lundi 14 janvier 2008

Kate Bush : la fée ensorceleuse (3°partie)

Le troisième album correspond souvent à une charnière dans la carrière d'un musicien, surtout lorsque le précédent s'était contenté de répéter la formule d'un premier disque en tout point remarquable. Il va sans dire que Kate Bush franchit cette étape avec une intelligence et un talent sans défaut. Pour ma part, je considère que Never for Ever est sa première oeuvre réellement affirmée dans le sens où elle ne se contente plus de livrer une série de chansons bien composées mais quelque peu disparates. Au contraire, la première surprise vient de la cohérence formelle que la diva réussit à donner à cet album original, fort personnel, dans lequel nous entrons en douceur, peu à peu gagné par un charme qui agit par addiction.
La première évolution, celle qui demeure la plus visible, concerne l'image de couverture. Kate Bush a trouvé en Nick Price un illustrateur talentueux qui rend justice enfin à la sensibilité artistique de la chanteuse. Quand elle chantait Wuthering Heights, elle apparaissait telle une fée hallucinée ressuscitant l'esprit tourmentée d'Emily Brönté. Kate Bush est cette femme aux multiples visages de qui peut surgir l'imprévisible, le ténébreux comme le magique. Nick Price a parfaitement saisi la dualité du personnage complexe qu'elle demeure : il la représente vêtue d'une robe printannière de sous laquelle s'échappe un bestiaire bigarré : rouge-gorge, oies, chauve-souris, gobelins, colombes, crapaux, trolls, papillons et autres animaux fantasmagoriques tout droit surgis d'un univers à la Jérome Bosh.
Le plus extraordinaire avec Never for Ever, c'est que son contenu musical ne déçoit pas les attentes haut perchées de sa magnifique pochette (sans doute l'une des plus réussies de toute la discographie de Kate Bush).
Avant de pénétrer la boîte de Pandore que constitue ce disque magique, je voudrais signaler que le deuxième changement important par rapport aux deux précédents travaux de la dame, c'est le soin inouï apporté au design sonore. L'ingénieur du son John Kelly dessine un tissu sonore qui nappe les chansons dans un élixir extrêmement séduisant. Dans les studios d'enregistrement, une foule d'invités est venue prêter main forte à la maîtresse de bord. C'est ainsi qu'elle remercie Peter Gabriel pour avoir ouvert les fenêtres au bon moment lors de l'enregistrement de la chanson All we ever look for. Elle remercie d'autres artistes , comme Roy Harper, qui sont venus aposer leurs voix tel un choeur antique intervenant sur chaque titre en contrepoint humoristique.
Ces voix deviennent instantanément la marque de fabrique d'un album qui emprunte certains effets à des disques plus particulièrement destinés à un public enfantin. A l'écoute, l'auditeur a l'impression agréable d'entendre la bande sonore d'un dessin animé. Les artistes qui ont prêté leurs voix ont dû manifestement y prendre un réel plaisir car ils jouent avec beaucoup d'humour de leur organe vocal qu'ils déforment à souhait comme les doubleurs d'un film d'animation.
Kate Bush a aussi truffé son album de fantaisies sonores qui rappellent le sens de l'habillage cher à Pink Floyd (N'oublions pas que c'est David Gilmour qui l'a révélée aux studios EMI) : les éclats de verre qui ponctuent le tube planétaire qu'est Babooshka, les pas d'une femme qui traversent l'espace quadriphonique du disque avant d'ouvrir les fenêtres et d'en laisser échapper les rumeurs d'une fête, le choeur impressionnant que l'on entend à la fin d'Egypt, comme échappé d'une armée de momies avec ce son de mini moog aux accents orientaux. Ces voix parcourent chaque titre : je les attribue quant à moi à ce bestiaire animalier qui envahit la pochette.
Les chansons proprement dites, quant à elles, ne déçoivent jamais. Cet album n'offre aucun moment de faiblesse.
Babooshka ouvre les festivités sur une note entraînante : le texte raconte l'expérience qu'une femme tente afin de tester son mari. Elle lui adresse des lettres secrètes signées Babooshka. Delius qui s'enchaîne avec fluidité au premier titre est une pure merveille de poésie, un hymne à l'été qui se termine sur les bourdonnements d'une abeille, tandis que la voix de soprano de Kate Bush entonne une mélopée suave empreinte des frissons estivaux.
Blow away est une ballade pleine de feeling qui s'interroge sur la mort et sur l'endroit où notre âme part se réfugier. C'est aussi un hommage touchant à ces artistes (chanteurs de rock-pop) qui nous ont quittés.
Le moment le plus délicieux de l'album, on le doit peut-être à All we ever look for à la mélodie irrésistible. L'orchestration, qui va du Koto (joué par le père de Kate Bush) au clavier, en passant par les timpani, est une pure merveille, un enchantement.
Le dernier titre de la face A du vinyl, Egypt, est un modèle de musique illustrative. Les textes rendent hommage à l'Egypte dont Kate Bush déterre les secrets millénaires des pyramides et des pharaons, nous conduit au tréfonds des tombeaux soupirants. Cette musique n'obéit pas à une structure classique (couplet-refrain), elle préfère s'abreuver à la source des rêves, bâtissant un écran sonore dont le pic est atteint vers la fin du titre où s'enflent des choeurs mystérieux, incantatoires, tandis que Preston Heyman fait peser une cadence lourde avec ses batteries cardiaques. Les cris que pousse la sorcière Kate Bush sont admirablement démultipliés par un effet obtenu lors du mixage sans doute. L'effet est garanti. Ces cris me renvoient toujours au dos de la pochette où John Carder Bush a photographié Kate Bush volant telle une banshee dans un ciel nocturne, ravivant les figures mythiques de l'obscure féminité : Lilith ou les Erinyes de l'antiquité grecque.
(à suivre...)

3 commentaires:

Ishmael a dit…

J'ai mis du temps à l'apprécier cet album qui contient néanmoins quelques tritres que j'aiment vraiment beaucoup comme "Breathing" ou "Delius"... C'est un peu une galette de transition. Bon je ne suis pas très "babooshka" je t'avoue :/. La pochette est magnifique oui.

fred a dit…

Moi aussi, je ne raffole pas de "Babooshka", c'est le titre que j'aime le moins de tout l'album. Je te donne rendez-vous à la prochaine étape : "The dreaming". Alors là, ça ne rigole plus, on arrive à du solide, à une des pièces maîtresses dans l'oeuvre de Kate Bush.

Delphine a dit…

En tous cas, tu parles délicieusement bien de l'album. C'est aussi agréable à lire que l'album à écouter.