dimanche 25 novembre 2007

Sortie en catimini d'une oeuvre intime


Dans la masse des sorties DVD, se glissent parfois des oeuvres rares et méconnues. C'est ainsi que vient de paraître Mère et fils d'Alexander Sokourov.

Ce cinéaste russe est peut-être le plus important depuis Andrei Tarkovski. Pourtant, ses films bénéficient en France d'une sortie à peine confidentielle. C'est ainsi que circulèrent en 1997 trois copies seulement du sublime Mère et fils. Seule la presse spécialisée s'intéresse à son oeuvre, et encore pas n'importe laquelle : uniquement celle qui défend tous les cinémas, jamais celle qui a troqué sa fonction de découvreur de futurs talents au profit de celle de publiciste à la solde des films les plus libéraux.

Je ne prétends pas connaître l'oeuvre d'Alexander Sokourov. Je n'ai vu en tout et pour tout qu'un seul de ses films, Mère et fils (1997), mais ce bout de pellicule qui ne dépasse pas une heure hante encore ma mémoire de cinéphile en quête d'expériences profondes et mystiques.

Le film se résumé à son seul titre : un fils accompagne les derniers instants de sa mère malade. Hollywood aurait transformé le sujet en un duo de stars, éruptions lacrimales à la clef, si jamais le public ne comprenait pas combien-que-c'est-triste-une-mère-qui-meurt-dans-les-bras-de son-fils-impuissant.

Alexander Sokourov, en artiste habité et sensible, nous convie quant à lui à une expérience unique, fort de deux partis pris : d'une part une image ciselée à la manière d'une toile de maître, de l'autre une bande sonore réduite à sa plus rigoureuse expression.

Alexander Sokourov, grand admirateur de l'art pictural, a composé ses plans séquences en véritable peintre qu'il est. Ses images convoquent les fantômes du romantisme, en particulier Caspar Friedrich auquel on songe souvent dans le lien intime qu'il établit entre les êtres et le paysage : les champs de blé, le chemin qui les traverse, les arbres qui parsèment la prairie sont contaminés par la fébrilité mortifère qui unit le fils à sa mère mourante. La texture si particulière de la photographie renvoie aussi à l'expressivité d'un Vlaminck, les arbres semblent surgis d'une toile de Edvar Munch. Du point de vue visuel, c'est un choc d'une réelle puissance.

La bande sonore donne à entendre le passage du vent sur les blés, le cri des oiseaux, et tous ces bruits qui font le silence si caractéristique de la campagne. Aucune musique ne vient suppléer à la puissance des images. Peu de dialogue aussi. Les confidences du fils à sa mère se nichent dans les silences et les regards. Le film s'offre ainsi comme une succession de longs tableaux, la plupart en plans fixes, qui donnent à sentir la respiration du temps et de l'air, jusqu'à transformer notre perception sensorielle, jusqu'à ce que notre rythme cardiaque se fonde dans l'attente angoissée de la mort, qui pourtant serait vécue comme une délivrance.

Nul besoin d'un récit artificiel pour rendre poignant le drame universel qui se joue sous nos yeux. Les séquences s'enchaînent entre la tendresse des regards, l'abandon d'une tête contre une épaule, la douloureuse traversée du paysage par le fils qui, au fur et à mesure de l'affaiblissement de la mère, devient le père qui la soutient, jusqu'aux facétieux instants de fausse rémission qui font espérer un rétablissement dans un simulacre de vie.

Je ne m'étendrai pas davantage, par respect pour cette oeuvre profonde et mystique. Sa sortie DVD est une aubaine et en même temps l'ultime occasion pour le cinéphile de découvrir enfin cette merveille de film, à condition qu'il n'ait pas honte des sentiments et qu'il sache abandonner ses sens pour recueillir la leçon d'humanisme d'Alexander Sokourov.

Holly nous a confié récemment la fascination qu'a exercé sur elle le dernier film de Naomie Kawase, La forêt de Mogatori (2007). Pour avoir vu à mon tour ce film, je précise qu'il entretient des liens évidents avec Mère et fils (1997), celui du rapport entre l'homme et la nature n'étant pas le moindre. La forêt de Mogatori est en quelque sorte le petit frère du film de Sokourov, mais à mon sens moins réussi toutefois.


Sur le boitier du DVD, figure une citation de l'auteur-compositeur-interprète Nick Cave (immense rocker crooner romantique) que je reproduis de mémoire : "Il m'est déjà arrivé de pleurer au cinéma, mais jamais aussi profondément du début à la fin qu'avec Mère et fils..."

5 commentaires:

Wictoria a dit…

un film pour moi avec une boite de kleenex !

Anonyme a dit…

Je me souviens être allé voir ce film à l'Utopia (Manut') avec Guillaume...

22 (ou 27) plans. Pas un de plus.

Une oeuvre d'une esthétique éthique rare.

Cyril

fred a dit…

Mais cher Cyril, nous l'avons vu ensemble ce film !
En parlant de la Manut, que dirais-tu d'une nouvelle nuit fantastique ? Le programme est alléchant. J'y vais avec mon père, samedi 15 décembre.
A bientôt, je t'appelle.

Holly Golightly a dit…

Je verrai ce film, quand j'aurai terminé le programme que je me suis fixé, dans lequel se tient le film d'Epstein.

fred a dit…

Ah, le film d'Epstein, tu vas adorer. Tu ne pourras pas rester insensible à cet univers, j'en fais le pari. De jolies frissons en perspective...