jeudi 4 octobre 2007

Paysages intérieurs : l'inquiétante banalité




Depuis l'enfance, j'entretiens un lien étrange et puissant avec certains lieux (réels ou imaginaires). Quand j'étais en classe de CP, sur le mur, au-dessus du bureau de mon maître, étaient affichés des tableaux naïfs qui figuraient les mêmes paysages fantasmés que nos inusables cartes de voeux, autant d'images d'épinal qui me transportaient loin, loin, dans un monde à la fois si proche du nôtre et incroyablement différent. La différence tenait peut-être à la lumière particulière qui baignait ces paysages enneigés, parfois plongés sous la luminescence d'une lune éternelle, à l'harmonie muette qui s'en dégageait et qui représentait pour moi quelque chose du Home (je ne connais pas de mot français qui traduise aussi justement ce que je ressentais). Je suis persuadé qu'il existe certains endroits sur terre auxquels nous relie une indicible humeur, parfaits reflets de notre intériorité, qu'aucun mot ne saurait traduire. Pour moi, la plage des Anglaises à Bandol, la colonie de Ferrassière près de Sault, au pied du Ventoux dans le Vaucluse. Et pour vous ?

Les Romantiques, surtout allemands comme le peintre Caspar Friedrich, l'avaient compris. Werner Herzog demeure l'un des très rares cinéastes contemporains (honteusement oublié depuis une dizaine d'années) à avoir su saisir l'étrange stupeur dans laquelle nous jettent des lieux connectés à ce que nous avons de plus intime, parfois même relevant de l'inconscient ou du subliminal. Dans son beau film, Coeur de verre, la séquence finale sur et autour de l'île est un moment magique parce que ce lieu représente pour Herzog son paysage intérieur. Il n'y a plus aucun dialogue, seules s'impriment dans la rétine des images sublimes, grandioses, mystiques, comme le cinéaste en a le secret. Rappelez-vous l'ouverture inoubliable de Aguirre ou la colère de dieu. Dans Nosferatu, fantôme de la nuit, quand Isabelle Adjani scrute anxieusement l'horizon qui se confond avec la texture de l'image comme si un drap était tendu entre elle et la mer, Herzog nous donne à sentir le poids de son attente, sa crainte de ne voir jamais revenir Jonathan. Autour d'elle, se dressent les tombes vermoulues d'un cimetière ancestral. Cette composition est digne de Caspar Friedrich. Un autre moment magique s'offre à nous lors du voyage de Jonathan, quand il s'enfonce dans la forêt des Carpathes après avoir quitté l'auberge où il a passé la nuit. Baluchon en bandoulière, il traverse le décor d'une forêt mythique. Il ne se passe rien de concret. Nous savons bien que tant qu'il n'a pas rejoint le château du comte Dracula, il ne court aucun danger. Encore une séquence sans dialogue, uniquement servie par les musiques de Popol Vuh et de Wagner, et les images sublimes de Herzog qui sait filmer le voyage, donner à sentir sa durée. Il joue en peintre inspiré avec la lumière mouvante du paysage, quand, vers le soir, s'amoncellent les nuages dans le ciel, jusqu'à le recouvrir totalement, tandis que Jonathan, toujours de dos, tarde à reprendre sa marche.

Le premier tableau à m'avoir réellement envoûté par son approche inquiétante du paysage intérieur est celui de Andrew Wyeth, Christina's world. Un regard inattentif ne perçoit d'abord qu'une image plane, réservant de grands espaces vides. Une jeune fille est allongée sur l'herbe dans un paysage de campagne qui évoque certains endroits des Etats-Unis comme le Connecticut. Sa position semble indiquer qu'elle amorce le mouvement de se relever. Nous la découvrons de dos. Longtemps, je n'ai jamais su expliquer ce que je ressentais devant ce tableau. Mais, il était indéniable que le peintre avait réussi à toucher une corde en moi qui vibrait dans un silence assourdissant, d'autant plus inquiétante que rien dans le motif de l'oeuvre apparemment ne justifie cette angoisse. Le secret de cette oeuvre réside en fait dans une particularité du personnage qui y est représenté. La jeune fille, si mes souvenirs sont exacts serait la soeur du peintre. Et si vous prêtez attention à la position de son corps, vous comprenez qu'il recèle un malaise. Christina est une handicapée. Wyeth l'a peinte sans ses béquilles, désorientée dans ce vaste paysage dont les proportions s'étirent à l'infini. Ce tableau me semble aussi fort que certains chefs d'oeuvre d'Edvar Munch. La filiation avec Hopper aussi s'avère indéniable. Plus tard, je me suis rendu compte que d'autres artistes avaient capté de ces paysages de campagne américaine la même sournoise impression d'étrangeté. Je pense à Robert Mulligan qui, dans son méconnu The Other, a su dépeindre, avec l'aide de la lumière, la douceur de ces paysages plombés par l'été. Ce cadre idyllique semble en harmonie avec les jeux de Niles et Holland, les deux frères jumeaux qui y passent leurs vacances, dans l'insouciance de l'enfance. Et pourtant, très vite dans le film, une sensation amère se glisse dans notre regard. La campagne est trop douce, le soleil trop doré, les champs de blé trop blonds, les deux enfants trop angéliques. Il s'agit d'une vision hyperréaliste qui introduit un malaise. Philip Ridley, dans The reflecting skin (L'enfant cauchemar : le titre français est une insulte à cette oeuvre forte), a su se souvenir de The Other au point de filmer ces paysages américains avec la même sensibilité buccolique un rien excessive. Il est même allé jusqu'à pulvériser les champs de blé avec une pluie de peinture dorée, lors de la séquence d'ouverture, quand le petit Seth traverse le champ pour rejoindre ses camarades avec le crapaud dans ses mains.

Le décor d'un film requiert pour moi une importance capitale; or il est malheureusement sacrifié au profit de la mode du gros plan. John Carpenter, Peter Weir et Werner Herzog ne l'ont jamais oublié. Je pense au beau film de Alan Rickman (grand comédien britannique), The winter guest, avec Emma Thompson, qui a donné le rôle principal au décor de son histoire, cette station balnéaire écossaise dont la mer est intégralement gelée (vision de pur cinéma, impressionnante). Il n'y a pas à proprement parler d'intrigue, seuls des personnages apparaissent, se croisent, souffrent, s'aiment, joue.. Mais la texture de l'image, alliée à une bande son très douce du regretté Michael Kamen, baigne le film entier dans une ambiance côtonneuse très réussie, qui envoûte et finit par émouvoir au-delà des mots.

10 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est avec un trés grand plaisir et une plenitude receuillante que je decouvre tes mots...
C'est beau et ça me parle.
Tout un univers qui m'est cher. et que je connais tant...
Excellent initiative que je souhaite renouveléee.
Le chaînon manquant que j'attendais ?

Olivier

fred a dit…

Effectivement, Olivier, les paysages que je décris coulent dans mes veines. Je suis ravi que mes mots aient trouvé échos en toi. Connais-tu la musique de Popol Vuh ?

Anonyme a dit…

Popol Vuh c'est autre chose que de la musique. Un état d'esprit ? Un feu follet ?
Oui je connais tout de A à Z et je connais aussi sur le bouts des doigts Tous les films de Werner Herzog...
Je suis un grand fan de Klaus Kinski en plus.

Merci Fred
Olivier

fred a dit…

Cela me fait beaucoup de bien de savoir que des gens, oh si peu !, écoutent Popol Vuh. Je connais moi-même très bien ce groupe mené par le mystique Florian Fricke qui a laissé un vide immense depuis sa mort. Werner Herzog le considèrait comme son ami, alors que Kinski était son ennemi intime.
Ce qui me chagrine avec Herzog, c'est tout le mal que certains artistes disent de lui, de ses méthodes de travail avec les acteurs et les figurants de ses films. Ses tournages étant de pures expériences d'aventure vécue, avec leur lot inhérent de danger, on lui reproche de mettre en danger ses techniciens et acteurs. On le traîte de fou, mais c'est que Herzog apppartient à une espèce d'êtres qui n'existent plus de nos jours : une espèce disparue. Cher Olivier, connais-tu l'anecdote concernant le voyage à pied qu'il a fait entre l'Allemangne et la France pour venir au chevet d'une amie malade ?

Holly Golightly a dit…

Tu es tout à fait divin, Frédéric.
Tu me donnes tant de regrets de ne pas pouvoir, faute de temps, reprendre quelques-unes de tes phrases pour les commenter. Laisse-moi du temps. Ton univers est d'une richesse folle. Je suis presque jalouse que tu le partages avec d'autres, maintenant. Mais je ne serais pas étonnée du tout que tu fasses des rencontres importantes avec ce nouveau journal.

fred a dit…

Chère Holly

Je ne suis pas plus divin qu'un autre, mais je porte en moi c'est vrai un univers si immense que le garder pour moi seul était une souffrance. A une époque, quand mes amis étaient réunis, je pouvais le partager avec eux, et je découvrais aussi le leur. A présent, je trouve dehors de moins en moins de personnes avec qui parler de ces "petites choses" qui me tiennent à coeur. C'est avec la découverte de ton JIACO que j'ai compris que sur le réseau de la toile se trouvaient des gens merveilleux comme toi. Contre la banalité sclérosante du monde extérieur, j'ai besoin de réaffirmer la primauté de l'indicible univers que nous portons en nous, car c'est là que se dissimule le meilleur de nous-mêmes. Merci d'être sensible à mes pérégrinations paysagistes. Je savais déjà le lien mystérieux qui nous unit. A bientôt...

Anonyme a dit…

Je me permets de rentrer dans votre conversation.
Holly ne sois pas "jalouse" je pése mon propos bien sur.
Il est vrai que Frédéric est un grand amoureux de bien des choses essentielles qui nous sont familières et ce sentiment qu'a present il permette à quiconque de faire partager doit te faire... bizarre.
Sois en plutot fière car il semblerait que ce soit toi qui l'ai axé sur cette fenetre du blog, "brêche" grande ouverte sur le monde.
Dans ce cas, merci Holly, de cette belle preuve de partage que nous a fait.

Je connais Frédéric depuis Humm..... 15 ans ? ce doit étre ça.... mais pas sous ce biais là.A l'époque on écoutait de la musique planante...
A bientôt à tous les deux.
Olivier

marion a dit…

Ah ! Quelle surprise de retrouver mon frère dans toute sa richesse et complexité ! Le bouillonnement intellectuel de tes 20 ans ne s'est pas tari et bien sûr je le savais déjà... Ca m'émeut beaucoup et tu sais pourquoi...
Je suis très heureuse que tu partages tout ça avec de nouvelles personnes. Je n'ai lu que la 1ère partie et ça m'a plu. Tu m'as même appris des choses sur ton enfance...

fred a dit…

Ma soeurette me fait l'honneur d'une petite visite attentionnée. J'en profite pour t'exprimer toute mon affection. Je suis fier de toi, je ne pouvais pas avoir de meilleure soeur. Tes qualités humaines me font du bien. Je sais que rien dans la vie ne pourra te les corrompre. Gros bisous, Marion, et à bientôt.

Holly Golightly a dit…

"Home (je ne connais pas de mot français qui traduise aussi justement ce que je ressentais)."

Très troublant. Je me faisais la même réflexion en corrigeant une de mes traductions d'un texte de Barrie.

Pour moi, ce Home, c'est un être, lui. Ce pourrait être aussi Venise avec qui j'ai noué un lien viscéral.

A lire ce billet, et je l'ai lu plusieurs fois, je suis presque effrayée par tant de concordances souterraines entre nous.

Je me sens très humble en te lisant. Tu es dans l'indicible.