jeudi 31 juillet 2008

Winter (chapitre 11)

Voici les cinq derniers chapitres de ma longue nouvelle Winter que j'ai mis trop de temps à écrire et à poster. Je m'en excuse auprès de mes lecteurs silencieux.




XI



Je n'oublierai jamais la soirée que nous avons passée chez Cindy. De tels moments dans une vie tiennent à peine sur les doigts d'une main ; leur rareté, évidemment, en détermine le prix. Il est difficile d'expliquer a postériori pourquoi ils ont paru si harmonieux, un étang de paix et d'amour, de joie et de sérénité, noyé dans un océan de banalités et d'horreurs. Ce qui fait leur beauté si particulière n'est pas lié à leur importance. C'est ainsi que la sortie de mon premier album, pas plus que les cinq rappels du public à la fin de mon premier concert, ne comptent parmi les moments de grâce que j'essaie d'évoquer ici. De tels succès n'ont été rendu possibles que par un énorme travail en amont, ce qui leur ôte une partie de leur magie. Je crois que le bonheur ne se livre à notre conscience que bien des années après l'instant qui l'a vu s'épanouir.
Ce soir-là, Cindy a improvisé une soirée asiatique, comprenez bien : nous avons, Cindy, Karen, Lesley et moi, commandé des plats vietnamiens qu'un charmant jeune homme est venu nous apporter. Les garçons, eux, allongés sur la moquette face à la télévision, étaient absorbés devant Le roi Lion qu'ils connaissaient par coeur mais redécouvraient chaque fois avec enthousiasme. Des anecdotes drôlissimes sur les clips auxquels elle avait collaboré, Karen en regorgeait. Je soupçonne la conteuse d'avoir un talent supérieur à la somme des incidents qu'elle rapporte au sujet des tournages foireux qu'elle a fréquentés. Sa manière louvoyante d'approcher le gag final déclenche plus souvent le rire que la chute de son histoire. Après quelques bières et des échanges plus intimes, inévitables entre copines, Cindy, plutôt réservée jusqu'alors, s'est animée au point de lancer une séance de photos débridées où nous avons joué l'une à tour de rôle le modèle, la photographe et le metteur en scène. Avec les costumes amenés par Karen, ceux qu'avait accumulés Cindy au gré de sa carrière comme photographe de mode et publicitaire, nous avions à notre disposition un attirail suffisant pour transformer l'appart' en réception mondaine ou maison close à la mode parisienne d'autrefois. Après bien des fous rires et des embrassades envahies d'ivresse, nous avons terminé la soirée par des photos plus intimes. Cindy a réalisé en toute simplicité, sans aucune préparation, des portraits de nous toutes, un portrait de Karen d'une mélancolie saisissante, alors même que Karen, seulement épuisée, avait atteint le point si tendre quand, à une bouffée d'énergie endiablée, ne peut que succéder un instant d'abandon comme on les vit trop rarement, quand on se sent blottie dans le confort créé par l'amitié, la confiance, l'amour, et entretenu jusqu'aux limites du raisonnable. Notre amie a été surprise, quelques jours plus tard, au moment où Cindy lui a offert son portrait. Je la revois confortablement calée sur le fauteuil du salon, les bras reposant le long des accoudoirs, sans pose travaillée autre que celle de l'instant qui l'avait vue s'affaler après avoir ri sans interruption pendant plus de dix minutes. Le portrait de Lesley m'a bouleversée aussi. Seule l'intuition de la photographe a guidé son regard. Lesley s'était isolée un moment du côté de l'atelier de Cindy. Elle parcourait du regard le fourbi étalé sur le long bureau de travail, les planches contact mêlées aux pages glacées de divers magazines, les lettres à faire ou prêtes à être envoyées, les croquis sur feuilles canson. La photo a été prise alors que Lesley, percevant une présence, venait de lever son visage en direction de l'objectif et n'avait pas encore eu le temps de dissimuler son sourire derrière le voile pudique de sa main. J'avais assisté à la scène, et c'est la retenue de Lesley que j'avais conservée en mémoire. Mais la photographe a su la devancer de sorte que, sur le cliché, notre amie nous adresse un sourire rayonnant autant qu'impertinent, le sourire d'une filette qu'on vient de surprendre la taille perdue dans la jupe trop ample de sa mère ou les yeux maquillés avec le mascara défendu. Il est une autre photo de Lesley qui me hantera à jamais. Celle où elle figure avec son fils Ben, assise sur un fauteuil du salon, les bras croisés sur ses jambes, alors que son fils, debout, s'appuie sur l'un des accoudoirs, le dos dressé comme un père fier de s'exposer auprès de sa fille. Cindy a capté ce que personne n'avait jamais perçu. Ben, qui paraît si frêle dans la vie de tous les jours, affiche sur le cliché l'attitude volontaire d'un homme au sommet de sa vie, alors que Lesley ressemble à une jeune fille dont la jupe de dentelle noire et le chemisier de tulle couleur carbone apparaissent comme une protection contre le monde extérieur.
Quand les filles sont parties, je croyais que le meilleur de la soirée était derrière nous. Avec Cindy et Buster, nous avons un peu discuté du programme du lendemain, avant de nous coucher, terrassés de fatigue autant qu'épanouis après ces quelques heures d'insouciance. Le canapé du salon offrait un lit convenable qu'il suffisait de déplier.
Je me suis réveillée une fois cette nuit-là. Il m'a fallu un moment avant de me rappeler que je dormais dans l'appartement de Cindy, trouble dont j'ai appris à ne plus m'inquiéter. Quand on ne sait plus identifier l'endroit où l'on dort, il est inutile de paniquer, l'espace finit par redevenir familier pour peu qu'on ne se soit pas laissé gagner par l'angoisse.
L'obscurité totale au coeur de laquelle je me suis réveillée tout d'abord s'est avérée un leurre : une minuscule source lumineuse, pas assez intense toutefois pour la localiser, m'a à la fois apaisée et intriguée. Lentement, sans bruit, je me suis dressée sur mes coudes, prenant alors conscience de la place vide laissée par Cindy à côté de moi. En me tournant vers le bureau, j'ai reconnu mon amie, debout, immobile, extrêmement concentrée sur un objet qui m'échappait. Avec précaution, j'ai avancé à quatre pattes sur la moquette, hésitant à me lever par crainte de troubler l'intimité de la photographe que je ne voyais que de dos. Elle paraissait écrire, ce que me confirmait le frottement d'un crayon sur du papier. Parfois, les frottements s'accéléraient de façon frénétique. J'ai perçu des reniflements, espacés, épisodiques, mais profonds. A l'inclinaison de son dos, j'ai compris qu'elle venait d'enfouir la tête, et sa souffrance, dans ses mains. Depuis combien de temps avait-elle quitté le lit ? Avait-elle dormi un peu ? Etait-ce le travail du lendemain qui la préoccupait au point de sacrifier son sommeil ? Soudain, elle s'est éloignée du bureau et a commencé, en direction des fenêtres, quelques aller-retour, sans paraître me remarquer. Les doigts constamment rongés entre ses lèvres, elle ne s'arrêtait plus, prise dans un élan chaotique qui m'a éclairée sur la nature anxieuse de son attitude. Et quand elle avait approché d'un pas vers la résolution de son énigme, de trois pas celle-ci s'éloignait d'elle en guise de réponse. Je ne suis pas intervenue au coeur de ce processus de création parce qu'il me renvoie naturellement à certaines nuits blanches que j'ai dû affronter pour agencer harmonieusement mes paroles sur la musique que j'avais composée au piano.
Alors qu'elle rejoignait le lit où je m'étais rallongée, j'ai fait semblant de dormir, attendant qu'elle ait à son tour sombré dans le sommeil pour me relever lentement et me diriger pieds nus vers le bureau que Cindy venait de quitter. J'ai éclairé la lampe qui a projeté son cercle lumineux sur une série de clichés éparpillés. Certaines photos renvoyaient à l'enfance de Cindy, des portraits de classes de son école primaire, des portraits d'elle et de ses copines enlacées à l'âge des amitiés brulantes et exaltées, quand on croit encore que nos meilleurs amis vivront éternellement auprès de nous. D'autres clichés, d'un format de tirage plus ancien, révélaient un homme à différentes époques de sa vie. J'ai reconnu monsieur Palmano en personne, son expression grave, quasi austère, en toutes circonstances, aussi bien lors des fêtes familiales que des souvenirs de voyages. Découvrir cet homme que je n'avais croisé qu'à deux ou trois reprises m'a saisie de façon surprenante. Je ne le reverrais plus, et telle certitude conférait aux images une force insoupçonnable pour qui n'aurait pas été dans la confidence. J'ai pensé à l'une de mes tantes foudroyée à cinquante-cinq ans à peine d'un maudit cancer qui a eu raison de sa vitalité mais jamais de son courage ni de son amour de la vie. L'image de Cindy penchée à son bureau, la tête emprisonnée dans ses mains, a transpercé l'écran de mes larmes. Il me semblait encore entendre vibrer les sanglots de mon amie.
L'ordinateur était en veille. En cliquant sur une touche au hasard, j'ai vu l'écran s'éclairer et apparaître sur toute la page de courts paragraphes séparés entre eux par deux espaces. Cindy y avait consigné ses pensées, j'ignorais depuis quand. Mais la liste de ses réflexions m'a tenue éveillée pendant plusieurs minutes, non que ma lecture ait été difficile mais la proximité des mots de Cindy était telle que je me sentais envahie de frissons. Les mots claquaient, terribles, doux ou tranchants, de colère ou de regrets infinis.
Tu avais raison, papa, la photo n'est qu'un pis aller. Personne, aucun artiste, ne peut s'ennorgueillir d'avoir saisi l'essence de la vie, l'essence d'un être, même le plus chéri.”
“Oh, quel regret de ne t'avoir compris plus tôt ! Quelle douleur ce vide nouveau en moi ! Ta mort m'a mise sur les traces creusées de tes pas, et je compte les suivre jusqu'au refuge de ton coeur en hiver.”
“Tu m'as appris que l'absence de sourire n'est pas le propre de l'insensibilité. Tu brûlais d'une fièvre indicible. L'austérité qui t'habitait n'était que le voile te protégeant de la vulgarité du monde.”
“Tu n'avais pas besoin d'étaler ta générosité. Elle m'a été révélée par tout ce que tu as laissé en plan.”

A côté de l'ordinateur, des croquis griffonnés à la hâte, noircis par les touches d'un crayon à charbon. Mon amie les avait tracées nerveusement, repassant plusieurs fois les contours des dessins. Sur chaque feuillet, le même rectangle répété à l'infini, duquel s'extirpe un personnage. Au vêtement esquissé à la diable, je me suis reconnue, identifiant du même coup l'ouverture pratiquée dans la cloison du studio. C'était le fameux plan d'ouverture du clip sur lequel nous étions en train de plancher, l'instant saisi au vol de ma traversée du temps. Du fait que j'étais représentée de face en train d'enjamber le cadre, j'ai su qu'il s'agissait du plan de fermeture, celui qu'il nous restait à boucler, le retour de la femme après son voyage dans les paysages réanimés de son enfance. Chaque croquis finissait immanquablement raturé d'un point d'interrogation qui envahissait la feuille en même temps qu'étaient répétés les mots “femme” et “enfant”. Il y avait même écrit sur l'un d'eux : “A quoi bon, papa ? Pourquoi m'acharner à saisir cet instant inexprimable ? Qui peut le traduire ? Prétention, tout ça !
Je me suis levée sans bruit, j'entendais ma respiration au moment où je suis allé me recoucher à côté de Cindy. La texture si particulière du silence me renvoyait à une sensation que je n'avais jamais partagée avec quiconque : le sentiment d'être une intruse, de ne pas mériter ce que je venais de découvrir et que j'avais volé à mon amie.
A peine allongée, j'ai senti, derrière moi, contre ma nuque, un murmure, doux et chaleureux.
-Merci à toi, Tori.
Je me suis rendormie, le coeur lourd et léger à la fois.

(à suivre)

1 commentaire:

Caroline a dit…

bonjour
ai fait un lien sur mon blog aujourd'hui sur vos chapitres consacrés à kate bush, artiste que j'aime beaucoup .
merci pour vos articles éclairés