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lundi 5 août 2013

LE CHATEAU DE BLOCK
un conte gothique



Voici les premiers chapitres d'un roman que j'ai entrepris, délaissé, repris, remanié, et dont je dépose ici la version la plus récente. Il faudrait que je me remotive pour en poursuivre l'écriture d'autant plus que je connais tous les aspects de cette histoire élaborée à partir de mes influences littéraires dans le registre du Roman Noir ou Gothique.

 1°partie

1

A trois kilomètres de Plerch'Mer, au coeur de la lande fouettée par les vents, se dressait la ferme des Bainbrock. Les étables où dormaient moutons et vaches occupaient deux versants d'une cour extérieure. La dépendance familiale, longue bâtisse de pierre ne comportant pour étage qu'un unique grenier, faisait quant à elle face à la grille d'entrée du domaine.
Monsieur et madame Bainbrock y vivaient avec leurs enfants. Julianne approchait les seize ans. Ses frères la suivaient, respectivement âgés de douze, dix et huit ans. Des planches de bois montées sur tréteaux et disposées au centre de la cour témoignaient de l'intense activité précédant la foire d'octobre, laquelle attirait des quatre coins de la région une foule toujours plus motivée. Mathiew, l'aîné des garçons, de bon matin déjà, emmaillotait les fromages. Son père s'occupait de l'attelage de la charrette qui les conduirait jusqu'au village. Ces dernières années, les Bainbrock avaient fructueusement diversifié leur commerce. Pour mettre à profit ses talents de couturière hérités de sa mère, Ellen, l'épouse, s'était mise à confectionner des gilets de laine à capuche et manches longues, parfaitement adaptés au pays. Malgré les doutes de son mari, cette activité s'était avérée fort lucrative et leur avait permis d'acquérir de nouveaux bétails.
Julianne, assise en quinconce sur le grand banc du foyer, attendait la fin du petit déjeuner de Mickael et de Gary qui l'obligeaient à un repos forcé. Elle enviait l'insouciance de leur âge, occupés qu'ils étaient à se jeter des mies de pains par dessus leurs bols et à glousser à la moindre grimace barbouillée de beurre. Parfois, ils la prenaient pour cible quand elle avait le malheur de s'assoupir. Elle essayait bien de hausser le ton, sans réelle conviction, gagnée par les fous rires que ces amusements provoquaient encore malgré sa jeunesse en fuite. Les travaux domestiques ne lui laissaient plus guère le loisir de ces enfantillages qu'elle regrettait quelquefois. Mais le plus souvent, elle se sentait portée aux rêveries nocturnes de ses balades dans la lande solitaire, mais pas avant d'avoir débarrassé le dîner et couché ses frères, et seulement si sa mère, dans son heure de bonté, la dispensait de filer la laine. Les couleurs rousses et fauves de la bruyère s'accordaient alors avec son indicible mélancolie ; elle y puisait un réconfort comme auprès d'une amie à qui elle confie sa part la plus intime. Ses pas la conduisaient parfois jusqu'aux falaises que creusaient d'énormes rouleaux d'écume. Elle se sentait alors revigorée par l'espoir d'un amour qui viendrait bouleverser l'ennui infini de sa propre existence.
La nuit dernière, elle avait une fois encore entendu craquer les lattes de la couche de ses parents. Ce bruit étouffé la rendant nerveuse, elle était sortie discrètement dans la fraîche rosée de la lande. A ses pieds, Malone et Roxie avaient émis de faibles jappements, satisfaits qu'elle les eût rejoints à une heure si inhabituelle. Le visage levé vers la voûte crémeuse de l'aube, elle avait aperçu la silhouette massive du château de Block surplombant Plerch'Mer de ses murailles imposantes. Si Julianne était châtelaine, elle porterait de belles robes d'hermine, rouges et mauves. Elle recevrait les personnes les plus nobles du pays et plongerait ses lèvres dans des coupes de cristal. Voyons, tu rêves ma puce, s'était-elle reprochée, retirant brusquement ses doigts qu'elle avait glissés dans le décolleté de sa chemise de nuit.

Quand madame Bainbrock entra dans la pièce, ce fut pour lui rappeler que le temps pressait. Elle lui proposa de prendre leur bain à deux.
« Mais maman...
-Fais pas d'histoire, papa et Mathiew vont avoir besoin de la bassine d'un instant à l'autre. Tu vas pas minauder devant ta mère ? »
Elles entrèrent ensemble dans le bain souillé de Gary qui avait reçu l'ordre de leur monter de l'eau chaude. Tant d'années de labeur à la ferme avaient flétri la corps fatigué de Madame Bainbrock. Le père de ses enfants, un homme bien bâti, avait retapé d'abord, puis restauré, le domaine Bainbrock à la seule force de ses bras. L'avait-elle adoré dans le temps ? Sa fille en doutait. Ce n'était pas un époux tendre, mais on ne pouvait nier son ardeur au travail pour offrir à sa famille un toit digne de ce nom. Sans être un modèle d'attention, il avait su la convaincre par tout ce qu'il avait construit autour de leur foyer, par la régularité d'un caractère peu souple mais droit, par son absolue fidélité. Elle savait Patrick incapable du moindre mensonge.
Julianne reprochait secrètement à Ellen, non pas tant son dévouement à Patrick, mais l'oubli de sa personne. Etait-ce cela se marier, ne plus exister pour soi, mettre au monde des enfants et leur donner tout son temps, perdre ses rêves ? La toilette et les accessoires de la jeune mariée que fut sa mère restaient enfouis dans une malle du grenier. La jeune fille les avait découverts au hasard d'un après-midi pluvieux à fureter pendant la sieste. Elle avait enfilé la robe et les bracelets d'argent avant d'entamer quelques pas d'une danse aux bras de son amant imaginaire. Si Mickaël et Gary l'avaient surprise à cet instant, nul doute que ses joues n'auraient pas manqué de s'enflammer. Ces deux-là ne comprenaient rien à la beauté des tissus, à l'élégance des parures : colliers, perles et diamants. Sa mère avait-elle aimé un autre homme ? Son coeur avait-il connu d'autres sensations que celles, pénibles, des travaux ménagers et agricoles auxquels le labeur de son mari l'avait emprisonnée ?


2

Le marché battait son plein à la sortie de Plerch'Mer, aux abords du cimetière. Moutons et chèvres broutaient dans des enclos, indifférents aux visiteurs qui s'agitaient autour d'eux et envahissaient sans vergogne leur espace vital pour venir palper leur fourrure ou s'extasier sur la vigueur de leurs cornes. Ailleurs, des planches ployaient sous la variété des fromages qu'on y avait disposés avec appétit. Des femmes admiraient une série de draperies figurant le bestiaire bigarré de l'Ancien Testament. D'autres fouinaient dans des montagnes de tissus d'où émergeaient jupons, chaussettes, robes, tabliers, gilets. Dans le box des savons, guerroyaient une armada de parfums tous plus colorés les uns que les autres. Les potiers exposaient leurs verres et leurs carafes aux formes rustiques décorés de motifs floraux. D'épaisses couvertures de laine, quelquefois enfouies sous un nuage de plumes d'oies, soufflaient aux passants des promesses de nuit enlacées. Les maîtres verriers rivalisaient de délicatesse pour iriser des reflets mauves, pour créer des apesanteurs de bulles fossilisées, traversées de veinules comme autant de larmes échappées de leur ferveur. Des filles auréolées de jeunesse posaient derrière des natures mortes de bruyères recomposées en savants bouquets d'aubépines et d'orchidées, de renoncules et de jacinthes.
Julianne expliquait à Gary et Mikaël l'harmonie des couleurs qui dictait l'agencement des gilets sur le présentoir. Mais ses deux frères étaient bien plus concernés par le va-et-vient de la foule : une vieille femme un peu trop voûtée, un homme au sourire édenté, un garçon borgne, une fille infestée de taches de son. Toutes les occasions étaient bonnes pour asséner leurs piques acérées. Scandalisée, elle morigénait ces chenapans, sans grand succès. Il lui fallait tout le temps corriger le désordre qu'ils provoquaient sur le plan de travail, replier un gilet par ci, déplacer un pantalon par là pour qu'il rejoigne ses frères de taille.
Mathiew et Patrick, les fromages étalés devant eux, ne cessaient d' haranguer les badauds. Fier de son astuce, le fils aîné des Bainbrock appâtait les gourmands à l'aide d'un morceau offert à la dégustation.
Assise, Ellen tricotait une capuche, totalement indifférente à la ronde ininterrompue des passants. Sa concentration extrême, paradoxalement, attirait les curieux avec autant d'efficacité que la technique plus offensive de son mari et de son fils qui n'épargnaient pas leurs cordes vocales. La dextérité de ses doigts maniant les aiguilles comme des baguettes magiques suscitait autant d'étonnement que d'intérêt.
Mark, le fils du maréchal-ferrant, surprit Julianne en flagrant délit de jurons proférés à l'encontre de ses agités de frères. Quand elle reconnut le jeune homme, elle esquissa un sourire gêné. Non pas qu'il fût antipathique, mais elle avait remarqué sur elle ses regards de plus en plus insistants. Ils avaient bien changé depuis l'époque de leurs jeux insouciants. Ils n'auraient jamais hésité auparavant à se cacher derrière un tas de foin, à monter aux arbres pour s'abriter dans une cabane improvisée. A présent, un seul échange de regards suffisait à exacerber leurs différences. Lui, fougueux et plein d'assurance alors, se troublait quand il la voyait approcher. Il ne pouvait plus ignorer les rondeurs qui cherchaient à déborder son corsage, sa nuque rosée au duvet si délicat, la masse sombre de sa chevelure rebelle aux reflets électriques.
« Ce soir, tu restes à la fête ?
-Euh oui... et toi ? »
Jadis, elle eût marqué plus d'enthousiasme. Le village les avait déjà mariés, leurs parents les premiers. Mais les principaux intéressés évitaient soigneusement d'aborder le sujet. Cela avait même tendance à les intimider. Julianne avait partagé des moments inoubliables avec Mark, qui restait avant tout le grand frère qu'elle n'aurait jamais, mais un grand frère ne pouvait pour elle avoir l'attrait d'un amant. Il était devenu un beau gaillard. Ses épaules charpentées soutenaient une tête massive aux cheveux rouquins encadrant un visage viril et harmonieux. Il avait conservé de son enfance une naïveté très touchante. Voilà ce qu'elle aimait chez lui : cette vitalité qui balayait en elle toute trace de mélancolie.

La foire attirait chaque année à Plerch'Mer des troupes d'artistes ambulants qui installaient leur scène sur le parvis de la cathédrale. Des applaudissements ponctuaient les numéros des funambules. Les enfants ouvraient avec leur bouche des O de stupeur devant les cracheurs de feu, les prouesses des contorsionnistes et les figures aériennes des jongleurs. Des masques facétieux jouaient la comédie du mari cocu ou du trompeur trompé. Arnaques, mensonges, coups de théâtre et de bâtons s'enchaînaient dans la bonne humeur à un rythme effréné. A chaque retournement de situation, quand les amoureux parvenaient à se tirer d'un mauvais pas, Julianne plaquait sur ses lèvres une main conquise tout en jetant à Mark un regard débordant d'hilarité.
A la nuit tombée, la scène fut envahie par les très appréciés fiddles, bodhrans, flûtes, pipes, dulcimer, bouzoukis et accordéon qui entamèrent une série de gigues endiablées. Un maître à danser, après les avoir chauffés, séparant hommes et femmes, leur dicta les pas d'une danse ancestrale. Deux farandoles se mirent en mouvement, d'abord distinctes, puis se croisant au gré des injonctions du meneur. Au moment où les hommes croisaient une femme, tous devaient rompre la chaîne et tourner sur eux-mêmes avec celle que le hasard avait placée sur leur chemin. Mark se trouva embarqué dans les bras de Julianne. Elle reçut à l'oreille une confidence émerveillée. « Tu es fou ! lâcha-t-elle en cherchant à atténuer son embarras, et jetant sa tête en arrière elle s'abandonna à un franc éclat de rire. Son partenaire crut sentir un court instant la rondeur moelleuse de sa poitrine. Quel vertige ! La gigue avait encore trouvé des ressources insoupçonnées pour accélérer la cadence. Les instruments jouaient à une vitesse incroyable qu'aucun sifflement des danseurs n'aurait pu suivre. Grisés et surchauffés, ils avaient pris l'initiative d'une farandole libre qui investit les ruelles du village, devant les pubs et les auberges, autour du lavoir public.
Soudain, dans un élan aussi fougueux qu'imprévu, Mark entraîna sa compagne hors de la mêlée. Ils coururent jusqu'à une roulotte devant laquelle attendaient des curieux en file indienne. Un couple qui en sortait, l'air ravi, leur apprit qu'il s'agissait d'une diseuse d'avenir et les encouragea à tenter l'expérience.
« Ne veux-tu pas connaître notre avenir ? lui lança le fils du maréchal-ferrant.
-Ton avenir, tu veux dire, corrigea-t-elle en s'éloignant de lui. Et moi je veux savoir le mien. Et ne compte pas sur moi pour te révéler mes secrets. »
Une fois dans la roulotte, elle fut troublée par l'ambiance exotique qu'y entretenait son hôtesse. Des tentures mystérieuses sur les murs déployaient un dégradé de bleu turquoise et d'orange fileté d'or. Le velours et la soie s'accordaient en des reflets incertains. Des volutes de fumée odorante confirmaient au visiteur son impression d'avoir pénétré un autre monde. Une vieille femme à la peau fripée, mais aux yeux magnétiques, se tenait assise derrière une tablette ronde que recouvrait un voile figurant les constellations. Entre elle et sa cliente, elle posa une assiette en lieu et place de la traditionnelle boule de cristal.
« Tiou hé Joulian. Benveniou, mé toi la.
-Comment est-ce que vous savez mon nom ?
-Tiou oubli ché tiou né séré pas véniou si moi avé pas le pouvoir de tout déviné. Ché veu tiou savoire, ma chère ? L'amourre ? Les yeun filleu comé toà chercheu l'amourre... touyour... touyour l'amourre... I te siouffi dé mé donné ton doite. »
Julianne se crispa, effrayée par la dague que la gitane venait de brandir.
« Qu'est-ce que vous allez me-me... faire ?
-Piour toi sé com sa. Sa pas fair male. Justoune goût d'san. »
Sans attendre la réponse de la jeune fille, elle s'empara de son index et se mit à proférer des incantations. Ses yeux vitreux sondèrent l'esprit de sa cliente. Une pointe piquant son doigt lui déchargea une onde de chaleur dans tout le corps. Lorsqu'elle put se détacher de ce regard obsédant, ce fut pour voir s'écouler dans l'assiette quelques gouttes de son sang. Alors, la vieille femme posa un bol au fond duquel Julianne crut identifier du sang séché ! Figée d'horreur, elle sentit une pression rapide sur son doigt blessé qui fut plongé dans le bol au contact de la zone souillée de sang caillé. La prêtresse sonda ensuite l'assiette et le bol, interprétant la figure abstraite dessinée par l'écoulement du sang. Après un silence pénible au cours duquel Julianne ne savait plus si elle aurait le courage d'attendre, le verdict tomba :
« Tiou épousera oun hom rich et tiou vivra avec loui dans son château...
-Un château ! s'enthousiasma, éberluée, la fille des Bainbrock qu'un sourire avait soudainement illuminée.
-Cet hom vi lao, précisa la gitane en levant la main en direction du mont qui se dressait derrière Plerch'Mer.
-Mais c'est le château du comte de Block ! Ce n'est pas possible ! Il ne peut m'épouser. Moi, une fermière ! Vous me racontez n'importe quoi.
-Cet hom la viou aim. Il le sé pas encor. Viou porterez bel rob, diaman, collié et perl.
-Menteuse, rendez-moi mon argent. Vous n'avez pas le droit de tromper les gens comme ça ! »
Elle s'était redressée, emportée par la colère, mais la liseuse de destin souriait en dévoilant ses dents étrangement blanches. Quel âge avait-elle ? Le visage ne semblait plus aussi fripé. A son doigt endolori, perlait une bulle minuscule, déjà coagulée, dont Julianne pouvait sentir encore les pulsations.
A sa sortie de roulotte, Mark prit peur à la vue de son visage décomposé. Mais il fut repoussé avant d'avoir pu l'enlacer. Elle éprouvait le besoin de sortir du village, et de répondre à l'appel de la lande, sa fidèle compagne en rêveries. Agenouillée sur la bruyère, elle laissa l'air marin nettoyer l'empreinte noire de sa terreur. Son ami tenta de la rassurer par quelques plaisanteries stupides. La jeune fille finit par éclater de rire devant l'incongruité de la situation. Elle... se marier avec le comte de Block ! Mark, fier de l'avoir déridée, se méprenait sur la cause de son hilarité, méprise qui la rendait encore plus incrédule.
« Tout ça ne vaut rien, déclara-t-elle, comment peut-on y croire ? Quelles sornettes !
-Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? »
Elle ne pouvait pas lui dire la vérité sous peine de l'attrister.
« L'homme qui est passé juste avant toi, ajouta-t-il, il était heureux pourtant. La boule de cristal lui a prédit que des bonnes choses.
-La boule de cristal ! Il t'a dit qu'elle avait lu son avenir dans une boule de cristal ? »
L'angoisse étreignit de nouveau l'âme de la jeune fille. Mais pourquoi la gitane n'avait-elle pas procédé avec elle comme avec ses autres clients ?
Depuis combien de temps discutaient-ils ainsi au bord de la falaise ? Mark, qui avait l'ouïe fine, perçut les bruits des premiers départs. Les villageois rentraient se coucher après avoir, pendant quelques heures, oublié leur pénible condition. Il se retourna au moment où sortait du village la roulotte tirée par un poney. C'était la vieille femme elle-même qui conduisait l'attelage. Le lampadaire blanchâtre que déversait la lune ronde éclairait son visage.
« Je l'ai vue quelque part », déclara le garçon d'un air soupçonneux. Sa voix semblait contaminée par le ressentiment : il n'acceptait pas qu'une saltimbanque eût effrayé sa meilleure amie. Il resserra sa main dans celle de Julianne qu'il écrasa au point de la faire grimacer.
« Aïe ! Fais attention ! Tu m'fais mal...
-Ca y est, je sais où je l'ai vue ta liseuse d'avenir. Tu vois où elle va ? »
La roulotte se dirigeait cahin-caha vers l'entrée du bois de Melk où il avait l'habitude d'aller chasser. La gitane partait y rejoindre son camp installé en ces lieux depuis trois semaines.
« Mais comment peuvent-ils camper sur les terres du comte sans son autorisation ? s'inquiéta son amie.
-Justement, ils ont dû l'obtenir, son autorisation, jusqu'à ce qu'ils repartent un jour. J'ai assisté dans ces bois il y a quelques soirées à une bien étrange cérémonie.
-Une cérémonie ? Comment ça ?
-Je t'en ai pas parlé pour pas t'effrayer. »
Vexée elle se sentait par ce que sous-entendait la réponse de Mark. En même temps, sa curiosité venait d'être piquée au vif.
« Qu'est-ce que tu as vu ? Raconte. Allez, dis-moi Mark. »
Comme il ne répondait pas, la main tremblante dans la sienne qu'il n'avait toujours pas desserrée de sorte qu'on pouvait se demander qui avait le plus besoin du réconfort de l'autre, elle l'entraîna sur le chemin.
« Allez, viens on la suit.
-Mais t'es folle. Tu sais pas ce qu'ils font ces gens là-dedans. Imagine s'ils nous surprennent.
-T'y es bien allé toi...
-C'est pas pareil. J'ai pas l'habitude de m 'aventurer là-bas en pleine nuit, si tu veux savoir.
-Alors qu'est-ce que tu faisais?
-L'autre nuit, papa m'avait disputé dans la journée. J'ai quitté la maison pour venir me cacher ici. Je me suis endormi et j'ai été réveillé par des bruits bizarres. C'est pas pour toi, là-dedans.
-Viens, fais pas le poltron. Emmène-moi avec toi. "


3

Une obscurité presque totale déployait autour d'eux sa couverture aveugle et froide. Mark, qui connaissait par coeur le chemin, avait pris l'initiative de leur escapade. Elle ne voulait plus le lâcher, de crainte d'être happée par le gouffre boisé. Des hululements se répondaient au sommet des arbres. Des branches craquaient aux abords du sentier. Soudain, un battement d'ailes froissa la nuit au-dessus de leur tête. Elle poussa un cri que son ami s'empressa d'étouffer en plaquant la paume de sa main sur ses lèvres effrayées. La proximité de leurs corps l'empêchait de déterminer qui des deux avait le plus peur.
« Fais attention, tu veux nous faire repérer ? »
Elle eut alors une pensée fugace pour ses parents qui à ce moment-même devaient être à sa recherche avant de regagner la ferme.
« Attention ! »
Resserrant les bras autour de sa nuque, Mark se jeta contre un arbre. Coincée entre le tronc et le torse de son ami, qu'elle sentait haleter, elle n'osa plus bouger. En se haussant sur la pointe des pieds, elle comprit le motif de l'alerte : à la lueur d'une lune opalescente, elle reconnut la roulotte arrêtée sur le chemin, à quelques mètres seulement de l'arbre contre lequel ils étaient blottis. Des silhouettes groupées avaient rejoint l'attelage. Leurs jambes fondues dans le décor paraissaient flotter. La roulotte quittant le sentier s'enfonça dans la forêt où elle fut aspirée.
« Mark, où vont-ils ?
-ils rejoignent leur camp, je crois. Viens, mais surtout pas de bruit. »
Ce n'était plus un sentier qui les guidait. Des troncs massifs avaient resserré leurs rangs. La prison se refermait sur eux. Ils ne pourraient plus en ressortir vivants. Quelle idée elle avait eue de s'aventurer dans ce monde interdit à l'homme ! Les Gitans y avaient bien pénétré, eux ! Mais pouvait-on les considérer comme des gens ordinaires ?
Une nouvelle clairière s'ouvrit devant eux. Mark préféra s'arrêter avant d'être trop à découvert. Julianne écarta quelques branches épineuses et aperçut un cirque de verdure où les Gitans et leurs deux roulottes avaient élu domicile, parmi leurs moutons et leurs deux poneys. Beaucoup de gens à Plerch'Mer, intrigués par l'allure exotique de ces nomades à la démarche si fière, se signaient à leur passage. Julianne jugeait excessive pareille méfiance. Cependant, cette nuit-là, à l'ombre de la forêt de Melk, sans autre repère que ces hommes réunis autour du feu, qui faisaient corps avec la nature, elle ne se sentait plus si confiante. A côté des roulottes, avaient été attachés deux énormes tas... de feuilles ! De quelle moisson s'agissait-il ? Le champ pourtant ne présentait aucune parcelle cultivée. Les vagues s'écrasant contre les récifs étaient réduites ici à de faibles échos. Ils avaient dû s'éloigner de la côte, ayant peut-être même laissé Plerch'Mer sur leur gauche. Elle était peut-être plus proche de sa ferme que du village. La diseuse d'avenir était identifiable grâce à l'énergie peu commune du feu qui creusait par intermittences des sillons sur sa peau et conférait une vitalité démoniaque à son regard. Les membres de la tribu, assis par terre en cercle, se réchauffaient autour du feu qui consumait sa danse hypnotique. Lorsqu'il fut réduit enfin à la lueur d'une braise, la vieille femme installa une marmite dans laquelle elle versa le contenu d'un seau qu'on lui avait passé. Deux hommes lui apportèrent des feuilles provenant de leur récolte qu'elle ajouta, après les avoir frictionnées, à la mixture en ébullition.
Malgré la distance, Julianne ne pouvait plus détacher son attention de la cérémonie qui se préparait. Deux Gitans conduisirent un homme - l'élu ? - au milieu du cercle. Ils le soutenaient comme si ce dernier était incapable de se déplacer. Ensuite on le déshabilla et on lui donna à boire dans une louche le breuvage sorti de la marmite. Le cercle se reforma, plus réduit cette fois. L'homme nu s'agenouilla pour ne plus bouger.
Combien de temps s'écoula-t-il ? Une main s'agrippa au volant de sa robe. Julianne tomba à la renverse dans un craquement effroyable de brindilles et de feuilles. Ce n'était que Mark. Il paraissait inquiet.
« Est-ce que tu entends, c'est quoi, ça ? »
Elle ne percevait rien de spécial, à l'exception des grillons et autres cris de rapaces nocturnes. Alors qu'elle se tournait de nouveau vers son compagnon, les bruits de la nuit s'interrompirent brutalement. Un silence étouffant s'engouffra parmi eux. Bientôt elle crut percevoir en effet, s'élevant dans les airs, un son étrange. Très grave. Une sorte de murmure qui se mit à emplir son crâne. Elle écarta les branches. Là-bas, les Gitans se tenaient toujours en cercle. La vieille femme n'était plus qu'une silhouette immobile, le dos droit, les bras croisés. Au milieu, l'homme nu avança à quatre pattes alors que s'amplifiaient les murmures. Ses bras ployaient sous le coup d'une douleur qui faisait se contorsionner chaque muscle de son corps luisant. Il fouilla de ses mains son visage comme pour déchirer la nuit immiscée en lui. Les bourdonnements en s'intensifiant avaient imprégné la forêt d'une présence presque palpable.
« Mark, fais quelque chose, cet homme, il souffre ! Fais quelque chose ! Vite ! »
Le corps entier s'étira en une lente agonie alors que des pleurs se superposaient à ses gémissements. Un hurlement transperça les bois. Horrible. D'une force inouïe.
« Viiiiieeens à moooiiii ! »
Julianne n'en put supporter davantage. Elle fit mine de se dresser, prête à fuir, ayant oublié jusqu'à la présence de Mark.
« Viiiiieeens à moooiii ! »
Un souffle glaçant à ses oreilles. Ou plutôt une voix. De tonalité féminine, lui sembla-t-il. Une présence. Tout contre elle, mais dont Mark, autant qu'elle put en juger, n'avait aucune conscience. Son ami la vit se raidir, exorbitée, prête à hurler. Les mains plaquée sur l'arête de son visage, elle tentait de chasser les murmures qui avaient déjà contaminé son âme.
« Mark, fais-la partir, vite, je t'en supplie ! Fais-la partir ! -Quoi... ? Qui... ?
-Cette voix, tu l'entends, dis-moi. »
Devant le désarroi de son compagnon, elle se sentit gagnée par l'effroi.
Et ce fut la fuite au fond des bois, effrénée, aveugle, meurtrie. La nuit était en elle, et cette voix aussi, surgie de nulle part, qui résonnait jusqu'à son âme. Une voix hantée. Des ronces lacéraient ses bras, mais rien ne pouvait la détourner de son unique objectif : quitter la forêt. Une sandale lui échappa, elle jeta l'autre dans les ténèbres environnantes. Des pierres saillantes s'enfonçaient sous ses pieds. Des animaux invisibles l'avertissaient de leur présence par toutes sortes de bruits parasites : frottements, craquements, feulements, stridences dans les airs. Ce fut à bout de souffle qu'elle déboucha au carrefour où, quelques minutes plus tôt, la roulotte avait été rejointe par les bohémiens. Une hilarité incontrôlable la saisit à s'en tenir les côtes, elle vint s'adosser à un arbre. Lentement, la clarté de la lune, de nouveau visible, apaisa ses esprits. Elle se rendit compte alors qu'elle ne sentait plus contre sa nuque le souffle pétrifié qui avait provoqué sa course affolée. Des broussailles s'agitèrent à l'endroit d'où elle avait surgi. Elle s'immobilisa. Mais ce n'était que Mark, le pauvre Mark, désorienté lui aussi, tenant dans ses mains ses deux sandales qu'il était allé récupérer dans la nuit. Elle se jeta dans ses bras, enfouissant son visage contre son torse qu'elle ne voulait plus lâcher, sans doute regrettant l'arrogance dont elle avait fait preuve en l'entraînant dans la forêt à la poursuite de la roulotte.
Alors qu'ils se ruaient vers la sortie du bois, son ami lui pressant la main, ses yeux désorientés surprirent, disparaissant derrière des broussailles, une silhouette livide, vaguement humaine, qui ne laissa sur son sillage qu'une traînée de vapeur.

4

Au cours du mois suivant, Julianne regretta amèrement son escapade avec Mark. Leur disparition soudaine et simultanée de la fête annuelle avait suscité bien des commérages dans le village : Dames Clayburn et Joyce n'avaient pas manqué d'informer les parents des soupçons qui pesaient sur les deux jeunes gens qu'elles avaient surpris en train de s'éclipser le soir de la foire. D'autres témoins les avaient même aperçus main dans la main à l'orée des bois de Melk.
La sanction fut sans appel : Mark reçut l'ordre de ne plus approcher Julianne tandis que la jeune fille se vit privée des ballades nocturnes qui étaient les moments les plus chers à son coeur. Le plus douloureux n'était pas tant la punition que son sentiment d'humiliation. Elle se sentait infantilisée, à la grande joie de Mickael et de Gary, rassurés de n'être pas pour une fois l'objet de l'ire paternelle. Ils ajoutèrent à sa honte leurs puériles railleries qui les voyaient déguerpir dès qu'elle brandissait vers eux une main autoritaire.

Une nuit, Julianne ne résista plus à la tentation et, après s'être assurée que toute sa famille était endormie, se glissa dehors à pas de velours. Comme lors de ses promenades de jadis, elle retrouva Malone et Roxie toujours prêts à l'accompagner dans ses pérégrinations solitaires. Elle leur avait appris à ne pas aboyer, ce qui l'aida particulièrement ce soir-là. Ils n'en remplissaient pas moins consciencieusement leur rôle de gardiens, constamment à l'affût du moindre bruit ou mouvement suspects.
Soudain, par de légers grognements, ils l'avertirent d'un danger qu'ils avaient flairé à proximité. Les oreilles dressées, raides sur pattes, ils s'étaient mis à tracer un périmètre de protection autour d'elle. Plus inquiétants encore, leurs premiers aboiements firent place à des gémissements inhabituels. Lorgnant comme eux l'obscurité, elle tressaillit aux vibrations d'un bourdonnement qui emplit l'espace sonore. Lors de son aventure dans les bois de Melk, ce sont les mêmes murmures, susurrés tout contre son oreille, qui avaient provoqué sa panique, devant l'incompréhension de Mark resté sourd à ce phénomène. La peur gagna aussi les deux molosses, allongés à ses pieds, la tête posée sur leurs pattes antérieures, les yeux baignés de douleur. Brusquement, un courant d'air froid frôla ses épaules. Malone et Roxie, la queue rentrée, les oreilles couchées, restaient figés dans un état de torpeur inédit. Elle se sentait à présent totalement submergée par le souffle glacé. Le ressac de la mer fit place à un sifflement continu. Des frissons parcoururent ses épaules. Les chuchotements poursuivaient leurs litanies incompréhensibles, de plus en plus obsédants, jusqu'à lui vriller le crâne. Julianne, harcelée de tous côtés, s'élança dans la direction de la ferme familiale, pressée d'échapper à cette chose qui avait jeté entre elle et le paysage un voile blanchâtre. Le sol se mit à trembler sous les pas précipités de la jeune fille, martèlements amplifiés par la panique et qui emplissaient l'espace nocturne, comme le tonnerre quand il prolonge l'attente imminente de l'éclair.
Malone et Roxie, qui la devançaient, s'immobilisèrent à nouveau. Leur attention cette fois se porta sur la grille d'entrée du domaine. Ils avaient retrouvé la fermeté de leurs assises, la tête de nouveau dressée, le regard fixe et intimidant. Elle prit alors conscience de la disparition des murmures et d'un retour à la normale dans la texture de l'air. La distance jusqu'à la grille ne lui permettait pas de saisir quoi que ce fût de suspect, mais après la terreur surnaturelle à laquelle elle venait d'échapper, la perspective d'un rôdeur lui parut si banale qu'elle demeura très calme, les deux chiens à ses pieds sur le qui-vive, prêts à bondir à son signal. Julianne se précipita alors vers le portail, résolue à appréhender l'intrus et persuadée que son air décidé le ferait fuir. Une silhouette s'y tenait effectivement, le visage englouti dans une sombre capeline.
« Approche, tiou né doà pas avoàr peurr. »
Elle reconnut la vieille femme de la roulotte. Comment l'avait-elle retrouvée et que lui voulait-elle ?
« Pren sa. »
Julianne s'approcha de la main tendue de la gitane. Joignant à son tour les siennes comme on l'y invitait, elle reçut délicatement l'offrande mystérieuse.
« Gard-le et don-lui. Cé la preuv qu'i ta choasi. »
Sans plus d'explication, la bohémienne s'éloigna et disparut en silence, laissant la jeune fille totalement décontenancée, Malone et Roxie n'ayant eu aucune réaction agressive.

De retour dans sa chambre, encore troublée par les mystérieux événements de la nuit, elle ne put davantage trouver le sommeil. Julianne frottait l'objet qu'elle gardait replié dans sa main. Alors que la chaleur imprégnait peu à peu les draps de sa couche, des frissons la gagnèrent comme autant de caresses ondulant sur sa chair. Des mains d'homme fermes et pénétrantes exploraient les territoires intimes de son corps. Bien qu'elle n'eût aucune expérience dans ce domaine, les sensations qui l'éveillaient à l'amour avaient la saveur d'un souvenir lointain déployé par bribes. D'où venait ce bouton ? Surtout pas d'une robe. Sans hésitation, d'un manchon de chemise. Une magnifique chemise à jabot déployée sur des épaules viriles. Des rêves d'étreintes passionnées l'accompagnèrent dans son voyage jusqu'au seuil de Morphée.


5

L'arrivée du printemps échauffa les coeurs à prendre de Plerch'Mer : le comte de Block, par l'intermédiaire de son valet, informa la population de son prochain mariage. Il se disait prêt à rencontrer, sur le parvis de l'église, chacune de ses prétendantes. La nouvelle se répandit comme un rêve inespéré, les premières averties s'empressant de transmettre leur joie aux jeunes filles du village. L'heure n'était pas à la rivalité entre ces demoiselles tout étourdies encore d'une annonce si merveilleuse. Bien que ne l'ayant aperçu qu'à l'ombre de son carrosse, elles s'accordaient sur la beauté du comte qui hantait malgré elles bien des nuits virginales. Les mères se montraient plus réservées, compte tenu qu'il s'agissait d'un second mariage, aucune rumeur n'ayant circulé au sujet de la comtesse. L'avait-il quittée ou lui avait-elle été ravie par la mort-même ? Autant de mystère accentuait l'incongruité d'un tel mariage si peu conforme au rang social, et laissait planer bien des doutes. Lors de la messe dominicaine, le prêtre de la paroisse, Paddy Brennan, confirma que la rencontre du comte avec chaque prétendante aurait lieu dans le confessionnal, avec sa bénédiction.
Julianne fut bien la seule à ne pas être frappée par l'ingénuité de ses consoeurs. Depuis les dernières prédictions de la gitane, elle avait eu le temps de méditer l'aubaine que serait un mariage avec le comte de Block. Par ce lien consacré, sa famille se verrait enfin accéder à un rang plus digne de son mérite avec l'assurance d'une fin de vie plus confortable et gratifiante. Peut-être ses parents pourraient-ils enfin s'offrir les services d'un garçon de ferme, et même de plusieurs, qui sait ? C'est sur ces pensées encourageantes que Julianne regagna la maison, une main dans sa poche repliée sur le bouton de manchette, comme un talisman lui assurant la victoire sur toutes ses concurrentes.


Jamais à la ferme des Bainbrock, les soirées ne brillèrent avec autant de ferveur que durant la semaine suivante. Julianne et sa mère, ayant écumé au grenier une montagne de robes, jupes et chemisiers défraîchis, souvent décousus, s'étaient lancées dans une entreprise titanesque. Loin de simples raccommodages, c'est à une recréation totale que furent soumis les tissus passant sous les doigts de fée de madame Bainbrock. Grâce à son goût affirmé des couleurs et des textures, elle ranima de médiocres vestiges filamenteux en d'adorables festivals de matières.
Oubliés le chahut des garçons et les colères paternelles après les pénibles journées de labeur : un silence quasi religieux avait pris possession du foyer. Sur sa chaise à bascule, Patrick admirait la concentration des deux femmes sur leurs ouvrages. Il promenait sur sa fille une attention plus soutenue qu'à l'accoutumée. Il avait pris soudain conscience de son âge, le même qu'Ellen quand il lui avait demandé sa main. Les sourires de Julianne, ses pommettes qui se creusaient à la commissure des lèvres au moment d'affronter un point de croix délicat, ses regards implorants vers la mère qui prenait alors le relais dès qu'il s'agissait de corriger les dégâts occasionnés par sa maladresse, ses éclats de rire provoqués par les facéties de Gary, tous ces moments de grâce se teintaient, aux yeux du père attendri, d'une fantaisie d'autant plus poignante qu'elle annonçait une page sur le point de se tourner.


6

En ce jour de liesse au village, le soleil s'était invité comme jamais en cette saison de brumes et de crachins. Sa superbe lumière pourtant ne pouvait rivaliser avec la blancheur étourdissante des toilettes qu'exposaient un peu partout les jeunes filles à marier de Plerch'Mer. En se dirigeant vers la place centrale du village, elles formaient une procession qui déversait ses flocons d'albâtre depuis le chemin de la foire jusqu'à l'église.
Les deux pubs rivaux qui se faisaient face avaient, sur la place baignée de soleil, étalé toutes leurs tables, au point de confondre la frontière qui d'ordinaire les séparait. Les hommes sirotaient leur cervoise, émoustillés par l'épanchement de ces demoiselles, à ne plus savoir où donner de la tête. On chantait la beauté des filles, c'était à qui désignerait la plus belle.
Les femmes, accoudées aux fenêtres, s'échangeaient des signes d'un balcon à l'autre. Après l'entretien du foyer, et les suées martelées sur le linge battu au lavoir, aucune n'envisageait de s'exposer à la fournaise. De là-haut, le cortège gagnait en légèreté, avec ses chapeaux de paille enrubannés aux couleurs du ciel qui n'en finissait plus d'étaler son bleu uni. Les jeunes filles, revêtues de leurs plus beaux atours, arboraient fièrement leurs nattes et leurs tresses, véritables couronnes florales, leurs chignons papillotés de dentelle et leurs boucles ruisselantes qui soulignaient la courbure d'une nuque gracile.
Julianne n'avait point à rougir de ses rivales; toutefois loin d'adopter leur attitude princière, elle resplendissait par la seule grâce de sa discrétion, les cheveux réunis en une longue et unique tresse composée de quatre touffes sombres entremêlées, à la manière des cordages solides des beaux navires marchands sur le port de Suin'a.
Quand une prétendante ressortait de l'église, une seule question traversait les lèvres de la foule bourdonnante : était-ce l'heureuse élue ?
En pénétrant à son tour dans l'édifice religieux, Julianne aperçut le comte faisant les cent pas sous les croisées d'ogive. Sa majesté rivalisait avec la solennité des lieux. Il s'immobilisa à son approche, une lueur inquiète dans le regard. Alors qu'il la dévisageait, elle nota la crispation d'une de ses mains dont il avait replié les doigts noueux. Il lui renvoyait le reflet enthousiaste de l'inquiétude qui la rongeait. Cette communion émotionnelle ravivant son courage la poussa, un pas en avant, à lui offrir le bouton de manchette manquant à sa plus belle chemise. Lentement, le seigneur de Block dévoila sa manche gauche dans le trou de laquelle vint se loger parfaitement l'offrande. Leurs regards se nourrirent d'une compréhension réciproque et leurs lèvres dessinèrent un doux sourire.
« Je n'ai supporté cette longue procession que pour vous. La décence exigeait que chacune de vos rivales pensât avoir sa chance. Mais aucune ne vous égale. Je vous ai vue et aimée sur le champ. Jamais ne m'est venue telle certitude. S'il vous plaît, accordez-leur une dernière faveur. Je ne communiquerai mon choix et ma décision que dans trois jours. Le rêve fait vivre; il est si rare en ce pays qu'elles méritent bien ces quelques jours de bonheur. »

A suivre..

jeudi 31 juillet 2008

Winter (chapitre 11)

Voici les cinq derniers chapitres de ma longue nouvelle Winter que j'ai mis trop de temps à écrire et à poster. Je m'en excuse auprès de mes lecteurs silencieux.




XI



Je n'oublierai jamais la soirée que nous avons passée chez Cindy. De tels moments dans une vie tiennent à peine sur les doigts d'une main ; leur rareté, évidemment, en détermine le prix. Il est difficile d'expliquer a postériori pourquoi ils ont paru si harmonieux, un étang de paix et d'amour, de joie et de sérénité, noyé dans un océan de banalités et d'horreurs. Ce qui fait leur beauté si particulière n'est pas lié à leur importance. C'est ainsi que la sortie de mon premier album, pas plus que les cinq rappels du public à la fin de mon premier concert, ne comptent parmi les moments de grâce que j'essaie d'évoquer ici. De tels succès n'ont été rendu possibles que par un énorme travail en amont, ce qui leur ôte une partie de leur magie. Je crois que le bonheur ne se livre à notre conscience que bien des années après l'instant qui l'a vu s'épanouir.
Ce soir-là, Cindy a improvisé une soirée asiatique, comprenez bien : nous avons, Cindy, Karen, Lesley et moi, commandé des plats vietnamiens qu'un charmant jeune homme est venu nous apporter. Les garçons, eux, allongés sur la moquette face à la télévision, étaient absorbés devant Le roi Lion qu'ils connaissaient par coeur mais redécouvraient chaque fois avec enthousiasme. Des anecdotes drôlissimes sur les clips auxquels elle avait collaboré, Karen en regorgeait. Je soupçonne la conteuse d'avoir un talent supérieur à la somme des incidents qu'elle rapporte au sujet des tournages foireux qu'elle a fréquentés. Sa manière louvoyante d'approcher le gag final déclenche plus souvent le rire que la chute de son histoire. Après quelques bières et des échanges plus intimes, inévitables entre copines, Cindy, plutôt réservée jusqu'alors, s'est animée au point de lancer une séance de photos débridées où nous avons joué l'une à tour de rôle le modèle, la photographe et le metteur en scène. Avec les costumes amenés par Karen, ceux qu'avait accumulés Cindy au gré de sa carrière comme photographe de mode et publicitaire, nous avions à notre disposition un attirail suffisant pour transformer l'appart' en réception mondaine ou maison close à la mode parisienne d'autrefois. Après bien des fous rires et des embrassades envahies d'ivresse, nous avons terminé la soirée par des photos plus intimes. Cindy a réalisé en toute simplicité, sans aucune préparation, des portraits de nous toutes, un portrait de Karen d'une mélancolie saisissante, alors même que Karen, seulement épuisée, avait atteint le point si tendre quand, à une bouffée d'énergie endiablée, ne peut que succéder un instant d'abandon comme on les vit trop rarement, quand on se sent blottie dans le confort créé par l'amitié, la confiance, l'amour, et entretenu jusqu'aux limites du raisonnable. Notre amie a été surprise, quelques jours plus tard, au moment où Cindy lui a offert son portrait. Je la revois confortablement calée sur le fauteuil du salon, les bras reposant le long des accoudoirs, sans pose travaillée autre que celle de l'instant qui l'avait vue s'affaler après avoir ri sans interruption pendant plus de dix minutes. Le portrait de Lesley m'a bouleversée aussi. Seule l'intuition de la photographe a guidé son regard. Lesley s'était isolée un moment du côté de l'atelier de Cindy. Elle parcourait du regard le fourbi étalé sur le long bureau de travail, les planches contact mêlées aux pages glacées de divers magazines, les lettres à faire ou prêtes à être envoyées, les croquis sur feuilles canson. La photo a été prise alors que Lesley, percevant une présence, venait de lever son visage en direction de l'objectif et n'avait pas encore eu le temps de dissimuler son sourire derrière le voile pudique de sa main. J'avais assisté à la scène, et c'est la retenue de Lesley que j'avais conservée en mémoire. Mais la photographe a su la devancer de sorte que, sur le cliché, notre amie nous adresse un sourire rayonnant autant qu'impertinent, le sourire d'une filette qu'on vient de surprendre la taille perdue dans la jupe trop ample de sa mère ou les yeux maquillés avec le mascara défendu. Il est une autre photo de Lesley qui me hantera à jamais. Celle où elle figure avec son fils Ben, assise sur un fauteuil du salon, les bras croisés sur ses jambes, alors que son fils, debout, s'appuie sur l'un des accoudoirs, le dos dressé comme un père fier de s'exposer auprès de sa fille. Cindy a capté ce que personne n'avait jamais perçu. Ben, qui paraît si frêle dans la vie de tous les jours, affiche sur le cliché l'attitude volontaire d'un homme au sommet de sa vie, alors que Lesley ressemble à une jeune fille dont la jupe de dentelle noire et le chemisier de tulle couleur carbone apparaissent comme une protection contre le monde extérieur.
Quand les filles sont parties, je croyais que le meilleur de la soirée était derrière nous. Avec Cindy et Buster, nous avons un peu discuté du programme du lendemain, avant de nous coucher, terrassés de fatigue autant qu'épanouis après ces quelques heures d'insouciance. Le canapé du salon offrait un lit convenable qu'il suffisait de déplier.
Je me suis réveillée une fois cette nuit-là. Il m'a fallu un moment avant de me rappeler que je dormais dans l'appartement de Cindy, trouble dont j'ai appris à ne plus m'inquiéter. Quand on ne sait plus identifier l'endroit où l'on dort, il est inutile de paniquer, l'espace finit par redevenir familier pour peu qu'on ne se soit pas laissé gagner par l'angoisse.
L'obscurité totale au coeur de laquelle je me suis réveillée tout d'abord s'est avérée un leurre : une minuscule source lumineuse, pas assez intense toutefois pour la localiser, m'a à la fois apaisée et intriguée. Lentement, sans bruit, je me suis dressée sur mes coudes, prenant alors conscience de la place vide laissée par Cindy à côté de moi. En me tournant vers le bureau, j'ai reconnu mon amie, debout, immobile, extrêmement concentrée sur un objet qui m'échappait. Avec précaution, j'ai avancé à quatre pattes sur la moquette, hésitant à me lever par crainte de troubler l'intimité de la photographe que je ne voyais que de dos. Elle paraissait écrire, ce que me confirmait le frottement d'un crayon sur du papier. Parfois, les frottements s'accéléraient de façon frénétique. J'ai perçu des reniflements, espacés, épisodiques, mais profonds. A l'inclinaison de son dos, j'ai compris qu'elle venait d'enfouir la tête, et sa souffrance, dans ses mains. Depuis combien de temps avait-elle quitté le lit ? Avait-elle dormi un peu ? Etait-ce le travail du lendemain qui la préoccupait au point de sacrifier son sommeil ? Soudain, elle s'est éloignée du bureau et a commencé, en direction des fenêtres, quelques aller-retour, sans paraître me remarquer. Les doigts constamment rongés entre ses lèvres, elle ne s'arrêtait plus, prise dans un élan chaotique qui m'a éclairée sur la nature anxieuse de son attitude. Et quand elle avait approché d'un pas vers la résolution de son énigme, de trois pas celle-ci s'éloignait d'elle en guise de réponse. Je ne suis pas intervenue au coeur de ce processus de création parce qu'il me renvoie naturellement à certaines nuits blanches que j'ai dû affronter pour agencer harmonieusement mes paroles sur la musique que j'avais composée au piano.
Alors qu'elle rejoignait le lit où je m'étais rallongée, j'ai fait semblant de dormir, attendant qu'elle ait à son tour sombré dans le sommeil pour me relever lentement et me diriger pieds nus vers le bureau que Cindy venait de quitter. J'ai éclairé la lampe qui a projeté son cercle lumineux sur une série de clichés éparpillés. Certaines photos renvoyaient à l'enfance de Cindy, des portraits de classes de son école primaire, des portraits d'elle et de ses copines enlacées à l'âge des amitiés brulantes et exaltées, quand on croit encore que nos meilleurs amis vivront éternellement auprès de nous. D'autres clichés, d'un format de tirage plus ancien, révélaient un homme à différentes époques de sa vie. J'ai reconnu monsieur Palmano en personne, son expression grave, quasi austère, en toutes circonstances, aussi bien lors des fêtes familiales que des souvenirs de voyages. Découvrir cet homme que je n'avais croisé qu'à deux ou trois reprises m'a saisie de façon surprenante. Je ne le reverrais plus, et telle certitude conférait aux images une force insoupçonnable pour qui n'aurait pas été dans la confidence. J'ai pensé à l'une de mes tantes foudroyée à cinquante-cinq ans à peine d'un maudit cancer qui a eu raison de sa vitalité mais jamais de son courage ni de son amour de la vie. L'image de Cindy penchée à son bureau, la tête emprisonnée dans ses mains, a transpercé l'écran de mes larmes. Il me semblait encore entendre vibrer les sanglots de mon amie.
L'ordinateur était en veille. En cliquant sur une touche au hasard, j'ai vu l'écran s'éclairer et apparaître sur toute la page de courts paragraphes séparés entre eux par deux espaces. Cindy y avait consigné ses pensées, j'ignorais depuis quand. Mais la liste de ses réflexions m'a tenue éveillée pendant plusieurs minutes, non que ma lecture ait été difficile mais la proximité des mots de Cindy était telle que je me sentais envahie de frissons. Les mots claquaient, terribles, doux ou tranchants, de colère ou de regrets infinis.
Tu avais raison, papa, la photo n'est qu'un pis aller. Personne, aucun artiste, ne peut s'ennorgueillir d'avoir saisi l'essence de la vie, l'essence d'un être, même le plus chéri.”
“Oh, quel regret de ne t'avoir compris plus tôt ! Quelle douleur ce vide nouveau en moi ! Ta mort m'a mise sur les traces creusées de tes pas, et je compte les suivre jusqu'au refuge de ton coeur en hiver.”
“Tu m'as appris que l'absence de sourire n'est pas le propre de l'insensibilité. Tu brûlais d'une fièvre indicible. L'austérité qui t'habitait n'était que le voile te protégeant de la vulgarité du monde.”
“Tu n'avais pas besoin d'étaler ta générosité. Elle m'a été révélée par tout ce que tu as laissé en plan.”

A côté de l'ordinateur, des croquis griffonnés à la hâte, noircis par les touches d'un crayon à charbon. Mon amie les avait tracées nerveusement, repassant plusieurs fois les contours des dessins. Sur chaque feuillet, le même rectangle répété à l'infini, duquel s'extirpe un personnage. Au vêtement esquissé à la diable, je me suis reconnue, identifiant du même coup l'ouverture pratiquée dans la cloison du studio. C'était le fameux plan d'ouverture du clip sur lequel nous étions en train de plancher, l'instant saisi au vol de ma traversée du temps. Du fait que j'étais représentée de face en train d'enjamber le cadre, j'ai su qu'il s'agissait du plan de fermeture, celui qu'il nous restait à boucler, le retour de la femme après son voyage dans les paysages réanimés de son enfance. Chaque croquis finissait immanquablement raturé d'un point d'interrogation qui envahissait la feuille en même temps qu'étaient répétés les mots “femme” et “enfant”. Il y avait même écrit sur l'un d'eux : “A quoi bon, papa ? Pourquoi m'acharner à saisir cet instant inexprimable ? Qui peut le traduire ? Prétention, tout ça !
Je me suis levée sans bruit, j'entendais ma respiration au moment où je suis allé me recoucher à côté de Cindy. La texture si particulière du silence me renvoyait à une sensation que je n'avais jamais partagée avec quiconque : le sentiment d'être une intruse, de ne pas mériter ce que je venais de découvrir et que j'avais volé à mon amie.
A peine allongée, j'ai senti, derrière moi, contre ma nuque, un murmure, doux et chaleureux.
-Merci à toi, Tori.
Je me suis rendormie, le coeur lourd et léger à la fois.

(à suivre)

Winter (chapitre 12)


XII



Le lendemain matin, bouillonnante d'inspiration, Cindy s'est montrée plus déterminée que jamais à malmener le programme. Fruits de son impulsivité, les modifications qu'elle a imposées à toute l'équipe en ont étonné plus d'un : suppression des plans qui ne trouvaient plus grâce à ses yeux, propositions de plans inédits, résultats sans doute de ses réflexions nocturnes. C'est ainsi, au cours de la nuit, que s'est imposée à elle une évidence : une section du clip doit trancher stylistiquement avec le reste, comme dans ma chanson quand intervient l'orchestre.
Je me souviens, au cours de l'enregistrement de Little earthquakes, que Doug, mon ingénieur du son, m'avait suggéré l'introduction d'une section orchestrale lors du dernier couplet de Winter. Ma première réaction avait été un refus catégorique car l'idée de Doug détruisait la sobriété qui me paraissait de mise dans une chanson intimiste que j'avais composée au piano et conçue pour cet instrument solo. Avec sa diplomatie coutumière, il n'avait pas défendu outre mesure sa suggestion. Il savait sans doute qu'on ne doit jamais interférer avec ma propre conception des chansons. Ce n'est qu'après l'enregistrement du disque qu'il avait remis sur le tapis son idée, me proposant de réenregistrer une nouvelle version de Winter en y intégrant, au dernier couplet, un orchestre qui devait, selon lui, conférer à la chanson une dimension supérieure. J'avais fini par accepter, à titre de curiosité, une transposition pour orchestre de toute la partie que je jouais à l'origine au Bösendorfer. Il m'avait fallu me rendre à l'évidence. Cette version n'atténuait en rien l'intensité émotionnelle véhiculée initialement par le piano solo. Bien qu'il n'ait pas encore été à l'ordre du jour de substituer cette version orchestrale à la précédente, Doug m'avait fait écouter avec ses machines un arrangement qui faisait intervenir l'orchestre uniquement à la fin de la chanson. A la première écoute de Winter ainsi modifiée, des frissons m'avaient convaincue qu'il s'agissait de la meilleure version. Non seulement, le jaillissement imprévue de l'orchestre à la fin, mixé par dessus le clavier de la première version, en décuple l'émotion, mais sa disparition brutale, juste avant le retour en grâce de l'ultime refrain, où le piano solo reprend ses droits, est un instant magique que Doug a prolongé à l'aide d'un silence de trois secondes.
Pareil silence n'a justement pas échappé à Cindy qui l'a interprêté à l'aune de sa sensibilité :
-Pendant ce silence, tout sera noir, puis la reprise du piano au dernier refrain verra s'abaisser le panneau qui recouvrait l'écran et réapparaître ton visage...
J'ai perçu une ombre sous les paupières de la photographe. Comme un doute. Sur son visage, se livrait un combat entre ses visions les plus chères et l'incertitude de leur réalisation. De la même façon, quand mon amie s'est détournée de moi pour donner ses instructions au chef op', j'ai compris que le plan en question poserait quelque délicat problème.
Lorsqu'on regarde un clip de Cindy Palmano, ce n'est jamais l'économie des moyens mis en oeuvre qui impressionne, mais la très jolie ambiance qu'elle réussit malgré tout, souvent, à traduire, au point que l'harmonie des formes et des couleurs semble constituer le sujet-même du film. Je prends conscience aussi, depuis qu'elle me dirige, de mes limites en tant que comédienne. Sans la magie du montage auquel elle consacre des heures, je n'exprimerais pas le quart des émotions qu'elle vise.
Me prenant à part, Lesley trépignait de jubilation. Notre amie lui avait laissé carte blanche pour le maquillage qui pouvait être aussi exacerbé que possible. Elle a promené sur mes lèvres le stick d'un rouge particulièrement vif qui se détachait avec une intensité incroyable de mon teint de rousse.
-C'est comme ça que je t'aime, m'a-t-elle avoué, ses deux mains sur mes joues, tandis que ses lèvres déposaient un baiser sur mon front.
Ben, qui avait tenu à venir ce matin-là pour assister à la fin du tournage, s'est extasié dès qu'il a aperçu mon visage après le passage illusionniste de sa mère.
-T'es belle comme ça. T'es une grande personne maintenant.
Lesley et moi nous sommes attendries devant la charmante naïveté de son enfant. Cela me rassurait concernant ma crédibilité en tant que jeune fille. Je craignais tant de paraître ridicule dans cette partie de la vidéo que j'étais prête à recevoir le moindre compliment, même le plus involontaire.
Dans un coin du studio, les techniciens de plateau fixaient les uns aux autres trois grands panneaux métalliques qui s'ouvraient en évantail. Ils les ont recouverts ensuite de trois longs draps noirs qui devaient servir de toile de fond à une séquence que Cindy avait titrée sur son carnet “La chevelure”.
Hugh Turner, un paysagiste que Cindy avait croisé à Tokyo, est arrivé avec une vitre sous le bras et muni d'un appareillage électrique pour le moins mystérieux. Alors qu'il s'entretenait avec la réalisatrice, Lesley, discrètement, est venu me le présenter.
-Il faudra que je t'amène un jour à l'un de ses vernissages. Chaque année, on a droit à un nouveau concept. La dernière fois, il a conçu une installation inspirée des jardins japonais. C'est au contact de la culture nippone, fréquentée au cours de ses nombreux séjours, qu'il a ramené ses réflexions sur l'art de la botanique en miniature. Tu savais, toi, que les jardins japonais sont une cosmogonie portative ?
-Une cosmo...quoi ?
-Oh, t'inquiète pas, Tori, l'expression n'est pas de moi, tu t'en doutes. Une cosmogonie portative, c'est le cosmos qui tiendrait dans une main, pas plus volumineux qu'une valise. Les japonais, eux, l'ont concentré à l'échelle d'un jardin, comme représentation de la perfection humaine. Ils l'envisagent comme toile de fond, ou tapisserie, des pensées humaines les plus élevées. Dans l'art du jardin japonais s'exprime la philosophie du sage en quête de plénitude.
Quand Hugh Turner s'est avancé vers nous et que j'ai serré sa main tendue, il a dû me sentir fébrile car il s'est empressé de me mettre à l'aise.
-Pas de gêne je vous prie, c'est un honneur pour moi de servir le prochain film de Tori Amos. En échange, à mon prochain vernissage, vous m'accorderez bien le droit d'utiliser trois de vos chansons en guise de bande sonore.
Je lui ai demandé une explication pour la vitre qu'il avait apportée avec lui.
-Ca, c'est à Cindy de nous le dire. Elle seule sait comment elle va utiliser mon invention.
-Ah, parce que vous avez déposé un brevet pour cette vitre ?
-Tout à fait, c'est un projet sur lequel je bosse depuis des mois et qui me tient particulièrement à coeur : j'ai conçu une serre domestique en miniature. Mon idée, c'est de permettre à des particuliers d'isoler dans leur foyer un espace hermétique vitré. Jusque là, vous me direz, que du très banal. L'originalité c'est que l'on peut aisément retirer la vitre et ainsi modifier à volonté ce que l'on veut y voir exposé. Oui, mais l'astuce, ma cerise sur le gâteau, c'est un procédé inédit de mon invention : un système électrique relié à la vitre, qui lui enverrait de la vapeur d'eau à l'intérieur et la ferait suinter à des degrés d'intensité variables au moyen du régulateur que vous voyez là. Les choses qu'on expose ainsi se trouvent fondues dans l'humeur changeante de la buée. Les gouttelettes deviennent partie intégrante du spectacle.
Hugh, pour m'éclairer, a fixé la vitre sur un support horizontal avant d'installer derrière une plante que Cindy avait apportée. Après avoir branché le système, il m'a demandé de plonger mon regard à travers la vitre. C'est alors que de l'humidité a commencé à se former sur le verre, une légère buée qui transformait à volonté la nature morte que j'observais en authentique tableau vivant. La buée ensuite s'est intensifiée sous le sourire de Hugh, fier de lui, qui me montrait de la sorte qu'il était le seul à maîtriser le phénomène. Puis de l'eau s'est mise à couler comme sous l'effet d'une averse, agissant ainsi qu'une toile qui se serait liquéfiée après qu'on eût déversé sur elle des seaux d'eau bouillante. Le spectacle me rappelait celui que n'importe qui d'entre nous n'a jamais manqué d'admirer, un jour de pluie ou de neige, en regardant glisser les gouttelettes le long d'une vitre, spectacle poétique, banal autant qu'hypnotique. Je n'étais pas au bout de mes surprises. En manipulant encore le régulateur, Hugh a transformé la pluie en givre qui s'est collé sur la vitre, figeant du même coup la plante. Vision glaciale à donner le frisson.
Cindy est venu à son tour m'expliquer que la création de Hugh hantait ses rêves depuis des semaines : à plusieurs reprises mon visage lui est apparu à travers l'écran embué d'une de ses vitres en pleurs. Elle a rêvé aussi de plantes en train de dépérir à l'intérieur d'une serre en miniature. La récurrence de ses rêves l'a décidé à les intégrer à la vidéo de Winter. Perplexe, je me suis contentée de sourire, encore une fois étonnée par la richesse des visions de Cindy, qui peuplent tous ses travaux. On me questionne souvent au sujet de mes textes que l'on trouve obscurs, mais je reste convaincue que l'art de Cindy est infiniment plus mystérieux et étrange. Sous une apparence légère, de naïveté et de dépouillement enfantins, ses oeuvres affleurent la dimension indicible de nos regrets éperdus.
Notre travail ce matin-là a bénéficié d'une ambiance plutôt sereine. Toute l'équipe officiait dans une relative harmonie à laquelle je reste toujours extrêmement sensible.
Les idées de Cindy, d'une simplicité touchante, ne requéraient pas beaucoup d'effort. Me filmer à travers la vitre embuée, à trois mètres à peine de mon visage, ne présentait aucune difficulté majeure dans la mesure où l'axe de la caméra ne variait pas d'un pouce. Sur le moniteur de contrôle, j'ai pu vérifier sur mon visage l'effet obtenu par le verre suintant. J'ai pensé à la surface vitrée d'un lac gelé quand les cristaux enferment des bulles étiolées. Cindy m'a fait remarquer que certaines parties plus floues de la vitre, qui font paraître plus lointain mon visage, créent, c'est étonnant, l'illusion de plusieurs dimensions au sein d'un plan pourtant rapproché qui, normalement, devrait aplatir l'image, annuler la profondeur de champ et, par conséquent, le relief. Cindy a multiplié les prises afin de tester plusieurs idées : elle m'a demandé d'apparaître à l'intérieur d'un cercle dont seul le disque serait sec. Hugh ayant apporté avec lui ses outils de travail a pu chauffer la vitre au niveau de mon visage en y plaquant un appareil métallique circulaire. La buée autour du cercle camouflait jusqu'à l'arête de mon visage. Tandis que je chantais, la photographe a clamé :
-De ta main droite, dessine le symbole féminin.
Au milieu de la matinée, nous avions tellement bien avancé que la réalisatrice a lancé à la cantonade :
-Plus que trois plans !
L'enthousiasme s'est manifesté parmi l'équipe technique. Karen, restée derrière le moniteur de contrôle durant la série de plans que nous venions d'enchaîner, est venue me féliciter.
-Tori, j'ai hâte que tu puisses voir ton clip. Cette vitre, c'est génial. On dirait une nature morte... Et ton visage au milieu... c'est beau ... c'est...
Cindy était bien la seule à se maintenir à distance de la satisfaction générale. Bien qu'apparemment sereine, ses lèvres ne desserraient pas. Elle jetait de fréquents regards au moniteur de contrôle. Parfois je craignais que, sous l'impulsion d'une nouvelle idée, elle nous oblige à tourner un autre plan. Je ne pouvais m'empêcher en effet de me projeter au début de la soirée, quand il serait l'heure pour moi de prendre l'avion que mon amie m'avait réservé. J'imaginais l'angoisse de mes gars si j'avais du retard à mon retour. Comme la pensée de mes musiciens commençait à prendre de plus en plus de place, je me suis promenée dans le studio, m'efforçant de ne pas me laisser envahir par l'angoisse. L'angoisse de quoi au fait ?
Depuis la signature de mon contrat chez WEA, j'ai pu mettre un peu d'ordre dans ma vie. La préparation d'une tournée nécessite un énorme investissement personnel. Autour de cet événement, gravitent toutes sortes de gens, les intermédiaires, ceux qui rendent possibles les manifestations artistiques. Mais, au-delà de la logistique énorme mise en branle, une tournée me procure un sentiment d'ordre et d'harmonie. J'aime la répétition des journées où votre bus personnel débarque dans une ville, où vous investissez l'espace d'une salle de concert, vous vous l'appropriez dès les premiers réglages sonores, les répétitions sans public, la magie souvent électrique des concerts eux-mêmes, enfin, après une phase décompression à l'hôtel, le temps que le matériel une fois démonté retrouve les cales de l'autobus, le départ pour une nouvelle destination, l'esprit de camaraderie qui provoque, parmi mes gars, des crises de fou rire ou des élans cocasses de délire...
Pourquoi ai-je fait une entorse à cette vie planifiée de la tournée ? Pourquoi ai-je rejoint Cindy dans l'ignorance de ce qu'elle allait me demander ? Pourquoi ai-je pris le risque de manquer mon dernier concert et de contraindre les organisateurs de la ville à son annulation ?
Tout se passait bien ce matin-là, les plans s'enchaînaient, nous approchions de la fin. Alors pourquoi me suis-je sentie rattrapée par le doute ? J'ai pensé aux croquis griffonnés nerveusement par Cindy au cours de la nuit dernière, à l'obsession qui les traversait, condamnés à représenter éternellement le même rectangle strié à l'encre noire. Je savais que tout le clip mènerait à cette ouverture dans la cloison qu'il me faudrait de nouveau franchir. De quoi Cindy doutait-elle ? Pourquoi mon second franchissement en sens inverse de la cloison avait-il provoqué chez Cindy une insomnie ?
Les techniciens, déplaçant leur matériel, ont rejoint un angle de la salle. Jetée sur des paravents qu'elle recouvrait sur la descente, une toile noire se répandait généreusement au sol. Il s'agissait d'une installation dont se servent les photographes pour réaliser des commandes de portraits, le drap noir servant d'arrière plan neutre. Je n'ai pu éviter de faire le lien entre la couleur sombre du tissu et les rectangles noirs sur les croquis de mon amie : était-ce la place vide laissée par la mort ou la mort elle-même à l'affut de sa proie ? Je me suis remémorée les réflexions de Cindy au sujet de son père, ces mots qu'elle ne pourrait jamais lui confier mais qu'elle avait brûlé la nuit dernière de lui hurler, désespérément, comme on jette une bouteille à la mer dans un ultime sursaut salvateur.
La partie orchestrale de Winter, m'a expliqué Cindy, déploie chez elle des envies de flammes, rappel des émotions fulgurantes qui la traversent plusieurs fois par jour et qu'elle a besoin d'évacuer quand la coupe déborde.
-Le jaillissement de l'orchestre provoque une transmutation du chromatisme des couleurs, expliquait-elle à son chef op'. Je veux que ça brûle, noir et rouge, passions, pulsion de vie... Tori, je bénis ta chevelure !
Ce n'était pas la première fois que mon amie exaltait la rouquine que je suis. Vérifiant le maquillage de Lesley, elle lui a répété -Encore... Encore... Encore plus.
Le plan a nécessité une lente préparation. Cindy souhaitait reproduire minutieusement son storyboard. Un tableau de Van Gogh, qui l'obsède depuis des années, lui a servi de modèle, en particulier la force incroyable que dégage un champ de blé fouetté par le vent. Sur de nombreux croquis, elle avait dessiné sur fond noir des herbes jaunes et orange. Le plan dont elle exposait le principe aux techniciens paraissait de prime abord assez simple à réaliser, c'est ce que m'a avoué plus tard le chef op' qui croyait qu'il suffirait de filmer un champ un jour de grand vent. Cependant, Cindy exigeait dans le même plan que le champ se mette à virer au rouge, avant qu'on découvre, dès le plan suivant, qu'il s'agissait de ma chevelure. Or, de tels effets nécessitent un filmage en studio. Deux ventilateurs ont été utilisés à quelques centimètres de mes cheveux. Pour que j'y sois bien exposée, il a fallu m'allonger sur une table, la tête tout au bord en sorte que ma chevelure ployait dans le vide. Mais la réalisatrice ne semblait pas convaincue. Les deux ventilateurs ne brassaient pas assez d'air. Mes cheveux restaient trop figés. Le résultat est devenu nettement plus intéressant dès lors qu'on a combiné à l'effet des ventilateurs celui de deux sêche-cheveux empruntés à notre maquilleuse Lesley Chilkes. Le visage de Cindy s'est éclairé alors d'une façon si bouleversante que ce n'est plus la femme que j'ai vue mais la fillette que je n'ai pourtant jamais connue. Son sourire, spontané et sans retenue, m'a revigorée. Malgré la folie du plan qu'elle avait conçu, je commençais à y croire.
Mais Cindy a des exigences auxquelles tout le monde sur le plateau est forcé de se plier. Elle adore quand les effets spéciaux sont réalisés en direct, devant la caméra, comme à l'époque de Méliès, son cinéaste fêtiche. Pour que ma chevelure battue par des vents contraires se gorge soudain de sang, les techniciens ont eu recours à des gélatines rouges devant les spots. Comme la photographe désirait filmer dans la continuité la mutation chromatique, les gélatines ont dû être changées au cours du filmage, ce qui exigeait de nos deux éclairagistes une rapidité d'exécution sans faille s'ils ne voulaient pas se retrouver brûlés au second degré.
Quand j'ai enfin découvert le résultat au premier montage, j'ai été aveuglée par la magie du cinéma. Le plan, très rapproché, combiné au fond noir qui réduit à néant tout sens des proportions, crée l'illusion que ma chevelure est un champ fouetté par les vents. Il m'a fallu un certain temps avant de prendre conscience d'un effet qui a d'abord échappé à mon attention. La pointe de mes cheveux était orientée vers le ciel, alors que, lors du tournage, ils pendaient dans le vide.
-Un jeu d'enfant, m'a rétorqué Cindy. La caméra que tu ne pouvais voir a été retournée. Elle a filmé ta chevelure à l'envers.


(à suivre)

Winter (chapitre 13)


XIII


Ô comme je l'ai senti venir ce dernier plan ! Sous le silence trompeur de Cindy, vibrait l'appréhension qui la rongeait intérieurement. Pourtant, toute l'équipe, dans son insouciance, l'a préparé sans ostentation particulière, comme s'il s'agissait d'un plan que rien ne démarquait des autres. Cindy elle-même n'affichait aucun signe susceptible de suggérer son importance. Mais pour moi qui avais surpris, la nuit dernière, les étranges carnets qu'elle avait griffonnés dans une rage folle, et avais découvert les messages qui portaient trace de ses doutes et de ses angoisses, aucun doute n'était possible : ce dernier plan, elle l'investissait d'une foi à peine imaginable.
A la fin du clip, une fondue au noir devait ponctuer les quelques secondes de silence, avant la reprise de ma voix et du piano. Pour le plan suivant, Cindy avait prévu un enchaînement élégant. De mes deux mains, je devais abaisser le panneau noir qui avait recouvert l'écran. Un tel plan ne présentait a priori aucune difficulté. Même l'ouverture du panneau noir ne nécessitait aucun effort du cadreur. Ce n'est pas en jouant sur le diaphragme de l'objectif que Cindy avait choisi de réaliser cet effet. Il s'agissait en réalité d'un bout de carton noir prédécoupé qu'on devait me voir abaisser comme on ouvre le hublot d'un avion. Dans la continuité d'un zoom arrière, je devais ensuite franchir une seconde fois la cloison en enjambant l'ouverture. L'absence de travelling n'obligeait plus notre chef op' à synchroniser la caméra sur mon déplacement.
L'aspect artisanal du travail de la photographe a exigé en revanche une grande minutie : les premières prises ont pêché par manque de coordination entre les membres de l'équipe. Ou c'était Wilson, notre cameraman, qui zoomait trop rapidement et ne permettait pas à Sean et Robert, les tuteurs du panneau noir, de s'esquiver à temps, de sorte que l'objectif les saisissait avant qu'ils aient eu le temps de disparaître du cadre, ou c'étaient Sean et Robert qui n'agissaient pas dans le rythme adéquat, soit qu'ils aient abaissé le panneau trop rapidement ou trop lentement, soit que le mouvement ait manqué de fluidité, selon Cindy.
Des répétitions ont donc été nécessaires pour obtenir une bonne coordination entre le panneau qu'on m'aide à abaisser et la caméra qui zoome arrière. On a dû recourir au sol à des marquages à la craie. Autant de rigueur n'a pas facilité ma partition. "partition" est bien le terme employé par la réalisatrice quand elle me parlait de mon travail. Bien qu'elle ait insisté sur le caractère initiatique du parcours de mon personnage, je ne parvenais pas à saisir les sentiments qu'elle essayait de me décrire. Cindy, je l'ai déjà précisé, déteste expliquer sa démarche. Elle clame souvent qu'elle ne dirige pas les acteurs et qu'une scène ou un plan ne doivent leur réussite qu'à la magie impromptue du tournage. Si cette magie n'est pas au rendez-vous, aucun montage, aussi génial soit-il, ne pourra en compenser l'absence. L'émotion, dit-elle, naît avant tout d'un élément incontrôlable : la grâce. C'est une alchimie qui dépend des rapports humains au sein de l'équipe de tournage mais qui, au-delà de cet aspect, se montre la plupart du temps récalcitrante. En dépit de cet aveu d'impuissance, je préfère le terme d'humilité, elle a dû déroger à son principe pour les besoins du plan ultime de Winter dont la réussite tenait exclusivement à la qualité de mon interprétation. Je ne suis pas comédienne. Sur scène, assise devant mon piano, je ne joue que ma musique. Par ailleurs, je n'incarne que moi.
-Winter, c'est ton voyage intérieur, tu en reviens plus chargée de sens qu'au moment du départ, mais plus légère aussi.
Cindy ne fait aucune différence entre Tori et mon personnage, mélange troublant à l'écran de ma personnalité et de l'interprétation qu'en donne mon amie. C'est pourquoi j'apprends autant sur moi-même que sur elle quand je visionne les vidéos de Silent all these years, Crucify, China et Cornflakes girl.
De tous les plans où Cindy m'a obligé à puiser jusqu'au tréfonds de mon être, celui qui clôture Winter demeure sans conteste le plus difficile que j'aie eu à jouer. Chaque prise se terminait par le sempiternel haussement d'épaules de la réalisatrice qui nous signifiait qu'il fallait la refaire. Je ne compte plus le nombre de fois que j'ai dû rejouer cette scène. Sean et Robert, à force de la répéter, ont eu le loisir de parfaire la synchronisation de leurs gestes. Pourtant, la réalisatrice conservait l'expression boudeuse que je lui connais bien quand elle se sent contrariée. Au bout de la dixième prise, j'avais même acquis, je pense, une belle fluidité dans mes déplacements. Franchir la cloison ne me posait alors plus le moindre problème. Je m'étais calquée sur la musique que diffusaient en permanence les enceintes pendant le tournage.
-Je comprends pas ce qui se passe, m'a même avoué Karen venu retoucher mon maquillage après la énième prise. C'est vraiment parfait. Je le vois bien quand je suis devant l'écran de contrôle.
-Je crois que ça vient de moi, de ce que j'exprime ou n'exprime pas. Elle veut, au retour de mon personnage, que je ramène l'enfant en moi tout en redevenant adulte.
-Tu peux faire sentir ça ? s'est étonnée Karen.
-Apparemment, non.
Si encore Cindy avait osé me dire ce qui n'allait pas, cela aurait pu m'aider dans mon jeu. Or, elle ne m'adressait presque plus la parole. A la fin de chaque prise, nous restions suspendus à son verdict qui se faisait quelquefois attendre parce que la photographe quittait le plateau.
Entre la dixième et la vingtième prise, je commençais à me sentir très mal, offusquée du temps que nous perdions, incapable de puiser en moi la moindre once de talent. Et je me suis mise à douter. Le doute s'est mué en un sentiment de gâchis, lui-même évincé par celui d'un vide abyssal accompagné d'un dégoût de moi-même.
Alors que Cindy s'apprêtait à lancer pour la énième fois le mot d'ordre "Action !", son regard a croisé le mien. Je tenais à peine debout. J'avais envie d'arrêter le tournage, incapable de lui donner ce qu'elle demandait, déçue autant qu'épuisée, lavée, lessivée. La mine décomposée, je sentais glisser sur mes joues le charbon à paupières. Ma vue se brouillait. A mon tour de ralentir la cadence, d'avoir besoin de marcher dans la pièce sans qu'on vienne troubler mes pensées. Gagnée par l'accablement, mes impressions se teintaient de sombres éclats qui accentuaient ma désolation, alors que toute l'équipe ne savait plus trop comment me ramener à la raison. Cindy n'a jamais tenté d'écourter les moments de réflexion que je m'accordais. Elle restait assise, penchée, les bras posés au travers des jambes, prostrée dans un silence infini. J'ai vu Lesley oser une approche.
-Cindy, je crois que tu l'as ton plan. Tu verras, quand tu visionneras toutes les prises, c'est obligé, tu trouveras la bonne.
Sans bouger d'un pouce son corps devenu désespérément lourd, Cindy n'a pu retenir les larmes qui s'écoulaient sur son visage figé.
Le tournage interrompu, l'ordre a été donné aux techniciens de quitter la salle. Karen et Lesley m'ont lancé des regards inquiets avant de disparaître à leur tour.
Une fois seules, Cindy et moi nous sommes dévisagées dans un silence qui m'a paru interminable. C'est elle qui l'a rompu la première.
-Qu'est-ce qui se passe, Tori ?
-Je comprends pas ce que tu cherches. Tu m'as dit que c'était l'adulte qui refranchissait la cloison à la fin. Comme au début...
-Non, pas comme au début, justement... Tori ramène de son voyage la fillette qu'elle fut jadis. L'enfant et la femme cohabitent en elle.
-Mais, je sais pas faire ça, Cindy.
-Tori revient de ce voyage enrichie de l'enfant qu'elle ramène. Mais cette richesse intérieure est en même temps la douleur qu'elle porte.
-C'est donc un mélange d'épanouissement et de tristesse que tu me demandes, c'est bien ça ? Pourquoi tu me dis rien depuis la première prise ? J'ai cru que tu cherchais à me torturer...
Les épaules de Cindy se sont affaissées brutalement, comme sous le poids d'une douleur insoupçonnée. Pour la première fois, je l'ai vu craquer. Ses mains n'ont pas eu le réflexe de camoufler le visage en pleurs, par inexpérience sans doute, à moins que ce ne soit par souci d'honnêteté. Elle a quitté le studio et m'a laissée seule, livrée à mes interrogations, comme une punition à laquelle elle me soumettait.


(à suivre)