mercredi 7 novembre 2007

Atom Egoyan ou l'indicible complexité des êtres


Parmi les cinéastes dont je suis l'oeuvre en formation avec assiduité et passion (David Lynch, David Cronenberg, Peter Greenaway, Peter Weir, Clint Eastwood, Gus Van Sant), il en est un, un seul, qui suscite chez moi une noire jalousie : j'ai nommé le réalisateur canadien d'origine arménienne Atom Egoyan.

Depuis que j'écris, et que je suis parvenu à une certaine maturité de mon activité littéraire, je cherche à traquer la vérité secrète des êtres derrière leur apparence sociale. J'ai besoin de débusquer ce qu'ils ignorent eux-mêmes, ce qui les fait vivre sans qu'ils en aient conscience. Et à ce jeu, Atom Egoyan n'a pas son égal : la connaissance profonde qu'il manifeste à l'égard de la psyché humaine me touche beaucoup plus que celle de Ingmar Bergman, cinéaste que pourtant j'admire. Je vais essayer de m'expliquer.

Ingmar Bergman ausculte l'âme de ses personnages, qu'ils soient masculins ou féminins, avec la précision sans appel que lui permet sa lucidité au scalpel. Il va chercher très loin la source de nos frustrations, de nos jalousies, de nos malaises, et les étale sans état d'âme, impudique dans son approche de dévoilement des masques sociaux. Peu ou prou, Atom Egoyan procède aussi par dévoilement de l'indicible, mais, à la différence de Bergman, connu pour sa misanthropie, il débusque la vérité cachée des êtres pour en révéler les souffrances, et pour nous permettre de réévaluer la première impression qu'ils nous ont laissée. C'est un travail de réhabilitation auquel s'est attelé le cinéaste canadien, qui révèle son empathie pour les marginaux, les êtres au comportement étrange, suspects voire malsain. La perversité d'Egoyan est nuancée par sa profonde humanité.

Un film déploie le talent d'Egoyan à son zénith : il s'agit de son chef d'oeuvre : EXOTICA



Que le scénario de cette merveille de film soit signé Atom Egoyan lui-même démontre, s'il en est, son immense talent de conteur. De tous les films que j'aie pu découvrir, aucun ne m'a autant impressionné que celui-ci. La justice, si elle existait sur terre, aurait dû me voir signer le scénario d'Exotica. Quelle splendeur narrative, quel sens du mystère, quelle intelligence, quelle délicatesse dans le dévoilement progressif de nos secrets les plus inavouables ! Que nous nous mettions d'accord : il existe des scénarios extrêmement raffinés comme Usual Suspects, Memento, Reservoir dogs, certes. Mais en est-il qui, au-delà de la simple mécanique, au-delà de l'artifice le plus subtil, parviennent au final à atteindre une véritable grandeur humaine, une authentique émotion ? Non, je ne connais qu'Exotica qui réussisse cette prouesse. Le film d'Egoyan se mérite parce qu'il ne s'offre pas facilement, non par pose auteuriste (Nous ne sommes pas chez Jean-Luc Godard) mais par souci d'approfondir ses personnages. Au fur et à mesure du récit, j'ai senti le film gagner en amplitude, jusqu'à devenir dans sa dernière partie réellement passionnant. Disons que les 45 premières minutes se contentent d'exposer chaque protagoniste, dans un chassé-croisé qui rappelle Robert Altman, à la différence que chez Egoyan, le scénario ne se concentre que sur quatre personnages.

Egoyan a saisi avec une pertinence exceptionnelle le manège obsédant et opaque des rituels dont nous sommes tous les prisonniers. Chaque personnage d'Exotica est exposé tout d'abord dans son opacité, comme accomplissant un rituel complètement bizarre voire malsain.



Christina travaille dans une boîte de nuit spéciale, Exotica, où elle danse devant des hommes venus se détendre après le travail de la journée. Certains clients la payent pour qu'elle vienne faire son numéro de streap-tease à leur table. Mais le règlement du club stipule l'interdiction pour les clients de toucher les filles qui se dénudent. Nous ne savons rien de Christina, au départ, seulement qu'elle accomplit son travail nocturne avec une certaine conscience professionnelle. D'où vient-elle ? Pourquoi officie-t-elle dans ce club à côté duquel sa beauté juvénile jure un peu ?

Mia Kirshner dans le rôle de Cristina

Francis, contrôleur des impôts le jour, est un habitué d'Exotica où il se rend plusieurs soirs par semaine pour y admirer le spectacle offert par les danseuses. A sa table, il paye toujours la même, Cristina, qui vient se déhancher devant lui, et souvent aussi, s'asseoit et discute avec lui. Quel est le sujet de leur conversation ? Pourquoi Francis fréquente-t-il ce club ? Pourquoi paye-t-il toujours les services de Cristina plutôt que d'une autre streap-tiseuse ?

Francis (Bruce Greenwood) et Cristina
Certains soirs, Francis raccompagne chez elle une certaine jeune fille et, dans sa voiture, s'entretient avec elle de sujets étranges qui ne correspondent pas à ceux qu'un adulte est en droit d'aborder avec une jeune personne. Leur conversation tourne autour des relations humaines, et du lourd silence qui, quelquefois, s'installe même parmi les meilleurs amis. Avant qu'elle le quitte, Francis tient toujours à lui offrir des billets de banque qu'elle refuse pour la manière mais accepte en définitive. Nous ne savons rien de cette fille, qui paraît encore si jeune, mais sachant le genre de boîte que fréquente Francis, un malaise s'instaure qu'Egoyan ne fait qu'attiser.

Francis et la jeune fille (Sarah Polley)


Eric est le disc jokey du club Exotica. Il domine la scène et la salle où s'installent les clients. Son rôle consiste surtout à introduire le numéro des danseuses qu'il valorise de ses improvisations érotiques. il n'oublie pas non plus celles qui attendent le bon vouloir d'un client pour venir se dénuder à sa table. Mais sa libido s'enflamme toujours lorsqu'il doit présenter le numéro de Cristina, laquelle en jupe et chemisier d'écolière se déhanche sur la mélodie langoureuse et si suggestive "Everybody knows" de Leonard Cohen. Qui est Eric ? Est-il un pervers qui succombe au fruit trop mûr de Cristina sans pouvoir l'approcher ? Celle-ci jette parfois un oeil vers lui, dans les hauteurs de la salle, et leurs regards suggèrent qu'ils se connaissent. Mais depuis quand ? Pourquoi Eric est-il jaloux quand Cristina se rend à la table de Francis, le contrôleur des impôts, et discute avec ce dernier autour d'un verre qu'il lui a offert ?


Zoé, future maman, est propriétaire de l'Exotica dont elle a hérité de sa mère. Elle accepte mal la tension entre Eric et Cristina, qui pourrait rejaillir sur la respectabilité de sa boîte. Pourquoi se mêle-t-elle autant des problèmes de ses deux employés ? De qui est l'enfant qui emplit son ventre et qu'elle expose à leur nez en toute impudeur ?


Il est un autre personnage, plus extérieur au drame qui se joue, mais nécessaire à son dénouement. C'est Thomas qui possède une boutique d'animaux et s'avère un grand amateur de bêtes et d'êtres exotiques. Francis se rend chez lui pour vérifier sa comptabilité, laquelle réserve quelques zones d'ombre. De quoi serait coupable Thomas ?



La première partie du film passe d'un personnage à l'autre sans qu'on parvienne à identifier l'enjeu narratif. Mais y-a-t-il vraiment un récit ? Non, pas dans le sens classique du terme. L'opacité des êtres, et de leur rituel pour le moins étrange, s'explique par l'accumulation des événements du passé qui les ont conduits jusqu'à ce club où nous les découvrons tous les soirs. Pour certains, ces événements remontent jusqu'à leur tendre jeunesse. Les flash-back d'Exotica ne sont pas novateurs, certes. On peut citer d'autres films qui dévoilent peu à peu le passé des personnages par ce genre de retour en arrière qui finissent par expliquer leurs actes du présent. Sauf que Atom Egoyan, lui, n'a pas construit son film en deux parties, dont l'une correspondrait au passé et l'autre au présent. En fait, ce principe de dévoilement progressif du mystère propre à chaque personnage est celui du film tout entier. Cette astuce scénaristique rend le film de plus en plus passionnant à mesure que sont dévoilées des bribes du passé. Le spectateur ne peut plus décrocher car la construction dramatique, d'une réelle virtuosité, mais jamais gratuite, ne lui permet pas d'anticiper le dénouement. C'est l'un des rares films que je connaisse dont les personnages en savent beaucoup plus que le spectateur. Ce dernier, vers la fin seulement, recolle les pièces du puzzle, et accède à l'intimité des personnages. Enfin presque.



Le champ ci-dessus est un plan qui revient comme leitmotiv dans le film et qui intrigue par le flou qui l'habite longtemps concernant sa temporalité. Est-ce un flah-back ou une anticipation ?Qui sont les silhouettes alignées qui surgissent à l'horizon de ce champ, et avancent lentement ?

Parmi les gens qui se promènent dans ce champ, nous reconnaissons Eric et Cristina, mais leur comportement nous étonne dans la mesure où il ne correspond pas à celui que nous leur connaissons dans le club. A quel moment situer cette séquence ? Et que font ces gens alignés à marcher ainsi dans la nature ?
Aucun drame ne se joue dans le film parce que le drame s'est déjà joué, et c'est ce qui justifie le rituel des personnages. Sachez qu'Egoyan questionne en nous des sujets tabou : l'inceste, le meurtre, le deuil impossible, le monde pur de l'enfance que la société détruit en le pervertissant. Il est ici inutile, car impossible, de dévoiler la richesse inouïe d'un film profond faussement objectif.
L'ultime scène du film, entre Cristina et Francis, se conclut sur une image incroyable : la jeune fille rentre chez elle. Le plan fixe dure, dure, et c'est tout un univers de sous entendu cruel qui affleure, car Egoyan ne nous a pas tout dévoilé. Il nous laisse à l'orée d'un autre drame, peut-être antérieur à celui-ci, mais qui lui donnerait une puissance supplémentaire.
Du grand art. Vraiment. Egoyan n'est alors pas loin de Lynch.




2 commentaires:

Wictoria a dit…

mais ce n'est pas possible ! je ne connais pas ce film et voilà que je ne connais pas le dénouement, je suis incorrigible, j'aime savoir la fin et parfois même, avant de commencer, cela ne me gène en aucune manière, je suis capable de lire et relire, voir et revoir ce que j'aime, de même je suis souvent incapable de lire un livre sans en avaoir lu les pages de fin...pour les films c'est plus délicat, sauf que je peux, parfois me faire racontre un film que je compte aller voir, ainsi, une amie m'a raconté le film "un secret". Bouleversant. Je le verrai cependant sans regretter le dévoilement... Please !!!!!!!!!!!!

Lamousmé a dit…

A ma grande honte je n'ai pas vue non plus ce film!!!! mais je le note!!!! ;o) un tel enthousiasme ne saurait me laisser indiférente!!! :o)))