mercredi 23 juillet 2008

Un concert de toute beauté

photo : Christian Piednoir, avec son aimable autorisation
(Loreley prog festival 2008)

A l'instant où je prends mon clavier-plume, je me sens envahi encore de doux frissons. Mes membres se liquéfient, un océan de tendresse déploie ses vagues successives dans mes veines. Comment traduire en mots le moment magique que je viens de vivre vendredi soir, entre 23h et 1h du matin, grâce à deux artistes que j'affectionne particulièrement, Klaus Schulze et Lisa Gerrard ?
Le week-end dernier, Loreley, superbe ville bâtie sur les rives du Rhin, en Allemagne, a accueilli dans un espace magnifique, surplombant de deux ou trois cents mètres le célèbre fleuve, la troisième édition du festival Night of the prog qui voit se rassembler, pendant trois jours, la vaste communauté du rock progressif. Ce courant du rock a connu son heure de gloire dans les années 70 et début 80, avant d'être évincé par le Punk qui l'a renié sous prétexte que ce n'était pas du vrai rock, mais du rock d'intellos fait pour des intellos. Quelques grands groupes ont donné ses lettres de noblesse au rock progressif : Yes, Genesis, Pink Floyd (même si ce groupe ne s'est jamais réclamé de ce mouvement), Emerson, Lake & Palmer, Mike Oldfield...). Et bien que la presse musicale d'obédience pop/rock l'ait à tout jamais banni, le rock progressif a perduré grâce à la passion que lui vouent des groupes plus récents comme Marillion, Arena, Pendragon, IQ qui en sont les dignes et sincères continuateurs.

Cette année, le festival de Loreley accueillait en son sein Klaus Schulze et Lisa Gerrard, deux artistes a priori inconciliables mais pour lesquels je cultive depuis 20 ans une passion qui ne s'est jamais démentie. On pourrait gloser sur la légitimité d'inviter ces deux musiciens qui ont fort peu à voir avec le gratin du nouveau rock progressif.
-Klaus Schulze, pour ceux qui ont l'heur de le connaître, est probablement le plus grand compositeur allemand de musique électronique qu'ait vu naître notre XX°siècle, un artiste intègre, extrêmement productif (une centaine d'album à son actif, en comptent les éditions spéciales comprenant des inédits), trop peut-être, et dont la musique visionnaire, onirique, déploie des trésors d'inventivité sonore.
-Lisa Gerrard relève, quant à elle, depuis ses débuts au sein de la formation anglaise Dead Can Dance (ce nom est à l'origine celui d'un masque aborigène que l'on voit dans la couverture du premier album éponyme du groupe), de la scène gothique qui sévissait au début des années 80. Le couple qu'elle formait alors avec Brendan Perry, à la ville comme à la scène, est devenu au fil des ans l'un des mythes les plus unanimement admirés de la scène gothique. Combien de groupes gothico-métal ne se réclament-ils pas de Dead Can Dance ? Les Nightwish, Within Temptation, The Gathering auraient-ils existé sans le groupe de Lisa Gerrard ? Ce n'est pas si sûr. Il serait toutefois dommage de ne voir en Dead Can Dance (traduction littérale : Les morts peuvent -savent- danser) qu'un groupe gothique de plus. L'âme gothique sera davantage représentée par le groupe de Robert Smith : The Cure. Dead Can Dance était trop personnel pour se cantonner au rock gothique. C'était sans compter la fascination de Brendan Perry et de Lisa Gerrard pour les musiques médiévale, arabisante et africaine. Lorsque Brendan et Lisa ont mis un terme à leur collaboration artistique, la renommée de leur groupe avait atteint son apogée. Leur dernier album en date, et qui le restera malheureusement, est le superbe Spirit chaser (1996) que d'aucuns rejettent sous prétexte que c'est un disque de World music. Oui, c'est sûr, Spirit chaser n'est plus un album gothique, mais cela reste une superbe oeuvre apaisée, sereine, un voyage intemporel aux confins du Nil où brille la voix de Lisa Gerrard et les compositions plus chaloupées de Brendan Perry.
Depuis, Lisa Gerrard poursuit une carrière solo fructueuse. On est en droit toutefois de lui préférer la période de Dead Can Dance, infiniment plus riche musicalement. De façon un peu injuste, elle s'est fait connaître d'un public plus large, plus populaire, à partir du moment où de grands cinéastes se sont intéressés à elle : entre autres Michael Mann avec Heat (déjà réalisateur de The keep et 6°sens où il faisait appel à Tangerine Dream et Klaus Schulze), et Ridley Scott (Gladiator). Sa carrière solo dès lors s'est cantonnée dans un registre musical éprouvé, qu'elle maîtrise certes à la perfection, mais qui ne lui demande pas un gros effort non plus, comme si elle se contentait systématiquement de tisser à présent le même fil conducteur. Mais cela n'a pas entamé l'admiration que je lui voue.

Alors, vous pensez bien quelle fut ma joie, mon enthousiasme, quand m'est parvenue l'information selon laquelle Klaus Schulze et Lisa Gerrard allaient sortir un album ensemble. Cet album est à présent sorti dans tous les bacs de la Fnac et autre Virgin (il n'y a plus les disquaires d'antant, quel dommage !). Je n'ai pas encore écouté Farscape, mis à part quelques extraits sur myspace. Et ô surprise, ces deux artistes que j'adore sont invités à participer au festival de Loreley le 18 juillet de cette même année ! L'émotion pour moi était double, voire triple : dans un premier temps, il faut savoir qu'un génie tel que Klaus Schulze (j'assume le terme de génie, même s'il peut paraître excessif. Pour vous en convaincre, je vous invite à jeter une oreille à la musique qu'il composait dans les années 70, et vous me direz ce que vous en pensez à une époque où l'on n'avait jamais entendu ce genre de musique, à une époque d'avant la techno, d'avant la "dance music", à l'époque où sévissaient la soul et le disco) était totalement oublié depuis près de 25 ans, suprême injustice d'une presse rock qui encense avant de détruire puis d'ignorer les vrais artistes. Schulze n'a jamais cessé de composer ni de sortir des disques. Sauf qu'aucune revue officielle n'a jamais plus daigné les chroniquer. Il a suivi une carrière discrète, mais fort productive : une centaine d'albums à son actif (oui, je n'exagère pas !), n'abandonnant jamais son goût pour la recherche sonore, n'ayant jamais troqué son âme germanique pour répondre aux sirènes des producteurs américains, donc un artiste européen, intègre, mais oublié. Il va de soi que le disque qu'il sort avec Lisa Gerrard pourrait lui redonner un semblant de célébrité, même si l'on sait que sa carrière est définitivement derrière lui. C'est émouvant pour moi cette renaissance médiatique d'un artiste que je respecte infiniment. D'autre part, je trouve cette collaboration inespérée entre Lisa et Klaus fort émouvante car le compositeur allemand est très malade. Enorme fumeur jusqu'à très récemment, ayant connu au milieu des années 80 les dérives de l'alcool, il est de ces artistes rock (c'est un ancien batteur et guitariste) que l'on pourrait qualifier de "rescapés". Et sa délivrance, la main qui s'est tendue vers lui, est celle d'une femme, pas n'importe laquelle, une femme d'une noblesse incontestable, respectée partout dans le monde, une artiste accomplie pour laquelle il vouait secrètement une véritable admiration. Et enfin, mon émotion fut décuplée par le fait que c'était la première fois que je pouvais admirer l'un et l'autre sur scène, en direct, après dix années d'écoute de leurs disques respectifs. Non seulement, je pouvais les admirer, mais ensemble, d'une pierre deux coups comme on dit dans le langage populaire, ce qui équivalait pour moi à un plaisir au carré.

Alors, ce concert, comment s'est-il passé ? Il fut magique. Un moment d'une rare humanité, riche de tout ce qu'impliquait le contexte que j'ai pris la peine de vous décrire : la maladie de Klaus Schulze qui l'avait obligé à annuler deux dates de concert prévues en Europe, l'anonymat dans lequel il végétait depuis deux décennies. Ses doutes concernant la possibilité un jour de remonter sur la scène (il a quand même 60 ans sonnées), lui qui est si reconnaissant envers ses fans, lui qui entretient un rapport si chaleureux avec eux. En connaissez-vous beaucoup, vous, des musiciens qui, après leur concert, restent pendant près d'une heure auprès de leurs fans pour leur signer des autographes, avec le sourire qui plus est, et en échangeant avec eux quelques mots chaleureux ? J'ai eu certes ma dédicace, mais je ne lui ai pas parlé car j'étais intimidé, trop ému, et puis quand on est fan on a peur de paraître lourd, maladroit, bêtement admiratif, même si c'est le cas en vérité.

L'histoire, telle que je l'ai apprise par Olivier Bégué, un fan schulzien absolu depuis les origines (le veinard, il a eu la chance de découvrir chaque opus de Schulze au moment-même de sa sortie, en direct pour ainsi dire), est la suivante. Un jour, Lisa prend contact avec Klaus et lui apprend qu'elle souhaiterait le rencontrer, étant elle-même une de ses fans. La rencontre a eu lieu en Allemagne, chez Klaus lui-même. Auparavant, ils ont chacun de son côté composé leur propre partition, lignes vocales pour Lisa et nappes électroniques pour Klaus. Et ils ont passé plusieurs jours à enregistrer dans le studio de Klaus Schulze leur premier album en commun. Lisa a plaqué ses lignes vocales sur la belle musique que lui a tissée Klaus. Avant de repartir, elle lui aurait dit. "Bon, Klaus on remet ça dans un an !" Très professionnelle, la dame, aux dires de Schulze lui-même, totalement admiratif de l'artiste qu'elle est.


photo : Christian Piednoir, avec son aimable autorisation

(Loreley prog festival 2008)

J'ai pris le temps de vous raconter le contexte humain aux sources de cet album, Farscape, pour que vous puissiez comprendre l'émotion qui m'a saisi lorsque ce fut au tour de Lisa et de Klaus d'apparaître sur la scène de Loreley.
A 23h15, Klaus est entré en scène et s'est assis (le pauvre a du mal à marcher à cause de sa maladie qui l'a considérablement handicapé) devant ses machines, face au public. Aux applaudissements et aux cris d'amour qu'il recevait de certains spectateurs passionnés, il nous a répondu par un baiser de ses mains sur ses lèvres, le sourire d'un enfant ! heureux d'être là et de pouvoir communier avec son public. Avec Schulze, la musique n'a pas de contrainte temporelle, elle a besoin d'espace pour naître, évoluer, se déployer et révéler peu à peu ses pépites. C'est pourquoi ses introductions s'étalent assez souvent dans la durée, avant que le rythme ne commence à s'installer puis à s'accélérer. Au cours du concert, Klaus Schulze a fait jaillir de ses instruments informatiques et électroniques des sons d'une pureté inouïe sur lesquels il posait des nappes synthétiques d'une douceur palpable ainsi que des boucles séquencées d'une finesse exquise. Le public était prostré, les oreilles tendues, comme hypnotisé par la force gracile de cette musique intemporelle. Le set de Schulze a peut-être duré une demi heure, le temps de nous interprêter deux morceaux de sa composition. Il y eut un contretemps cocasse et si touchant : étant parvenu à une impasse qui ne lui permettait plus de faire évoluer sa composition (toujours en partie improvisée), il a baissé peu à peu le volume sonore de ses instruments et, alors que tout semblait terminé, le public s'est mis à applaudir. Klaus en souriant, ému, s'est alors levé, est venu près du micro au milieu de la scène et nous a expliqué que son morceau n'était pas fini, mais que, si le public avait applaudi sa fin, alors il s'en remettait à nous et considérait lui aussi que sa compo était finie. C'est incroyable l'humilité de cet artiste, l'émotion extraordinaire que l'on sentait dans sa voix douce, son sourire enfantin, ému. Ce fut l'un des plus beaux moments du concert, cette façon d'accepter la décision du public qui avait applaudi même si c'était par erreur.

L'apparition de Lisa restera aussi un moment gravé dans mes souvenirs les plus magiques : Klaus jouait depuis quelques minutes son second morceau. La scène était embrumée par des jets de fumée qui jaillissaient d'un tuyau, et qui, mêlés aux divers spots de multiples couleurs, conféraient à la musique un onirisme dont elle n'a aucun mal à user toute seule. Et, au coeur de cette fumée dense et volatile (il y avait du vent qui la faisait tournoyer avant de se dissiper), apparut Lisa, debout face au micro pendant que Schulze, à sa gauche, continuait à jouer devant ses machines. La découvrir là, dressée comme une sibylle, alors que l'instant d'avant sa place était vide, alors que personne ne l'avait vu entrer sur la scène, quelle émotion ! Indescriptible ! Et sa voix à nulle autre pareille, une voix de contralto d'une profondeur abyssale et pourtant d'une souplesse inouïe, modulable à l'infini, ce chant caractéristique de notre prêtresse admirée qui lui fait retrouver le langage des origines de l'humanité, celui du nouveau né, un langage spontané et libre, proche des onomatopées. C'était la première fois que je la voyais. Dans la réalité, elle est encore plus belle que sur n'importe quelle image ou vidéo.
Elle était drapée dans une robe droite, de soie bleue, serrée à la taille, aux manches longues, au décolleté en forme de balconnet surmonté d'une collerette à paillettes argentées. Derrière sa nuque, un chignon en boule ramassait une partie de sa longue chevelure blonde. Quand Lisa chante, son jeu de scène est ahurissant, ou plutôt son absence de jeu de scène, pourraient dire certaines mauvaises langues. Elle ne bouge pas d'un pouce, droite, austère, les yeux clos dans une concentration extrême, pendant que sa voix s'élève au-dessus des horreurs terrestres pour viser l'essence de toute félicité humaine, une voix pure et céleste, mais qui sait aussi se faire organique, tellurique.

Le plus bouleversant pour moi fut d'observer Klaus Schulze pendant que Lisa chantait. Concentré sur ses claviers, à l'écoute de tout ce que sa partenaire pouvait lui proposer, prêt à lui répondre de manière idéale, soulignant ses silences au moment adéquat, accompagnant les inflexions de son chant par un écrin sonore dont il lui faisait cadeau. Le plus fascinant pour moi fut de noter le lien infiniment subtil établi entre les deux artistes. Entre eux, s'est instauré un dialogue subliminal. Klaus avait dû sampler la voix de Lisa avant de la mixer à l'aide de ses machines, de sorte qu'à chaque fin de phrase musicale de la chanteuse australienne, il lui renvoyait son écho, sa résonnance ; non pas vraiment son écho mais sa mémoire céleste. La musique que faisaient naître ses doigts délicats tissait un écrin de toute beauté à la voix de Lisa. Comment traduire en mots la délicatesse, la douceur, la profondeur de cette musique tout entière dévouée à la cause de cette voix admirable ? C'était un dialogue entre les deux artistes, respectueux de la respiration de l'autre... une preuve d'amour.
Un autre moment sublime : Klaus sort avec Lisa. Le public applaudit. Premier rappel. Klaus revient seul et nous joue un très beau morceau, pulsé et planant à la fois. Il se retire. Deuxième rappel. C'est au tour de Lisa de revenir seule sur la scène et de chanter a cappella. C'est alors que Klaus, le dos voûté tel un gosse facétieux, entre derrière Lisa dont les yeux sont fermés et, nous engageant d'un signe à ne surtout pas réagir à son arrivée, se glisse à pas de velours vers ses machines, alors que la chanteuse continue son solo sans musique. Et lorsque la musique s'introduit en douceur, dans le silence entre deux vocalises, Lisa ne réagit pas. Les yeux fermés, comme si cela coulait de source, elle continue son chant, les deux artistes de nouveau réunis pour nous offrir un dernier rappel extatique.
Des gens parmi le public ont pleuré de bonheur parce que cette musique, cette voix, et l'alchimie qu'elles créent ensemble, nous renvoient à notre nudité originelle, notre humanité, avec tout ce que cela implique d'expériences douloureuses, de doutes, de joie, d'espoir, d'amour. J'ai eu aussi l'oeil humide à la fin d'un concert gorgé d'amour... L'espoir de vivre dans un monde harmonieux qui rapprocherait les êtres, les nationalités, les cultures et les styles, au lieu de les opposer.
Je garderai longtemps auprès du coeur les notes apaisantes de ce concert magique. Indicible.

6 commentaires:

Cyril P. a dit…

Aaaaaah,

Je me doutais bien que tu nous en parlerais.

Quelle régalade ça a du être. Je suis à la fois ému et touché. Tu rends bien la grâce palpable du moment. Je t'envie d'avoir vécu ça, je me rattraperai avec le DVD...

:)

fred a dit…

C'eût été l'idéal que tu eusses pu te joindre à notre équipée de folie dans le bus Cosmic Bus. Il y avait tout le gratin des spécialistes de Schulze. Olivier nous a entraînés à Loreley et personne ne le regrette. J'ai souvent pensé à toi, surtout lorsque Tangerine Dream est entré en scène.
Allez, on se revoit à Avignon, cher ami.

Anonyme a dit…

Hum.... quel bonheur sans faille que de te lire mon ami...
Tout reviens pas vagues et ondes. Plaisir , volupté et humilté.
Oui Cyril on pensé à toi...
Merci Fredéric d'avoir marché dans ma combine du voyage !
On a bien fait non ?

A bietôt
Olivier
ReVoxPopuli

Anonyme a dit…

J'ai oublié le "a" de :
Oui Cyril on a pensé à toi.

O.

Guillaume a dit…

Veinard!
ce concert devait être splendide!

Michel a dit…

Bonjour Fred,
Merci pour ton texte sur cette escapade et ce concert mémorables.
J'ai été ravi de faire ta connaissance, sincèrement.
Et il y aura toujours du rosé au frais lorsque tu auras l'occasion de repasser par ici. J'ai bien aimé découvrir que tu es un gourmand !
(je n'écris pas 'gourmet' pour ne pas paraître trop flatteur !)
Michel