mercredi 9 janvier 2008

Peter Weir, un cinéaste subtil


Si j'avais été cinéaste, il m'eût plu de connaître la carrière de Peter Weir. Voici un metteur en scène australien qui a contribué largement à la reconnaissance tardive de la cinématographie de son pays et lui a apporté un statut, au cours des années soixante-dix, qu'il n'avait jamais eu le bonheur de connaître auparavant dans son histoire.



En venant s'installer aux USA, principalement à cause du système de production australien par trop rigide qui réduit de façon draconienne la réalisation de la plupart des projets filmiques, Peter Weir n'a pas connu le sort malheureux de certains autres apatrides ayant tenté leur chance à Hollywood et ayant fini par vendre leur âme "au diable", abdiquant du même coup ce qui faisait leur personnalité intrinsèque. Si son oeuvre a toutefois un peu perdu de ce qui constituait son originalité australienne, elle a conservé une intégrité certaine, qui force le respect, surtout lorsqu'on se place dans le schéma du système hollywoodien qui a l'habitude de broyer les plus endurcis des artistes. Peter Weir a connu quelques succès (Dead poets society, The Truman show), mais ils ne sont pas nombreux, et n'ont jamais atteint les proportions de ceux d'un Steven Spielberg ou d'un James Cameron (Titanic). Il ne jouit pas non plus de l'indulgence des critiques dont profitent des cinéastes de la trempe d'un Martin Scorcese ou d'un Francis Ford Coppola, autrefois fort ambitieux et très personnels, de nos jours en perte relative de vitesse, sans avoir perdu leur aura. L'oeuvre de Weir ne sera jamais étudiée comme on étudie encore celle d'Orson Welles ou de Stanley Kubrick.

Et pourtant, les affinités que je ressens vis à vis de lui sont sans commune mesure avec celles que je peux ressentir pour les réalisateurs pré-cités, malgré mon estime indéniable pour eux.
A quoi cela tient-il ? A pas grand chose sans doute. Peter Weir est un artiste fort discret : il n'occupe jamais le devant de la scène du grâtin d'Hollywood. La presse spécialisée ne réalise aucune étude sur lui. Ah, je rêve du jour où POSITIF, cette insubmerscible revue, lui consacrera l'un de ses passionnants dossiers dont elle a le secret. Ses films, jusqu'à présent, ont toujours évité la virtuosité et la violence gratuites qui camouflent souvent très mal le vide insondable de tant de scénarii. Peter Weir travaille plutôt comme un artisan intègre, conscient de son absence de génie, mais sachant comme personne mettre ses talents en évidence, toujours au service des histoires qu'il nous compte. Son chef d'oeuvre incontesté demeure, et demeurera toujours, Picnic at Hanging Rock, sombre diamant à force de lumières irradiantes, film irracontable, totalement immersif, authentique trouble fête des sens qu'il transporte jusqu'au vertige d'une léthargie savamment entretenue par la musique et une lenteur envoûtante.

Mais il est un film honteusement méconnu de Weir qui concentre jusqu'à l'incandescence tout son talent de conteur : c'est le très beau Gallipoli (1981), oeuvre oubliée par laquelle se cloture sa période australienne, avant qu'il ne parte réaliser Witness.
Dès l'ouverture, c'est toute la magie du conteur qui s'impose au spectateur : beauté impressioniste des images, justesse absolue des plans dont il maîtrise à la perfection la durée. D'emblée, souffle un vent romanesque discret mais intense.





Nous sommes en 1915, alors que sévit depuis un an déjà la première guerre mondiale. L'Australie recrute quelques-uns de ses jeunes volontaires décidés à aider les Anglais dans le conflit qui les oppose aux Turcs. Gallipoli est le nom d'une région aux abords de la Turquie où s'est déroulé un haut fait d'armes peu connu à l'échelle mondiale et qui s'est terminé en une véritable boucherie pour les Anglais et les Australiens. Le film de Peter Weir réhabilite tout un pan méconnu de cette histoire où s'est illustré le courage des soldats australiens. Il n'existait pas dans son pays de film retraçant cet épisode tragique, et ce n'est que justice si Peter Weir a rendu un hommage mérité à sa nation en mettant en lumière le rôle qu'elle a tenu au cours de cette guerre considérée comme la plus meurtrière de l'histoire humaine.

La beauté de ce film réside surtout dans l'originalité du sillon qu'il trace : il aurait pu n'être qu'un excellent film de guerre, comme Le jour le plus long. Mais Peter Weir a choisi une approche plus simple, dont l'humilité n'est pas la moindre des qualités. Elle devient même un réel atout lors de la dernière séquence, l'une des plus bouleversantes de toute l'oeuvre du cinéaste, d'autant plus poignante qu'elle saisit aux tripes le spectateur au moment où il s'y attend le moins. C'est alors qu'éclate la justesse du traîtement scénaristique.
D'un point de vue narratif, Gallipoli est la perfection même : chaque séquence contient en germe l'enjeu auquel Archie et Frank seront confrontés à la fin, enjeu sans cesse différé toutefois au profit d'une temporalité qui isole souvent des instants apparemment dénués de pertinence dramatique. C'est ainsi que Gallipoli, dans près des trois quarts de son temps, développe l'amitié entre Archie et Frank Dunne, deux jeunes sprinters australiens qui passent leur temps à défier leurs propres limites, prompts à s'amuser et à dépenser la fougue de leur jeunesse. Je n'avais jamais vu auparavant, et n'ai plus vu depuis, de film sur la guerre dans lesquels le recrutement et l'entraînement militaires donnent lieu à des séquences aussi légères du point de vue dramatique. C'est que Archie, Frank et ses amis s'engagent dans l'armée pas seulement à des fins patriotiques, mais pour échapper un peu au sentiment d'exil qu'ils éprouvent dans leur pays si éloigné de l'Europe où se déroule l'essentiel de la grande guerre. Ils veulent aider leurs compatriotes britanniques, sont animés de l'esprit fraternel que leur jeunesse exacerbe parce qu'il n'a pas été encore mis à mal.


Peter Weir, avec l'aide de ses deux magnifiques comédiens, dont Mel Gibson dans l'un de ses plus beaux rôles, dépeint avec une rare justesse l'exaltation de la jeunesse, son énergie bouillonnante, sa fantaisie débridée, sa beauté insolente. Ceux qui aiment Le cercle des poètes disparus, son plus grand succès public, savent déjà combien Weir est un peintre sensible de la jeunesse adolescente.




Mel Gibson (Frank Dunne) dans l'un de ses premiers rôles. A son côté, Mark Lee (Archie), superbe acteur d'un seul rôle. Mais qu'est-il devenu ?




La guerre proprement dite apparaît dans sa cruauté aux abords du dernier quart du film. Auparavant, elle aura été un sujet de conversation en Australie par des jeunes épris d'aventures et de solidarité; il est fort amusant de constater combien les motifs de la première guerre mondiale sont peu connus des Australiens qui vivent dans les territoires les plus retirés du pays. La guerre donne ensuite les séquences consacrées au recrutement militaire traîtées exclusivement du point de vue des jeunes qui s'engagent, c'est à dire comme le cadre d'un immense camp de vacances. Pour Archie et ses amis, partir en guerre se confond avec la fascination qu'exerce l'attrait des pays étrangers. L'entraînement des soldats n'est-il pas situé sur le territoire égyptien, cet immense désert de sable duquel surgissent des pyramides de rêve ? Lors d'une belle scène, on voit Archie et Frank graver leur amitié sur la pierre d'une des pyramides après l'avoir gravie, puis assister au coucher du soleil.








Les fausses batailles que se livrent les troupes anglaise et australienne, lors de l'entraînement en Egypte, donnent lieu aussi à des scènes de franches camaraderies, surtout quand Archie et Frank qui avaient été séparés parce que Frank ne sachant pas monter à cheval n'avait pu incorporer la cavalerie, se retrouvent sur le front et se mettent à échanger leur amitié au lieu de poursuivre l'entraînement.



A partir du moment où les Australiens débarquent sur la plage de Gallipoli, la guerre devient cette rumeur assourdissante qui fait trembler les collines derrière lesquelles se déroulent le front et les assauts. Mais pour les soldats qui arrivent et restent à l'arrière-garde, la guerre est encore ce terrain de jeu où il est si bon de narguer la mort. L'une des scènes les plus troublantes est celle des soldats qui se mettent à l'eau et jouent à éviter les éclats d'obus qui jaillissent du ciel ainsi que les balles perdues. Des paris sont ainsi engagés sur les participants de ce jeu, c'est à celui qui parviendra à se faire blesser, lequel empochera le magot de ses camarades.



Gallipoli est indéniablement un film anti-militariste, mais n'allez pas croire que Peter Weir nous assène son message avec la lourdeur d'un Spielberg dans Il faut sauver le soldat Ryan. Le patriotisme de sa démarche (il s'agit quand même de réhabiliter une période méconnue de l'histoire australienne) ne donne lieu à aucun moralisme, à aucune thèse ronflante. Weir se contente d'illustrer une belle histoire dont il est l'auteur, une histoire d'amitié avant tout, riche d'une sensibilité poignante. Il n'a pas besoin de filmer le débarquement pendant une demi-heure pour nous convaincre de l'horreur de la guerre. Cette guerre n'occupe peut-être que les vingt dernière minutes de son film.


Une magnifique métaphore parcourt Gallipoli : elle ouvre le film et le cloture en beauté : il s'agit de la passion d'Archie pour le sprint qui évoque un autre film anglais réalisé la même année (1981) : Chariots of fire. Archie s'entraînait depuis des années dans le bush australien avec l'aide de son grand-père avec l'ambition de battre le record du cent mètres détenu par Lasalès. Il trouve en Frank (Mel Gibson) un concurrent sérieux.




Ce dépassement de soi à travers la course, la guerre va en décupler la dimension : Frank sera choisi pour être le messager, celui qui relie par la course les tranchées (où les ordres sont exécutés) et le quartier général des officiers (d'où partent les ordres au fur et à mesure de l'évolution des tactiques guerrières). Archie eût été un meilleur coursier que son ami Frank, mais à l'insu de ce dernier, il s'est arrangé, dans un geste purement amical, avec leur capitaine pour que Frank (qui redoute de partir à l'assaut) puisse rester à l'arrière.




Archie attend un message éventuel de Frank qui mettrait un terme aux assauts répétés des Australiens vers les positions turques armées de mitraillettes, alors qu'eux n'ont que leur fusil à baillonnette.


La vie des soldats dépend souvent d'un message des officiers; un retard de quelques secondes dans la communication entre ceux qui obéissent aux ordres et ceux qui les décident peut leur être fatal.




Alors, Frank va courir, mais cette fois l'enjeu ne sera plus le dépassement de soi. Frank découvrira la solidarité et la fraternité, lui qui ne voyait aucune bonne raison de s'engager et ne l'a fait en définitive qu'avec l'espoir de devenir cavalier dont seul l'uniforme le fascine.


L'étranglement qui nous saisit à la gorge lors du dénouement de Gallipoli vaut tous les messages antimilitaristes du monde. La guerre est une horreur, une barbarie, et l'impuissance nous étreint une fois formulée cette vérité que même les enfants comprennent sans aucun effort intellectuel. Je ne saurais trop vous conseiller ce film magnifique de Peter Weir, de ceux qu'on n'oublie pas dès sa première vision.


3 commentaires:

Guillaume a dit…

Bravo pour ce bel article consacré à l'un des meilleurs cinéastes travaillant à Hollywood!
J'aime particulièrement "Picnic at hanging rock","Gallipoli","Etat second" et j'ai un très bon souvenir de "Mosquito coast" également!

PS: j'attends avec impatience votre article sur "Full Circle" (l'un des films préférés de mon ami Jeremy Richey et de moi-même!)

fred a dit…

Merci, Guillaume pour ton gentil commentaire. Si tu me le permets, nous pouvons nous tutoyer, en effet, je ne peux qu'être en sympathie avec quelqu'un comme toi, et Jeremy Richey, dont les films préférés sont Picnic at Hanging Rock et Full Circle. Ce sont les miens aussi. Je prépare il est vrai un article sur Full Circle, je veux le soigner. Si tu ne l'as déjà fait, je t'invite à parcourir la rubrique cinéma de mon blog où j'ai consacré en décembre un article sur trois films fondamentaux du cinéma fantastique australien des années 70. J'y évoque bien sûr Picnic et The last wave, et surtout Long Week-end, mon film fantastique préféré que je place même au-dessus de Full Circle pour la rare intelligence de son script. Seulement j'attends une sortie improbable en DVD de ce film quasiment inconnu sorti en France vers 1979.
J'irai prochainement te lire sur ton blog. A bientôt.

Guillaume a dit…

J'adore LONG WEEK END!!!!
Et je te signale que le film est bien disponible en dvd,en import anglais ou australien (j'ai moi même le dvd australien)!

C'est un très grand film d'atmosphère (comme FULL CIRCLE!),avec notamment une utilisation remarquable de la bande-son...malheureusement,j'ai appris qu'un remake était en préparation à Hollywood,ouille!!

Je suis très client du cinéma fantastique australien des 70's et du début des années 80...LONG WEEK END,les Peter Weir,HARLEQUIN,RAZORBACK et le NEXT OF KIN de Tony Williams qui est l'un de mes films préférés.

Pour en revenir à FULL CIRCLE,j'ai hâte de lire ton article sur ce film qui m'a hanté depuis que je l'ai découvert sur Canal + au milieu des années 90...impossible d'oublier la musique,le visage d'"Olivia" et de Mia Farrow...et ce fameux plan final,évidemment!

A bientôt!

PS: Pour mon blog,j'avoue que je suis assez paresseux en ce qui concerne la parution de mes articles,depuis que je suis sur myspace (où je discute de temps en temps avec Jeremy justement)
Je te donne mon lien :

http://www.myspace.com/guillaumep