samedi 8 décembre 2007

L'Australie : ce territoire ancestral, terreur de l'homme blanc


Depuis que la fille d'un ami est partie en Australie à la fois pour y travailler six mois durant et pour explorer son mystérieux territoire, je me prends à regretter infiniment le grand cinéma fantastique australien des années 70.

En littérature, l'Occident est tributaire du Royaume-Uni dans sa conception du genre fantastique, tandis que les USA nous ont contaminés dans notre perception du genre à travers leurs films. Entrer dans le cinéma fantastique australien, c'est accepter de découvrir un territoire vierge que n'a jamais réussi à aliéner le Christianisme. Vous n'y retrouverez pas les thèmes habituels à la culture anglo-saxonne : les fantômes, les morts-vivants, les monstres et les maisons hantées y sont proscrits. Ces films ignorent superbement le combat du Bien et du Mal, même si la notion de culpabilité les travaille souterrainement.

Pour comprendre le Fantastique australien, il ne faut jamais perdre de vue la culpabilité intrinsèque de l'homme blanc colonisateur. Fier de sa supériorité morale et culturelle, ce dernier a décimé les tribus primitives qui vivaient dans les territoires du Rêve depuis des millénaires. Ce génocide fait écho à un autre génocide, planifié lui aussi par l'homme blanc, sur le continent américain. Dans l'histoire des deux pays, une égale incompréhension de l'homme occidental à ce point persuadé du progrès humain à l'oeuvre dans son modèle social qu'il ne peut concevoir que les hommes primitifs puissent ne pas l'adopter, eux qui vivent dans l'ignorance et la barbarie. Je refuse de faire ici de la politique, mais cette prétendue supériorité de l'homme blanc me révulse. L'Occident a fait preuve d'une invention inouïe pour créer un monde factice qu'il puisse contrôler à son humeur. Mais il a oublié ses origines, il s'est détourné de son rapport à la Terre Nourricière, il a oublié qu'il n'était qu'un maillon dans la chaîne de la Vie, et que l'état de Nature lui préexistant n'avait pas besoin de lui pour vivre.

Voilà la réflexion qui sous-tend les films fantastiques australiens des années 70, sans que celle-ci prenne pour autant le pas sur leur récit. Dans le regard des artistes de cette époque, le territoire australien apparaît dans sa magnificence la plus élémentaire, au croisement de la fascination et de l'inquiétude.

Trois films majeurs s'inscrivent dans ce courant fantastique secrété par le paysage : Picnic at Hanging Rock, The last wave et Long week-end, respectivement sortis dans les salles françaises en 1975, 1977 et 1979

On y retrouve à son zénith la confrontation de la civilisation occidentale chrétienne et de l'état de nature primitif. Ce qu'ils montrent de la société de l'homme blanc est évolutif : en effet, en 1900, la société empreinte de puritanisme victorien apparaît dans Picnic at Hanging Rock comme déjà coupée de ses origines, même si le cheval reste encore un moyen de transport des plus naturels. L'ameublement intérieur du pensionnat de Miss Appleyard, totalement asphyxiant et rythmé par le mouvement métronomique des horloges, et la prédominance étouffante des toilettes, exacerbent la rigueur morale d'une pensée chrétienne repliée sur elle-même. La frustration engendrée sur les esprits aboutit à une négation du corps. Mademoiselle de Poitiers, professeur de Français dans l'établissement de Miss Appleyard, bien que prisonnière de cette société rigide, apparaît comme la moins coupée de la dimension physique. N'est-elle pas la seule à se montrer sensible à la beauté de Miranda à laquelle la renvoie la Vénus de Botticcelli ? La prof de maths, quant à elle, reste bloquée dans l'univers de l'abstraction pure (elle feuillette un livre de géométrie).






Picnic at Hanging Rock, de Peter Weir (1975)


The last wave se déroule au coeur des années 70, à Sydney, mégapole où se dressent des tours de verre. L'homme occidental a oublié l'existence en Australie d'un territoire vierge. Loin de partir en pique-nique sur un site géologique, comme dans Picnic..., il se contente de profiter d'une nature qu'il a domptée au profit des espaces calibrés de son jardin. L'avocat interprété par Richard Chamberlain, joue au tennis dans son propre jardin, tandis que sa femme sirote un verre sous un parasol.

The last wave, de Peter Weir (1977)

Long week-end se gausse, quant à lui, de l'homme moderne qui, ne supportant plus le monde de la cité, générateur de stress, croit retrouver un rapport perdu à la nature dans ses excursions du week-end hors de la ville.


Dans ces trois films, un événement se produit qui va peu à peu fissurer l'ordonnancement trop lisse de ce monde pétri de certitudes : un groupe d'écolières disparaît lors du Pique-nique à Hanging Rock, l'avocat de The last wave est appelé sur une affaire de meurtre tribal survenu dans la ville, parmi des aborigènes. Au fil de son enquête, il va découvrir un secret lié à son enfance qui détruira ses certitudes et l'ouvrira au Temps du Rêve cher aux aborigènes. Au cours de leur camping sur une plage sauvage, le couple de Long week-end va sentir peu à peu l'environnement naturel, à la rencontre duquel ils sont pourtant allés, devenir menaçant au point de raviver leurs dissensions internes qu'ils avaient pensé éradiquer en fuyant le monde citadin.

Long week-end, de Colin Eggleston (1979)
La grande force de ce cinéma australien réside dans le refus d'un récit clos sur lui-même. Ces trois films sont conformes à la définition du genre fantastique par Tzvetan Todorov. Après une première partie consacrée à la description d'un monde rationnel, tout le talent des réalisateurs consiste à déranger la quiétude du spectateur en l'amenant à douter du bien fondé du monde dans lequel il croit vivre en harmonie, jusqu'à soulever une infinité de questions qui se prolongent bien après la vision du film. L'angoisse ne naît pas d'un événement surnaturel extérieur à l'homme, mais bien plutôt d'une remise en cause du monde occidental que l'homme blanc a voulu si rassurant. C'est comme si, dans les trois films qui nous intéressent ici, l'intervention de l'inexpliqué (qui grignote peu à peu l'espace des personnages) ne se produisait que pour mettre en garde l'humanité ou la punir de s'être à tort détournée d'une réalité immanente à sa nature primitive.

Dans Picnic at Hanging Rock, le lieu du pique-nique présenté comme une étrangeté géologique renvoie la civilisation chrétienne à tout ce qu'elle avait refoulé. Le motif des bas que retirent les écolières, malgré l'interdit qui pèse sur elles, ne doit pas tant se lire comme un symbole érotique que comme synecdoque d'une société artificielle qui retournerait à l'état primitif. D'ailleurs, à ce titre, la disparition des jeunes filles devient une évidence : en s'ouvrant au monde des origines, elles accèdent à une réalité qui demeure invisible aux yeux d'autrui. Edith ne disparaît pas car c'est la seule qui, lors de l'exploration du rocher, demeure insensible à son pouvoir chamanique. N'est-ce pas elle aussi qui est choquée par les pieds nus de ses camarades après qu'elles ont enlevé leurs souliers ? Edith est trop submergée par les interdits chrétiens pour décrypter les ondes subliminales que lui adresse le rocher en guise d'appel. Hanging Rock est un site volcanique et, à ce titre, les ondes telluriques qu'il génère, comme lors d'une éruption, lui font recracher sa lave. C'est pourquoi la disparition des écolières, sacrifiées sur l'autel de leur virginité (le rapprochement entre ce film et le Virgin suicides de Sofia Coppola est judicieuse), provoque une série de secousses sismiques qui rejaillissent sur le garant de l'ordre social et moral, autrement dit l'établissement chic tenu par Miss Appleyard.
Picnic at Hanging Rock, de Peter Weir, (1975)


La prémonition de la vague qui conclut The last wave sur une conception cyclique du Temps conduit l'avocat à l'orée d'un monde avec lequel il avait perdu tout lien. Mais que faire à présent de cette réalité supérieure qu'il vient de réintégrer ? Comment pourra-t-il continuer à vivre la vie citadine de l'homme moderne qu'il était devenu ?


On aurait tort de confondre The birds d'Alfred Hitchcock et Long week-end de Colin Eggleston. Malgré les similitudes de leur thématique (la vengeance des animaux contre le prédateur humain), les deux films ne sont en rien comparables. L'oeuvre d'Hitchcock est le modèle définitif du film d'horreur, à ce titre indépassable. Long week-end, malgré les apparences, est une oeuvre infiniment plus subtile que The birds. Colin Eggleston, inspiré d'une façon miraculeuse, qu'il ne retrouvera jamais plus par la suite, déploie une mise en scène du paysage absolument époustouflante. La maîtrise du récit, que l'on doit au scénariste australien Everett de Roche (auteur entre autres d'Harlequin), crée une tension qu'un crescendo admirable conduit jusqu'à l'insoutenable. Là ou Hitchcock agresse avec ses images tétanisantes d'oiseaux attaquant les humains, Eggleston préfère une tension intérieure et parvient à réduire à une seule scène l'agression d'un humain par un aigle. En revanche, c'est la perception de l'espace naturel par le couple protagoniste, englué dans ses conflits internes, qui occupe le cinéaste. La nature semble se liguer autour de l'homme et de la femme venus faire du camping sauvage : c'est le harpon qui se plante inexplicablement dans le tronc d'arbre, c'est le cri de l'éléphant de mer qui évoque celui d'un enfant à l'agonie et renvoie la femme à sa culpabilité depuis son avortement, c'est cette fourgonnette qui se retrouve sans raison apparente noyée dans la mer, c'est ce poulet qui a moisi dans le congélateur portable...
Long week-end, de Colin Eggleston (1979)
Ce ne sont à chaque fois que des micro incidents, mais leur accumulation débouche à la fin sur une réelle terreur. Les vingt dernière minutes de ce film sont les plus angoissantes qu'il m'ait été donné de voir au cinéma. La séquence où l'homme, après le départ imprévu de sa femme, se retrouvant seul avec son chien, essaie pendant la nuit fraîche de se réchauffer autour d'un feu de camp est un modèle du fantastique à l'australienne. Il fait nuit, alors l'espace du plan est réduit à l'homme qu'éclaire le feu nocturne. Et il y a les bruits alentour, les bruits de la nuit (craquements des branches, claquement d'ailes d'oiseaux de nuit qui laissent tomber du ciel une chaussure de femme...). L'absence de musique et de dialogue décuple la perception auditive de ces bruits. On pense alors à Maupassant, à ses meilleures nouvelles (comme L'auberge) décrivant la peur viscérale de l'homme confronté à l'inconnu. Est-ce bien la révolte de la nature contre l'humain ? Pas si simple, et c'est sous estimer le cinéma fantastique australien. Car, au-delà du schéma manichéen de la victime qui se retourne contre son bourreau, ce qui choque le plus dans Long week-end, c'est la violence que l'homme s'inflige à lui-même. Le film ausculte avec une lucidité hargneuse la réalité d'un couple qui se déchire et ne sait plus, malgré ses tentatives, renouer le contact. S'il est un film qui illustre avec une réelle puissance la célèbre phrase de Bergson : "L'homme est un loup pour l'homme", c'est bien Long week-end, oeuvre injustement méconnue, qui mériterait une sortie DVD en France. A quand cette réhabilitation ?

Long week-end, de Colin Eggleston (1979)

5 commentaires:

Ishmael a dit…

Je n'ai vu que les deux films de Weir que j'adore justement pour ce caractère infiniment ouvert que je retrouve peu dans d'autres cinéma... J'avais déjà entendu parler de "Long Week-end" et ton excellent post me donne encore plus envie de le découvrir un jour. Et oui du coup je te recommande vraiment de lire l'ouvrage d'Eliade sur le chamanisme que tu as déjà en ta possession.

Holly Golightly a dit…

Très beau billet qui exprime une grande part de ce que je perçois, peu à peu, de toi.
(Ce n'est pas Bergson mais Hobbes qui a dit que l'homme est un loup pour l'homme.)

fred a dit…

Ishmaël : Je vais en effet me faire un plaisir de lire l'ouvrage d'Eliade dans l'espoir d'approcher une infime partie du mystère des croyances Aborigènes.

Holly : Honte à moi d'avoir confondu Hobbes et Bergson. Il faut dire que mes souvenirs de Terminale sont assez loin à présent. Tu as bien fait de me reprendre. Merci beaucoup pour tes encouragements.

Holly Golightly a dit…

Aucune honte à avoir. C'est mon travail, si je puis dire, de savoir cela. J'éprouve une réelle ferveur à te lire.

Anonyme a dit…

Bravo pour la qualité de votre blog, que je découvre en recherchant des informations sur l'Australie... et merci pour ce beau billet antipodéen !

A lire aussi :

"Pardon", de Gail Jones, superbe roman paru au printemps dernier au Mercure de France

Un lecteur sur amazon :
"Ce livre est magnifique et profondément émouvant. Il transporte le lecteur dans une histoire malheureusement peu connue de ce côté-ci de la planète, sur l'île-continent des antipodes... Roman allégorique, récit poignant et plein de poésie, puissance des évocations, tragique quête de vérité où se dénouent un à un les fils des relations terribles et complexes entre les communautés aborigène et blanche, ce sombre et lumineux roman se déploie avec une incroyable intensité dramatique et nous fait traverser les paysages splendides et l'histoire tourmentée de l'Australie des années 1930 à 1950, avant, pendant et après la guerre. Belle découverte que Gail Jones, romancière et nouvelliste australienne renommée, dont "Pardon" est apparemment le seul livre traduit en France à ce jour. On attend les autres avec impatience!"

Et à voir absolument :

"Jyndabine", de Ray Lawrence, un polar mystérieux primé au festival de Cognac 2007...

Un cinéphile sur amazon:
"Adapté de la nouvelle de Raymond Carver, "Tant d'eau si près de la maison", ce film plonge le spectateur dans une ambiance tendue. Les paysages filmés en plan large, magnifiques et rudes, contrastent avec les personnages tourmentés qui vivent ce drame, refermés sur eux-mêmes, ruminant chacun à leur tour douleurs et secrets, entre culpabilité et désir de bien faire. Il y a la communauté aborigène et ses rites funéraires particuliers, et ces enfants, également, aux rêves trop grands et trop sérieux, qui tentent d'apprivoiser la mort et ne cessent de la frôler... Un moment de qualité, qui mêle images sublimes, thriller psychologique, intimité et respect. "