lundi 8 octobre 2007

Quand la nuit m'habite...

La nuit me fascine littéralement depuis que j'ai passé l'âge d'avoir peur du noir. Les nombreux livres et films oeuvrant dans le genre fantastique, dont je me suis rassasié, m'ont permis, peu à peu, de me libérer des monstres tapis sous mon lit ou derrière le placard mural. Je crois que là réside le sens profond de notre attirance pour l'inexpliqué ou les mondes parallèles et surnaturels : en effet, ces oeuvres, et les auteurs qui les conçoivent, traîtent de nos peurs ancestrales qui nous renvoient à l'enfant enfoui en nous. Devenir adulte, nous apprend-on, consiste à enfermer notre esprit dans les oeillères du rationalisme hors duquel, prétend-on, il n'est point de salut. La réalité n'est pas si simple : nous avons autant besoin de nos peurs que nos poumons de l'oxygène. Supprimer ses peurs à l'enfant est un crime inexpiable.
A force d'affronter les miennes, au gré des pages tremblantes de Edgar Alan Poe, de Henry James ou de Edith Wharton, j'ai franchi une dimension de la nuit que j'ignorais. La nuit, c'est un velours noir déposé comme une veilleuse sur notre monde conscient, c'est une caresse étrange parce qu'elle nous annonce notre fin prochaine. On peut la fuir, par crainte de l'inconnu, mais on peut aussi l'accueillir, voire l'habiter.
Des artistes qui me sont chers en ont fait leur muse. Je voudrais vous convier à une promenade musicale au coeur des heures sombres. N'ayez pas peur, laissez-vous transporter par la froide sensualité d'une écharpe lunaire autour de votre nuque.
Angelo Badalamenti et David Lynch ont exploré la profondeur de la nuit et nous ont ramené de leur introspection un disque splendide : Floating into the night (1989, Warner Bros). Jusqu'alors le compositeur italien se mettait au service des films de son compatriote américain. Pour la première fois depuis le début de leur collaboration (rappelez-vous Blue Velvet), le cinéaste prête son talent d'écriture à des chansons composées par Badalamenti.
A cette époque, brille sur nos écrans cathodiques une série qui a totalement révolutionné le petit écran : Twin Peaks, dont le générique a sensibilisé les spectateurs aux odes électroniques et planantes de Badalamenti. Sur les notes égrenées d'une guitare basse s'écoule une mélodie simple comme un bonjour. Dans cette série, Lynch pastiche les séries noires dont il reprend la mécanique narrative du "Qui a tué..?" avec une pléiade de personnages tous plus suspects les uns que les autres. L'enquête de l'agent Dale Cooper s'enfonce dans le mystère qui unit les habitants de la ville, jusqu'à débusquer le mal qui se cache au coeur de la forêt. Mais bientôt il devient évident que la résolution de l'intrigue n'est pas ce qui intéresse le cinéaste plus enclin à sonder ses thèmes de prédilection : le rêve, le mal, l'amour. Twin Peaks est empreint d'une poésie champêtre où la forêt joue un rôle essentiel comme lieu de l'inconscient ou comme scène primitive de la barbarie. C'est cet aspect de la série (le plus romantique si je puis me permettre l'expression) est celui qui a présidé à la conception du disque Floating into the night. Pour son premier essai dans l'écriture de chansons, David Lynch déploie un talent poétique surprenant de part sa naïveté. Ses textes, avec une réelle économie de moyen, font affluer du tréfonds de la nuit les échos d'un romantisme désabusé, une ode à l'amour perdu sur laquelle plane l'ombre de la mort. En voici un exemple :
I FLOAT ALONE
"Floating through this darkness
All alone
Love is gone in darkness
Cold as a stone
Searching through the shadows you have known
Love's gone
Bare as a bone"
C'est la sécheresse du texte qui, ici, l'éloigne du lyrisme cher aux Romantiques.
Toutes les chansons de Floating into the night racontent des histoires d'amour, ou plutôt nous donnent à entendre une voix féminine d'outre-tombe qui ressasse jusqu'à l'obsession son dépit amoureux. Le disque, par l'homogénéité de son thème, peut s'apparenter à un album conceptuel sur la souffrance d'une jeune fille qui se noie dans le rideau opaque de la nuit. Ce qui est fascinant, c'est la coexistence de cette naïveté quasi enfantine des textes de Lynch et de l'omniprésence de la nuit; pas la nuit circonstanciée (ce moment d'une journée où nous dormons), mais la nuit véritable matière organique qui recouvre nos angoisses et notre détresse.
Voici un second exemple.
INTO THE NIGHT
"Into the night
I cry out
I cry out your name
Into the night
I search out
I search out your love..."

Lynch fait aussi intervenir un bestiaire qui lui est familier depuis le film Blue Velvet : le rossignol (symbole de l'amour)

THE NIGHTINGALE

"The nightingale

It said to me

There is love

Meant for me
This nightingale
It flew for me
And told me
That it found my love
...
My heart flies
With the nightingale
Through the night
All across the world

I long to see you

To touch you

To love you
Forever more "
On y rencontre aussi un cygne, symbole de la fragilité des sentiments.
THE SWAN
"You made the tears of love
Flow like they did when i saw
The dying swan...
I want your smile
I dreamt of your swan smile
And then wings moved the air
Water rings widened
As bells sounded
in the night

Then your smile died
On the water
Il was only a reflection
Dying with the swan"

Mais le texte le plus impressionnant demeure le dernier du disque : la jeune fille éplorée se dématérialise, fondue dans la nuit, créant une atmosphère spectrale en apesanteur.
THE WORLD SPINS
"Moving near the edge at night
Dust is dancing in the space
A dog and bird are far away
The sun comes up and down each day
Light and shadow change the walls
Halley's comet's come and gone
The things i touch are made of stone
Falling through this night alone
...
Love
Don't go away
Come back this way
Come back and stay
Forever and ever"
Au diapason des beaux textes minimalistes de Lynch, Angelo Badalamenti plonge dans la mélancolie de ses nappes aériennes de clavier d'où émergent parfois un saxophone solitaire, quelques relents d'un rock 50' déglingué évoquant l'univers velouté de Chris Isaac, ainsi que des percussions légères, réminiscences d'un jazz de minuit fatigué.
Mais ce disque ne serait pas ce qu'il est sans le chant éthéré de Julee Cruise qui promène sa voix désabusée sur le fil du rasoir, entre tristesse et beauté, froideur et tendresse.
Deux moments en état de grâce habitent cette oeuvre envoûtante : le premier survient lors de la chanson I remember, quand les percussions s'accélèrent et qu'une flûte reproduisant l'envol des oiseaux souligne la strophe suivante :
"It's a dream
You and me
It can't be real
I never felt a wind
So happy so warm
That sent seven little red birds up my spine
Singing"
N'est-ce pas une magnifique description sensitive de ce que pourrait ressentir une jeune fille lors de son premier baiser amoureux ? La métaphore des oiseaux est une merveille de délicatesse.
L'autre moment magique concerne la chanson I float alone, quand, à la fin de la seconde strophe, et avant que n'enchaîne la suivante, le piano de Badalamenti devient soudain d'une lourdeur solennelle, tandis que souffle un vent nocturne emplissant l'espace sonore, accompagné de bruitages évoquant le grincement d'une grille. Pendant quelques secondes, c'est le rideau de la nuit qui enveloppe l'auditeur, avec une puissance suggestive étourdissante.
Il est un autre disque qui donne à mes nuits leur texture particulière : il s'agit du The pearl d'Harold Budd et Brian Eno (EG records, 1984). L'instrumentation se réduit ici à un piano extrêmement réverbéré que tapissent en fond sonore les traitements électroniques dont seul Eno a le secret. Existe-t-il musique plus douce que celle-ci, plus apaisante ? Les compositions de Budd au piano s'écoulent au ralenti sur des motifs répétés qui accordent autant d'importance aux notes qu'à leur résonnance. Le silence alors s'invite dans les interstices laissés par les notes. L'idée est simple, l'effet extraordinaire. Mais ce qui fait selon moi la beauté si troublante du disque, c'est son mystère que dissimulent les mélodies minimalistes. En effet, l'univers de The pearl s'avère trompeur : sous la simplicité des compositions, se cachent des abîmes de perversité dont le titre Dark-Eyed Sister est le reflet le plus étrange. Le caractère épuré de la masse sonore met en évidence sa fausse sérénité. Chaque composition ressemble à la partie émergée d'un iceberg, elle suggère plus qu'elle ne dévoile, elle se veut l'écho d'un univers plus sombre et torturé qu'il n'en a l'air.

Après avoir effleuré les heures sombres avec Floating into the night, pénétré le mystère d'une perle enténébrée avec The pearl, il ne nous reste plus qu'à fusionner avec la nuit. Nul mieux que Steve Roach n'a plongé sa musique dans l'encre noire de la prêtresse de nos songes. Il lui a consacré deux albums : Midnight moon (Projekt, 2000) et Streams and currents (Projekt, 2002), ce que j'ai écouté de plus troublant et de plus envoûtant de toute ma vie de mélomane. Steve Roach est un compositeur californien de musique électronique. Il évolue dans la sphère d'une musique ambiante, comme l'a définie Brian Eno (c'est à dire une musique généralement sans percussions, souvent sans mélodie particulière, et dont la discrétion confine à l'effacement. C'est bien simple, l'ambiant music est une musique qui s'oublie; on ne l'écoute pas forcément, même si ce n'est pas interdit, on la ressent plutôt comme on peut se laisser envahir par une humeur. Cette musique pénètre dans les fibres de l'air ambiant comme un désodorisant sonore). Après avoir rendu hommage aux paysages de son Arizona natale, et exploré les rythmes tribaux des aborigènes d'Australie, Steve Roach ne pouvait pas ignorer un autre champ d'investigation primaire : le monde nocturne. Il le fait en développant un univers sonore qui porte à présent sa signature : le soundworld. C'est un écran sonore immatériel, complètement mouvant, qui tapisse l'espace quadriphonique et dont les motifs sont toujours les mêmes-jamais les mêmes. Il m'est extrêmement délicat de décrire l'effet sur l'auditeur de ce son que Roach a créé. Il s'en dégage une sérénité qui vise le sublime, voire le mysticisme. Dans Streams and currents et Midnight moon, il expérimente en ajoutant à sa liste d'instruments électroniques une guitare électrique. N'ayant jamais joué de cet instrument, il tâtonne, explore ses possibilités avec la fraîcheur de qui n'est pas formaté. Les sonorités qu'il génère à partir de ses improvisations guitaristiques sont absolument surprenantes. La réverbération importante lors de l'enregistrement rapproche les cordes pincées d'un clavier électronique. La musique de Streams and currents, totalement improvisée au cours des heures profondes de septembre, dans son studio personnel qu'il a appelé Timeroom, est la plus insaisissable que je connaisse, d'une fluidité inouïe, totalement informe et pourtant cohérente. Si vous n'aviez qu'un seul disque de Steve Roach à acheter, parmi la cinquantaine de ceux qu'il a composés, ce serait celui-ci, à condition que vous soyez prêt à ouvrir votre âme poétique, à recevoir la nuit jusque dans votre salon pour la sentir se répandre en vous au point de vous sentir habité par elle, quitte à ne plus entendre la musique. D'ailleurs, il est écrit à l'intérieur du livret "créée pour être lue en mode lecture répétée à faible volume". Les sonorités sont d'une telle subtilité qu'aucune écoute ne pourrait venir à bout des richesses de cette oeuvre. Steve Roach a peut-être, comme nul autre, créé la musique de l'inconscient.





5 commentaires:

Holly Golightly a dit…

Je suis une créature taillée dans la doublure de la nuit et ce billet vibre en moi.

Ishmael a dit…

Je vais tester très rapidement ce Steve Roach. J'aime beaucoup l'ambien music, même si je t'avoue être resté encore trop cantonné à Eno, que j'écoute vraiment depuis un an.Ce que tu dis sur ce genre en tout cas me correspond aussi pleinement. Et j'ajoute que cet album magnifique de Julee Cruise tourne souvent chez moi :). Même s'il y manque ses chansons pour Twin Peaks, "Questions in a world of blue" de Fire Walk with me (mon Lynch préféré, mais j'ai la B.O).

Cosmic Jazz Project a dit…

Cher ami de la musique ambient,
de la nuit et de la lumière,
de la belle écriture,
n'ayez pas de regret de venir découvrir ma musique :
http://comsicjazzproject.unblog.fr
Bonne écoute

cosmic jazz project a dit…

Cher ami de la musique ambient,
de la nuit et de la lumière,
de la belle écriture,
n'ayez pas de regret de venir découvrir ma musique :
http://cosmicjazzproject.unblog.fr
Bonne écoute

Anonyme a dit…

désolé pour le premier des 2 messages ci-dessus, qui comporte une erreur dans les liens :-(