jeudi 21 février 2008

Marianne et le tourneur de pages


Combien de moments réellement orgasmiques ai-je vécus ? Pas beaucoup, je dois être honnête. Deux ou trois seulement méritent que j'en fasse le sujet d'un billet intime. Celui qui occupera le centre de mon récit met en scène deux éléments qui, une fois réunis et fondus l'un dans l'autre, représentent à mes yeux la quintescence de l'absolu. C'est une expérience à la fois sensuelle et divine que je m'efforcerai de traduire avec des mots qui ne fassent pas trop piètre figure au regard de ce souvenir que je veux vous relater.
Yaëlle Melki, Isabelle Cousset et une jeune femme d'origine vietnamienne dont le nom m'échappe aujourd'hui ont figuré une année parmi mes jeunes collègues dans le collège où je travaillais à cette époque. Votre dévoué en ce temps-là n'avait sans doute pas encore trente-trois ans. J'avais nourri l'espoir d'une aventure avec Isabelle, mais elle s'était trouvée très vite entichée d'un homme mûr dont le charisme n'était pas la moindr des qualités, avant que j'aie pu entreprendre quoi que ce fût à son égard. L'année scolaire s'était déjà bien écoulée : en période de fête de la musique, le collège vivait au rythme d'un troisième trimestre qui se préparait à une intense période de conseils de classes.
Les trois jeunes femmes que j'ai citées plus haut se retrouvaient dans la semaine certains soirs pour des cours privés de chant. Leur professeur, habitué à célébrer la fête de la musique, avait réuni ses élèves afin de les préparer à un récital de chansons populaires de la France des années 30, peut-être des années 50, j'avoue ne pas être un connaissseur de ce répertoire.
Un jour de semaine, en salle des professeurs, elles sont venues vers moi d'une manière totalement surprenante. Elles avaient besoin d'un service, et avaient pensé à moi car elles savaient que, de mon côté, je prenais des cours de violoncelle.
Il s'avéra que, sur l'instant, je ne compris pas très bien la forme réelle que devait prendre ma participation à leur récital : elles s'exprimaient de façon assez confuse, du moins imprécise. Je compris que je devais les aider à tourner les pages de partitions pendant qu'elles interpréteraient leurs chansons respectives. Bien que je trouvasse cela plutôt étrange, j'acceptai sans présumer la difficulté qui serait la mienne, étant donné que je savais à peine lire les notes. Je n'arrivais pas non plus à m'imaginer près d'elles, à tourner les pages posées sur un chevalet. Je craignais de troubler le public en lui dissimulant le beau visage des chanteuses qu'il serait venu admirer.

Le soir du récital se produisit un vendredi, fin de semaine, dans le sous-sol d'un café très fréquenté pour l'occasion. Sur place, je repérai mes trois grâces qui finirent par me présenter à leur professeur de chant, laquelle prêta à peine attention à moi. Enfin, elles me présentèrent à une jeune femme comme celui qui l'aiderait à tourner les pages des partitions. Je compris bien vite qu'il s'agissait de la pianiste devant accompagner tous les chanteurs amateurs ce soir-là. Elle était sensiblement timide, plus que moi semblait-il, pas vraiment belle au regard des normes actuelles, mais à mes yeux elle resplendissait déjà d'une aura qui me la fit trouver instantanément délicieuse. Son air emprunté, presque gêné, contribuait à me la rendre touchante, incroyablement féminine. Elle avait besoin d'un tourneur de pages car elle avait eu si peu de temps pour apprendre toutes les partitions qu'elle ne pouvait pas se passer de ces dernières, ne les maîtrisant pas suffisamment.

Le piano était situé dans un angle de la salle, au fond de la scène, dans l'ombre, presqu'invisible au public, ravalé au rang d'instrument subsidiaire. Les gens étaient venu écouter leur ami(e) chanter, pas la pianiste jouer. Au moment des présentations, brèves mais riches de silences recueillis, j'appris son prénom, l'un des plus féminins que je connaisse : Marianne. Je ne m'explique pas cette coïncidence, mais toutes les personnes de ma connaissance répondant à ce doux patronyme sont de sublimes créatures.
Assis sur un siège à côté d'elle, presque la position d'un piano à quatre mains, je n'ai pas décroché mes yeux des partitions durant la soirée entière. Je serais incapable de décrire ce que les chanteurs avaient interprêté ce soir-là tant mon attention avait porté tous ses efforts à la reconnaissance des notes qui défilaient trop vite à mon goût. Pendant mes cours de violoncelle, je n'avais à décoder qu'une ligne de partition, celle unique qu'interprêtait mon instrument. Mais Marianne suivait sur ses feuillets les deux partitions (main droite-main gauche) de son piano ainsi que celle de l'interprête vocal sur laquelle étaient inscrites les paroles de chaque chanson. Comme un ivrogne dont la vue se dédoublait, voire se triplait, je m'acharnais à suivre de front trois lignes mélodiques, ce qui dépassait, et dépassera toujours je le crains, mes piètres compétences. Marianne n'angoissait pas quand je lui avouais, entre deux chansons, le faible niveau qu'était le mien en musique. Calmement, avec une discipline que j'ai toujours admirée chez les musiciens, elle hochait la tête quelques mesures avant la fin de la page, ce qui m'indiquait le moment où je devais la tourner.

Parallèlement à cette concentration extrême qui me rendait frileux tant j'avais peur de causer une fausse note à la pianiste, je m'évertuais à ne rien rater du magnifique spectacle de ses doigts le long du clavier, à goûter l'exquise délicatesse de certains passages négociés avec élégance, retenue ou vigueur. Son visage aussi occupait mes pensées, le visage d'une femme en relation intime avec son instrument de prédilection. Chaque modulation de la ligne mélodique, chaque inflexion des poignets, la moindre inclinaison du cou gracile, enfonçait dans ma poitrine le dard sublime d'une douceur insoutenable qui m'incitait au relachement musculaire alors que l'effort intellectuel me contraignait au mouvement inverse. Et de cette tension naissait l'orgasme le plus velouté, un orgasme bleuté légèrement embrumé mais si chaleureux, si volatil, si saisissant.


A la fin du récital, je fus triste de quitter Marianne, incapable de lui livrer les mouvements secrets de mon âme qu'elle avait animée en toute inconscience. La jeune pianiste avait subi tout au long du spectacle musical les foudres de la prof de chant qui lui reprochait sa lenteur ou sa rapidité. Personne n'a applaudi la jeune femme, pourtant la seule qui eût eu de l'importance à mes yeux, la seule à avoir prêté un peu de magie au récital. Je l'avais vu s'éloigner et rejoindre les chanteurs amateurs pour poursuivre la soirée avec eux.


Au cours des jours qui suivirent, ma vie fut remplie de la nécessité de la retrouver. J'ignorais son nom de famille, son adresse. Fort du seul indice à ma disposition, qui n'avait pas échappé à ma sagacité de doux rêveur, je commençai des recherches du côté de la MJC où elle donnait des cours de piano. Je retrouvai sa trace : un prospectus où étaient inscrits les horaires des cours hebdomadaires faisait mention d'une Marianne, 1° prix de piano au conservatoire de Reims. Je la revis quelques jours plus tard, un mercredi, presque par hasard et osai, malgré mon trac, l'aborder dans la rue alors qu'elle s'en revenait de la poste. Elle me remit assez facilement, à mon grand soulagement, et accepta l'invitation que je lui fis de manger un jour ensemble à midi, en ville, entre ses cours.


Cette rencontre portait en elle son propre inachèvement. En effet, la suite révéla le caractère tragique et névrosé d'une jeune femme totalement sous la coupe d'une mère castratrice (si je puis me permettre cette expression) dont je fus sensible à la détresse, au malaise qu'elle me refila, au point que je fus soulagé de la quitter après notre bref repas de midi.

Plus tard, je découvris qu'elle était, à vingt sept ans, mère d'un garçonnet, fruit d'une relation à sens unique dont le père avait fui ses responsabilités. Seule à l'élever, elle vivait avec lui une relation fusionnelle qui passait obligatoirement par le partage du lit, ce qui me laissait en définitive bien peu de place pour exister. Marianne était difficilement disponible, entre son travail à la MJC et les nombreux cours de piano à des particuliers qui lui laissaient peu de champ libre pour ses relations personnelles. Chacune de nos rencontres chez elle me causait une peine infinie car un mal profond la rongeait que je me sentais impuissant à apaiser. Elle avait fait déjà deux tentatives de suicide et se trouvait sous l'emprise d'un traitement médical assez lourd pour soigner "ses troubles compulsifs obsessionnels" (merci à Holly pour l'orthographe), aussi dénommés "tocs". Elle était traversée par des visions de meurtres, des dons de voyance ahurissants. La première fois que je me rendis chez elle, je fus séduit par son appartement, et voilà qu'elle m'apprit que, lors de sa première visite, elle avait été assaillie par la vision du corps d'une femme se jetant dans le vide du haut de la cage d'escaliers. Un des locataires de l'immeuble lui confirma que cela s'était réellement produit et que la victime suicidaire n'était autre que celle à laquelle Marianne s'apprêtait à prendre la succession dans l'appartement.
Tout dans la vie de Marianne transpirait un air irrespirable, un air de folie, de névrose, de troubles compulsifs, un air quasiment d'inceste dans sa relation fusionnelle avec son petit garçon. J'aurais eu envie de la sortir de cet enfer, mais ce qu'elle me raconta au sujet de sa mère m'effraya à un point que je sus qu'il était en mon intérêt de me protéger. Et cela me contraignit à ne pas entamer plus avant ma relation avec la pianiste.
J'avais compris, après une liaison amoureuse qui m'avait laissé exsangue, qu'on ne peut pas aider son prochain si l'on n'est pas suffisamment maître de soi-même. A cette époque, j'étais un homme blessé, fragile, qui avait amorcé un mouvement d'ascension vers la lumière après avoir vécu les ténèbres. M'occuper de Marianne m'aurait conduit à être totalement vampirisé par elle. La maladie, qu'elle soit mentale ou physique, est le plus terrifiant des vampires. Je ne sais quels abîmes je serais en train de fréquenter de nos jours si j'avais entrepris d'aider cette jeune femme "romanesque". Ce fut de ma part un acte de courage, de grande lucidité, dont je ressors assez fier.
Je souhaiterais tant que Marianne s'en soit sortie...

7 commentaires:

Anonyme a dit…

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Elea Jane a dit…

Bonjour,
Moi-même pianiste, j'ai connu Marianne pour l'avoir accompagnée (car c'est aussi une excellente violoniste!)et parce qu'elle était la soeur de ma professeur de piano, Laura. Jeune femme magnifique et comme vous le dites si bien, "romanesque" ! J'ai connu aussi sa mère, dépressive, névrosée, "mangeant" la vie de ses filles. Cela n'a donc pas changé... C'est étrange de voir sa vie de loin, via votre blog. En avez-vous des nouvelles ?

fred a dit…

Chère Elea Jane,
Votre commentaire me touche parce qu'il révèle les liens subtils et mystérieux que nous pouvons tisser sur la toile. Je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer la soeur de Marianne, mais j'ai ouïe dire de Marianne elle-même que Laura est une grande pianiste.
Vous désiriez savoir si j'avais des nouvelles récentes de Marianne. Malheureusement, ce n'est pas le cas. Le souvenir que je relate dans mon blog n'est plus de la première fraîcheur : il remonte à l'année 2003. Si vous souhaitez que nous partagions des souvenirs liés à ces deux jeunes femmes, ou que nous nous entretenions de passions musicales, surtout n'hésitez pas à me contacter à l'adresse mail qui figure dans mon espace "profil complet" auquel vous pouvez accéder depuis ma page de blog, en cliquant juste sous la photo de mon portrait, là où est inscrit "afficher mon profil complet".
A bientôt peut-être le plaisir de vous lire, à défaut de vous entendre pianoter.

Yakucheo a dit…

J'ai vécu la même histoire avec la même personne, quasiment au même endroit, dans la cité couronnée, en 1996. Celle que ta vie a croisé est semblable à La Papesse, l'Arcane du Tarot, elle n'est rien d'autre qu'un révélateur d'âme et une sacralisation de l'outil intérieur. Par respect pour elle je ne donnerais pas d'autres détails, mais saches que malgré ses "dons" elle est loin de n'être qu'un personnage de roman pour intellectuel désœuvré ou bourgeois amer. Trop de ces gens là ont abusé de son innocence pour se faire aujourd'hui une reliure de leurs souvenirs. Elle donnait, et donne sans doute toujours ses cours de piano aux enfants des notables de la Ville, qui s'enorgueillissent d'avoir pour précepteur de musique de leur progéniture, un génie qui sommeille et un maître spirituel, mais se garderaient bien d'assumer devant leurs pairs qu'ils s'acoquinent avec une "sorcière". Alors tel le bon peuple du "Middle Age" ils préfèrent que la "Sorcière" vive à l'extérieur du Village.
Brel disait : "Et la sous-préfecture fête la sous-préfète, sous les lustres à facettes...". Il disait aussi : "C'est par leurs murmures que les étangs mettent les fleuves en prison."

Anonyme a dit…

Bonjour,

J"étais très proche de Marianne dans les années 90. C'est une amie que j'ai connu au conservatoire de Laon. Je ne l'ai pas revue depuis une dizaine d'années. Je suis très triste de lire ces quelques lignes qui la concerne, je pensais en tapant son nom retrouvait une archive de la MJC, avec son piano par exemple. Je suis assez sensible au dernier commentaire et j'aimerai ajouter que je trouve assez "déplacé" de raconter sa vie personnelle avec de tels détails. Je ne pense pas qu'elle ait besoin de ce genre de publicité, qu'elle a déjà suffisamment de souffrance en elle pour ne pas en ajouter. J'espère qu'elle s'en sortira et qu'elle trouvera un jour sur sa route quelqu'un qui puisse l'aider. Si vous tenez à témoigner de vos sentiments à son égard et de ses états d'âme, faites le avec un minimum de discrétion et de respect à son égard.
Sidonie S.

fred a dit…

Ayant relu mon texte, j'ai pris conscience que j'avais manqué de discrétion, en effet. Mon intention n'était pas de desservir cette jeune femme, mais plutôt de traduire une expérience intense que j'avais vécue. Aussi, me fiant à vos reproches, j'ai modifié mon billet en supprimant tous les indices qui dévoilent l'identité de la pianiste afin de respecter son anonymat. J'espère qu'ainsi vous ne pourrez plus me reprocher mon manque de tact.
Je suis désolé de vous avoir peiné(e). Cette personne a marqué un épisode de ma vie et c'était à ce titre que je souhaitais faire partager mon expérience.

Anonyme a dit…

Bonjour,
Au vu du texte que j'ai lu je ne sais pas si les détails personnels de Marianne ont été effacés mais je n'ai aucun doute c'est la personne que j'ai connue un bref instant de ma vie. Nous étions jeunes 19 ans il me semble, malgré le temps Marianne laisse une trace indélébile en moi. Je ne sais pas si à cette époque elle était plus destructrice que moi, mais cette année là nous avions préférer louper notre bac pour vivre l'instant présent. Je ne regrette pas d'avoir croisé son chemin car malgré la douleur que m'avait infligée notre séparation j'ai conscience de n'avoir jamais réussi à ressentir quelque chose d'aussi intense pour personne d'autre.