Depuis sa création, l'unique roman d'Alain-Fournier est devenu l'oeuvre française la plus lue. Il est considéré comme l'un des cinq romans les plus importants du XX°siècle. Au fil des décennies, sa popularité n'a jamais été démentie. Des générations d'adolescents y ont puisé le secret indicible de leurs aspirations vers l'absolu. C'est qu'au-delà de l'époque où l'auteur l'a composée, cette histoire a atteint une indéniable universalité. Je sais à présent que ce n'est pas la romance sentimentale entre Augustin et Yvonne qui a défié les années. Il existe bien d'autres histoires d'amour autrement plus puissantes; je pense à Tristan et Yseult, à Roméo et Juliette, à Pelléas et Mélisande... En revanche, ce qu'Alain-Fournier avait compris avant tout le monde (n'oublions pas qu'il avait une vingtaine d'années quand son roman fut édité, quelle prescience tout de même !) c'est la part de rêve inhérente à chacun de nous, et qui chez l'adolescent atteint une dimension symbolique absolue. Dans ses aspirations à la plénitude, l'adolescent trouve un refuge aux angoisses liées à son avenir. Ayant déjà vécu le deuil de son enfance, il s'accroche à ses derniers rêves comme à une bouée. Augustin n'aime pas Yvonne en tant que personne mais en tant que fantasme absolu de la femme. N'est-ce pas, une fois passés les rêves de l'enfance, l'ultime mythe auquel l'homme doit se confronter ? N'oublions pas que Le grand Meaulnes est le roman de la désillusion, suprême lucidité d'un auteur précoce qui avait déjà perçu la tragédie humaine que seuls les quinquagénaires, d'habitude, comprennent. Alain-Fournier n'était plus un môme dans sa tête, mais ce qui rend son roman si bouleversant, c'est qu'Augustin, son double fantasmé, s'accroche avec une rage déchirante à ses rêves d'adolescent alors qu'il n'en est plus un déjà. Et il le fait sans aucun espoir. La vérité insoutenable que transperce le roman est celle-ci : les moments magiques que nous offre la vie, au hasard de nos rencontres, ne se reproduiront jamais plus. Tenter de les revivre nous condamnerait à errer sur le chemin des chimères les plus amères.

Jean-Daniel Verhaeghe, en 2006, a corrigé les défauts du premier film en revenant vers un style infiniment plus simple, mais qui finit pas sombrer dans l'académisme. Si les adolescents d'ajourd'hui vont voir ce film, ce qui est loin d'être une certitude, je comprendrai que cela les rebute encore plus du roman. En fait, ce qui me gêne, ce sont peut-être les raisons que je devine sous-jacente au film. N'oublions pas qu'il y a trois ou quatre ans, un film anodin a eu contre toute attente un très joli succès en France, dans les salles. Les Choristes a séduit un public populaire sensible à la madeleine que lui tendait cette comédie de moeurs. La France faisait comme si elle vivait encore dans les années cinquante. Ce retour à l'ordre, à l'autorité, cette négation du mal des banlieues. Certes, de belles valeurs traversent ce film, mais quel anachronisme ! Du coup, au collège, et ailleurs, les chorales se sont multipliées. Une émission de télé réalité a profité de l'engouement pour cette époque où les délinquants n'existaient pas. Dans Le pensionnat, on retrouvait l'autorité du proviseur rétablie. Le grand Meaulnes semble suivre les traces de cet état d'esprit dans l'air du temps, ce que tendrait à confirmer la présence de l'acteur découvert dans les Choristes, Jean-Baptiste Maunier (tiens encore un prénom composé commençant par Jean !). C'est donc un film sage comme une image, totalement inoffensif, qui ne comprend rien aux tourments d'Augustin Meaulnes réduits à pas grand chose. La réalisation est tout juste du niveau d'un téléfilm français, tellement appliquée que n'y passe aucune magie. Mais qu'est devenu le charme bouleversant du roman ? Le pire dans cette adaptation, c'est la disparition presque totale d'un personnage primordial du livre, même s'il y apparaît assez peu : Frantz de Galais. Les scénaristes ont eu peur de la complexité des intrigues, et ont décidé d'en sacrifier une partie. Malheureusement, Frantz de Galais, le double fantasmé d'Augustin Meaulnes, perd toute sa signification, sa force. Disparu l'épisode des Bohémiens qui s'installent dans le village, disparue l'aide qu'apporte le bohémien (Frantz déguisé) pour permettre à Meaulnes de retrouver le domaine sans nom. Au-delà de cette faute de goût, l'adaptation est plutôt fidèle, mais tronquée, ce qui ne rend pas justice à la belle et savante construction narrative du roman. Si vous êtes comme moi des admirateurs du roman, passez votre chemin, la douleur serait trop forte.
1 commentaire:
Je ne vais pas t'étonner. Ce roman est évidemment fondateur de mon univers (en même temps, pour des raisons diverses, que Le Petit Chose de Daudet), lu à la fin de l'enfance, dont je possède une belle édition, qui appartient en vérité à mon mari, également amoureux de ce livre.
Je suis peinée de lire ce que tu écris au sujet de la jeunesse, insensible à ce chef-d'oeuvre.
(Si seulement j'avais eu un professeur comme toi !)
Plus je te lis, plus je me sens chez moi. Tu exprimes magnifiquement ce qui reste coincé en moi mais qui vit intensément.
Enregistrer un commentaire