vendredi 14 décembre 2007

Le lecteur solitaire


Ce film de James Ivory figure parmi mes préférés; je ne suis pas loin de penser qu'il s'agit de son oeuvre la plus aboutie, même si j'avoue ne pas connaître les films de sa période indienne, ni les plus connus Maurice et Retour à Howards end.
Existe-t-il meilleur peintre de l'esprit britannique, à cheval entre le 19° et le 20°siècle, que ce cinéaste ? Et pourtant, James Ivory, malgré ce que l'on peut penser à tort, est américain. Le roman Remains of the day (Les vestiges du jour) plonge au coeur de la domesticité anglaise, dans le château de Lord Darlington où règne le Majordome Stevens. L'histoire couvre une période qui s'étend des années 30 aux années 50, abordant avec beaucoup de finesse l'ambiguïté qu'a entretenue une certaine aristocratie britannique avec le régime allemand d'Hitler. Cette oeuvre riche, scrutant avec acuité le non engagement d'un majordome tout entier dévoué à son maître, jusque dans ses zones les plus obscures, est un formidable portrait ainsi qu'une histoire d'amour bouleversante car corsetée et empêchée par les impératifs de la bienséance.
Au cinéma, Anthony Hopkins (au sommet de son art comme Sean Connery à l'époque du Nom de la Rose) prête ses traits à ce majordome verrouillé par l'abnégation à laquelle le lie sa fonction auprès de son maître. Le film ausculte le rituel ahurissant auquel doivent se soumettre les domestiques condamnés à la perfection absolue. Cela donne l'occasion à James Ivory d'orchestrer un ballet savant que rythme le vertige du soin maniaque apporté au service de table. Les déplacements occasionnés par toutes les taches à accomplir dans le château finissent par leurs répétitions à donner une certaine idée de l'enfer, ou du moins du purgatoire.
La force de l'histoire est décuplée par le rapport fascinant qu'entretiennent le majordome Stevens et miss Kenton (sublime Emma Thompson), la gouvernante qu'il a engagée à Darlington Hall. Il apparaît très vite que la rivalité entre les deux se double d'une estime réciproque qui se mue peu à peu en sentiment amoureux. Mais la respectabilité à laquelle est enchaîné le personnage d'Anthony Hopkins l'a statufié au point que l'expression de ses sentiments est devenue impossible. C'est la qualité exceptionnelle de l'écriture qui permet à l'histoire d'amour d'exister sans qu'elle soit jamais matérialisée à l'écran. C'est une romance sans déclaration, sans l'abandon habituel des gestes tendres. C'est comme si le sentiment entre Stevens et miss Kenton ne dépassait pas le stade de l'inconscient.
Il est pourtant une scène, magnifique, qui agit comme un véritable aveu, un lapsus.
Dans l'un de ses rares moments de repos quotidien, le majordome Stevens s'isole dans un boudoir. Miss Kenton s'y rend sans savoir qu'il s'y trouvait, et le surprend près d'une fenêtre, en train de lire un roman. Cette révélation a valeur d'événement dans la vie réglée du majordome qui jamais ne s'abandonne à la futilité des sentiments. L'interprétation d'Hopkins atteint le sublime : l'arrivée de miss Kenton provoque un mouvement de fermeture du personnage qui plaque le livre contre sa poitrine comme s'il s'agissait d'un péché. Emma Thompson exprime avec une verve pétillante toute la malice de son personnage. Il s'agit pour elle d'obtenir du majordome le titre du livre dont il vient de dissimuler la couverture contre son coeur. Comme il s'entête dans son mutisme gêné, elle insiste à la manière d'un enfant qui aurait surpris en faute un autre enfant. Le ton se fait chez elle faussement anodin. Tout en suggérant qu'il puisse s'agir d'un "livre leste" (appréciez l'euphémisme), elle s'approche de lui selon un déplacement louvoyant qui dénote une tactique imparable, tandis que lui se retrouve totalement emprunté, acculé contre un rideau, plus impénétrable que jamais. Pendant son approche, il la fixe du regard. Elle est obligée de lui arracher l'ouvrage des mains jusqu'à ce que la révélation ait lieu. Celle-ci se fait en deux temps : d'abord, miss Kenton s'écrie : "Ô Seigneur..."¨Puis : "Ca n'a rien de scandaleux, c'est un roman d'amour, l'un de ces romans à l'eau de rose". La force de cette scène réside dans le décalage entre la violence de ce qui apparaît de la part de miss Kenton comme une tentative de viol et la banalité de l'objet du délit que cherchait à censurer le majordome. Ce dernier, d'ailleurs, pour tenter de reprendre le dessus, croit utile de rappeler : "J'aime ce genre de livre, j'aime tous les livres, ils me servent à enrichir mon vocabulaire, à me former..." Il est évident qu'une telle justification, loin de nous convaincre, exacerbe une facette du personnage qu'il s'efforce de garder secrète. Stevens a totalement banni les sentiments de sa vie réglée comme un métronome, et la lecture des romans à l'eau de rose devient son seul exutoire, la seule catharsis d'un homme privé d'amour. Cette scène comporte donc deux tonalités qui s'enrichissent l'une l'autre : d'une part ce qui se joue ici entre les deux personnages est du domaine de l'enfance avec sa cruauté intrinsèque, d'autre part, l'insistance de miss Kenton à arracher le secret du majordome agit comme un viol. La coexistence d'un tel paradoxe conduit au vertige.
Je commence à croire qu'un des critères qui me fasse juger l'importance d'un film est l'existence ou non d'une scène puissante comme celle-ci où l'interprétation n'a d'égale que la rigueur d'une mise en scène au service des sentiments qui la transpercent.

1 commentaire:

Holly Golightly a dit…

Ou l'art délicat, à partir du fragment, de reconstiter le tout, comme tu le fais avec cette scène de ce film sublime. (J'aime tout Ivory.)