lundi 15 octobre 2007

Quelque chose d'enfantin

Existe-t-il expérience plus bouleversante que revivre avec plus de vingt cinq ans de retard cet instant "insensible" où nous avons basculé dans le monde adulte ? C'est le souvenir profondément émouvant que nous relate la chanteuse Tori Amos dans les commentaires audio qui accompagnent le clip de "Winter", l'une de ses plus belles chansons qu'elle a écrite et composée en l'honneur de son père.




Je suis très sensible à l'art de Cindy Palmano, fidèle collaboratrice de Tori Amos qui a mis en images quelques-unes de ses chansons. Ce sont peut-être les plus intimes de la chanteuse américaine.
Dans ces clips, il ne se passe pour ainsi dire rien de remarquable a priori. Réalisés visiblement avec un budget dérisoire, ils poussent la sobriété jusqu'au stylisme le plus enfantin. "Winter" n'échappe pas à cette règle déjà entamée avec "Silent all these years". Cindy Palmano joue avec une délicatesse infinie de la douceur des tons pastel. La palette de couleurs est limitée au blanc, au bleu, avec, parfois, des éclats d'orange et de rouge qui se remarquent d'autant plus. Plutôt que d'illustrer bêtement la chanson (mais les textes hermétiques et complexes de Tori le permettent-ils ?), la réalisatrice préfère traduire une atmosphère, une humeur, qui révèlent la chanson à elle-même. Dans "Winter", Tori joue avec des enfants déguisés comme pour une représentation théâtrale naïve où leurs visages sont auréolés de pétales de fleurs.

Puis, la jeune femme se dirige vers le mur de droite dans lequel est pratiquée une ouverture correspondant à un cadre de fenêtres vide. Elle l'enjambe et la caméra en un lent travelling franchit la cloison en plan de coupe. Quand elle ressort de l'autre côté du mur, Tori n'est plus vêtue de son tricot ni de son jean bleus, mais porte un ensemble blanc comme la pièce immaculée dans laquelle elle vient de pénétrer, et au milieu de laquelle trône un piano blanc lui aussi. On le sait, cet instrument est inséparable de la chanteuse depuis son jeune âge. Quand elle en joue, il devient un prolongement d'elle-même, il fait corps avec elle, et traduit ce que ses textes peut-être ne parviennent pas à exprimer.

Dans la dernière partie du clip vidéo, soudain la palette de couleurs pastel s'enrichit de couleurs flamboyantes au premier rang desquelles s'affirme la chevelure rousse de Tori, tandis qu'un vent furieux la fait onduler comme une touffe d'algues battue par les courants. Dans une coupe, s'envolent des fleurs multicolores qui viennent se poser sur le sol jusqu'à former un cercle et dessiner au centre des motifs qui lui donnent l'apparence d'un emblème mystérieux. C'est lors de ce passage lyrique que l'orchestre s'éveille de manière inattendue. Tori n'y est plus la même, plus femme fatale qu'enfant. Puis, l'écran devient noir, et les mains de Tori depuis le haut, abaissent cet écran jusqu'à révéler un gros plan de son visage. Alors qu'elle franchit une dernière fois le mur dans le sens inverse, le plan s'élargit légèrement et la montre vêtue comme au début de la chanson, mais sur son visage un voyage s'est imprimé, qui vibre d'une douleur muette dans ses yeux fatigués.

L'absence de ponctuation du texte ne m'a pas permis encore de traduire cette chanson, mais le message qu'on y entend dans refrain est à peu près celui-ci : son père dit à Tori qu'elle doit apprendre à vivre seule car il ne sera pas éternellement auprès d'elle malgré son amour. Cindy Palmano était la mère d'un petit garçon depuis trois ou quatre ans, et cette expérience de la maternité a influencé les deux clips "Silent all these years" et "Winter", le second étant une variation autour des thèmes du premier. "Silent all these years" est sans doute plus riche du point de vue des idées visuelles qu'y déploie la réalisatrice-photographe, mais "Winter" me touche davantage parce que la sobriété y reste de mise, parce qu'une émotion ténue traverse ce clip d'une beauté qui devient déchirante. Tori a été dirigée par trois femmes : Cindy Palmano (la réalisatrice), Karen Binns (la styliste), et Lesley Chilkes (la maquilleuse). Toutes les trois, lors du tournage, se sont ouvertes sur leur lien avec un homme, que ce soit leur père ou quelqu'un qui remplisse à leurs yeux ce rôle, à moins que ce ne soit le père qu'elles auraient aimé avoir. Il y avait donc correspondance entre le thème de la chanson et leurs préoccupations sur le plateau de tournage. Cela a dû créer cette ambiance délicate et profonde que je ressens à la vision du clip. Tori a dit, dans son commentaire : "Je me souviens, Cindy avait vraiment besoin que je traverse une étape du passé, celle de la déception que l'on ressent en grandissant. C'est ce que je devais ressentir dans cette dernière partie du clip. J'ai filmé ça à la fin. Parfois on filme les gros plans au début parce qu'on a meilleure mine, mais Cindy ne voulait pas que j'aie meilleure mine." Ce temps, Tori en a eu besoin pour trouver l'émotion que lui demandait d'exprimer Cindy Palmano. La chanteuse a dû passer du temps avec les enfants sélectionnés lors du casting et présents sur le tournage. Et au cours des jeux auxquels ils l'ont fait participer, Tori a senti monter en elle ce sentiment oublié, enfoui en chacun de nous. Ses pleurs ont obligé la maquilleuse à refaire son maquillage. Et Cindy a pu filmer le second franchissement du mur par une Tori métamorphosée, montrant la douleur de la femme quand vibre en elle le deuil réactivé de l'enfant qu'elle fut jadis.






Je ressens le besoin de traduire en mots cette expérience de Tori. Cela sera le sujet de ma prochaine nouvelle. Je ne veux rien inventer, c'est Tori qui m'a fourni l'histoire. Je vais la retranscrire fidèlement. Mon enjeu est de taille : traduire ce sentiment que tout homme a ressenti ou ressentira un jour, car j'y vois la tragédie humaine. Nous vivons dans l'oubli de cette douleur. Dans ma nouvelle, Tori sera une chanteuse débordée par son emploi du temps, entre la réalisation de ses clips, ses concerts, ses séances photos en vue d'illustrer le livret de son prochain album, ses nuits passées à écrire inlassablement toutes les émotions qui l'habitent, ses heures passées à enrichir son site internet personnel, ses réponses aux lettres de ceux qui se reconnaissent en elle... Vivre de son art, en particulier dans le show biz, fait de tout chanteur un manager de son commerce, ce qui doit être décuplé quand on est une femme ne voulant rien devoir à personne et désirant conserver son intégrité absolue. Et au coeur de sa vie réglée au millimètre près, survient le tournage de "Winter" qui se révèle une expérience sensorielle inoubliable, qui la fera changer fondamentalement, et renforcera son courage, tout en lui rappelant les valeurs essentielles avec lesquelles il est bon et juste de rester connecté. Alors que Tori ne chantait jamais "Winter" en concert, elle lui accorde désormais la place qui lui est dûe. Mais cela, c'est mon histoire, et il faudra que je l'écrive : projet ambitieux et délicat, comme j'en ai l'habitude, mais seuls ces projets me stimulent, m'aident à vivre.

8 commentaires:

Holly Golightly a dit…

Avez-vous basculé, vous-même ? Je ne le crois point. Ou pas tout à fait. Heureusement.

Anonyme a dit…

Le genre de sujet qui aurait pu figurer sans aucun doute dans les colonnes d' "Oniric", n'est-ce pas ? :)
Bienvenue sur la toile, Fred.
Cyril

fred a dit…

Oh, Cyril, quelle surprise ! Bienvenue dans mon blog. Tu y trouveras des poussières de ma personne. Je regrette, tu sais, parfois la disparition d'ONIRIC. Que deviens-tu ?

Anonyme a dit…

Oniric Team almost complete.. cool.
Salut l'ami Cyril.
Je pense souvent à toi et à notre période "age d'or" du fanzinat.
Occuppé par des agissements plus ereiux semble'til mo cyril, et puis quand on est en couple, on a moins de temps. Regarde moi, je suis célibataire et je m'y remets. Chassez le naturel il revient au galop.
Stay tunned brother....
Passionement
Olivier

fred a dit…

Olivier, qui eût cru que le même soir nous nous retrouvions ensemble, Cyril, toi et moi ?
Encore une fois, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt le dernier numéro de cosmiccagibi. J'ai hâte que tu nous racontes les origines de ta rencontre avec la musique de Schulze.

emile a dit…

J'aime entendre parler de Tori Amos et tu le fais très bien

christel a dit…

je choisis cette rubrique musique pour un premier commentaire...une voix que je ne connaissais pas ...merci
du Stabat Mater de Vivaldi au requiem de Fauré , (j' ai chanté ces deux oeuvres avec bonheur)...tant de choses me parlent sur ton blog que j'ai de nombreuses heures de découvertes devant moi.

fred a dit…

Merci de ton passage, Christel, tu seras toujours la bienvenue ici. Je sais que tu aimes comme moi la musique, et je suis enchanté de savoir que tu as interprêté le Stabat Mater de Vivaldi et le Requiem de Fauré. La photo... la musique... la littérature.. tous ces moyens d'expressions me semblent tellement liés les uns aux autres. J'adore tes photos de musiciens, tu le sais, et je le répète, tu es une grande portraitiste de l'enfance.
tendrement à toi.