et surtout un grand coeur que son léger sourire, pour qui savait le voir, cachait au premier abord, comme ses sentiments et la profonde tristesse de la perte de Paulette. Comme beaucoup d'anciens, il fallait le découvrir au fil des années.
Ton hommage est forcément juste, tu es trop bien placé pour qu'il en soit autrement. Je me permet simplement un bémol concernant "son" fils que tu dis non reconnu. Ce que je connais de notre histoire familiale commune me semble quelque peu différent sur ce point...mais je ne peux développer sur le Net...tout comme je trouve que "Léon" aurait suffit, son nom, qui est aussi le mien m'a amené ici via Google, c'est dommage, question de culture et de génération, sans doute.

Ce fut une réèlle émotion de lire ton texte, merci Fred.
Je t'embrasse,
ton cousin.

vali a dit…

je me suis permise de rentrer dans ton journal intime. Ce texte est criant de tendresse et d'amour malgré sa ''critique''. Qu'il est beau... merci...

fred a dit…

Merci Vali...
Ton commentaire m'a donné l'occasion de relire ce texte que j'avais composé d'une traite le jour où j'avais appris la disparition de mon grand-père, personnage haut en couleur pour qui, effectivement, j'ai toujours nourri une tendresse muette mêlée de réticence.
Un portrait simplement à charge n'aurait eu aucun intérêt. Je crois que la vie est trop courte pour perdre son temps en récrimination inutile : elle prend toute sa valeur dès qu'on fait l'effort de débusquer l'humain derrière l'image sociale même la plus contestable.
A bientôt le plaisir de te lire ici.

DI MARTINO fabio a dit…

Un très beaux texte c'est émouvant .Toute mon admiration M tailleux !