mercredi 23 juillet 2008

Un concert de toute beauté

photo : Christian Piednoir, avec son aimable autorisation
(Loreley prog festival 2008)

A l'instant où je prends mon clavier-plume, je me sens envahi encore de doux frissons. Mes membres se liquéfient, un océan de tendresse déploie ses vagues successives dans mes veines. Comment traduire en mots le moment magique que je viens de vivre vendredi soir, entre 23h et 1h du matin, grâce à deux artistes que j'affectionne particulièrement, Klaus Schulze et Lisa Gerrard ?
Le week-end dernier, Loreley, superbe ville bâtie sur les rives du Rhin, en Allemagne, a accueilli dans un espace magnifique, surplombant de deux ou trois cents mètres le célèbre fleuve, la troisième édition du festival Night of the prog qui voit se rassembler, pendant trois jours, la vaste communauté du rock progressif. Ce courant du rock a connu son heure de gloire dans les années 70 et début 80, avant d'être évincé par le Punk qui l'a renié sous prétexte que ce n'était pas du vrai rock, mais du rock d'intellos fait pour des intellos. Quelques grands groupes ont donné ses lettres de noblesse au rock progressif : Yes, Genesis, Pink Floyd (même si ce groupe ne s'est jamais réclamé de ce mouvement), Emerson, Lake & Palmer, Mike Oldfield...). Et bien que la presse musicale d'obédience pop/rock l'ait à tout jamais banni, le rock progressif a perduré grâce à la passion que lui vouent des groupes plus récents comme Marillion, Arena, Pendragon, IQ qui en sont les dignes et sincères continuateurs.

Cette année, le festival de Loreley accueillait en son sein Klaus Schulze et Lisa Gerrard, deux artistes a priori inconciliables mais pour lesquels je cultive depuis 20 ans une passion qui ne s'est jamais démentie. On pourrait gloser sur la légitimité d'inviter ces deux musiciens qui ont fort peu à voir avec le gratin du nouveau rock progressif.
-Klaus Schulze, pour ceux qui ont l'heur de le connaître, est probablement le plus grand compositeur allemand de musique électronique qu'ait vu naître notre XX°siècle, un artiste intègre, extrêmement productif (une centaine d'album à son actif, en comptent les éditions spéciales comprenant des inédits), trop peut-être, et dont la musique visionnaire, onirique, déploie des trésors d'inventivité sonore.
-Lisa Gerrard relève, quant à elle, depuis ses débuts au sein de la formation anglaise Dead Can Dance (ce nom est à l'origine celui d'un masque aborigène que l'on voit dans la couverture du premier album éponyme du groupe), de la scène gothique qui sévissait au début des années 80. Le couple qu'elle formait alors avec Brendan Perry, à la ville comme à la scène, est devenu au fil des ans l'un des mythes les plus unanimement admirés de la scène gothique. Combien de groupes gothico-métal ne se réclament-ils pas de Dead Can Dance ? Les Nightwish, Within Temptation, The Gathering auraient-ils existé sans le groupe de Lisa Gerrard ? Ce n'est pas si sûr. Il serait toutefois dommage de ne voir en Dead Can Dance (traduction littérale : Les morts peuvent -savent- danser) qu'un groupe gothique de plus. L'âme gothique sera davantage représentée par le groupe de Robert Smith : The Cure. Dead Can Dance était trop personnel pour se cantonner au rock gothique. C'était sans compter la fascination de Brendan Perry et de Lisa Gerrard pour les musiques médiévale, arabisante et africaine. Lorsque Brendan et Lisa ont mis un terme à leur collaboration artistique, la renommée de leur groupe avait atteint son apogée. Leur dernier album en date, et qui le restera malheureusement, est le superbe Spirit chaser (1996) que d'aucuns rejettent sous prétexte que c'est un disque de World music. Oui, c'est sûr, Spirit chaser n'est plus un album gothique, mais cela reste une superbe oeuvre apaisée, sereine, un voyage intemporel aux confins du Nil où brille la voix de Lisa Gerrard et les compositions plus chaloupées de Brendan Perry.
Depuis, Lisa Gerrard poursuit une carrière solo fructueuse. On est en droit toutefois de lui préférer la période de Dead Can Dance, infiniment plus riche musicalement. De façon un peu injuste, elle s'est fait connaître d'un public plus large, plus populaire, à partir du moment où de grands cinéastes se sont intéressés à elle : entre autres Michael Mann avec Heat (déjà réalisateur de The keep et 6°sens où il faisait appel à Tangerine Dream et Klaus Schulze), et Ridley Scott (Gladiator). Sa carrière solo dès lors s'est cantonnée dans un registre musical éprouvé, qu'elle maîtrise certes à la perfection, mais qui ne lui demande pas un gros effort non plus, comme si elle se contentait systématiquement de tisser à présent le même fil conducteur. Mais cela n'a pas entamé l'admiration que je lui voue.

Alors, vous pensez bien quelle fut ma joie, mon enthousiasme, quand m'est parvenue l'information selon laquelle Klaus Schulze et Lisa Gerrard allaient sortir un album ensemble. Cet album est à présent sorti dans tous les bacs de la Fnac et autre Virgin (il n'y a plus les disquaires d'antant, quel dommage !). Je n'ai pas encore écouté Farscape, mis à part quelques extraits sur myspace. Et ô surprise, ces deux artistes que j'adore sont invités à participer au festival de Loreley le 18 juillet de cette même année ! L'émotion pour moi était double, voire triple : dans un premier temps, il faut savoir qu'un génie tel que Klaus Schulze (j'assume le terme de génie, même s'il peut paraître excessif. Pour vous en convaincre, je vous invite à jeter une oreille à la musique qu'il composait dans les années 70, et vous me direz ce que vous en pensez à une époque où l'on n'avait jamais entendu ce genre de musique, à une époque d'avant la techno, d'avant la "dance music", à l'époque où sévissaient la soul et le disco) était totalement oublié depuis près de 25 ans, suprême injustice d'une presse rock qui encense avant de détruire puis d'ignorer les vrais artistes. Schulze n'a jamais cessé de composer ni de sortir des disques. Sauf qu'aucune revue officielle n'a jamais plus daigné les chroniquer. Il a suivi une carrière discrète, mais fort productive : une centaine d'albums à son actif (oui, je n'exagère pas !), n'abandonnant jamais son goût pour la recherche sonore, n'ayant jamais troqué son âme germanique pour répondre aux sirènes des producteurs américains, donc un artiste européen, intègre, mais oublié. Il va de soi que le disque qu'il sort avec Lisa Gerrard pourrait lui redonner un semblant de célébrité, même si l'on sait que sa carrière est définitivement derrière lui. C'est émouvant pour moi cette renaissance médiatique d'un artiste que je respecte infiniment. D'autre part, je trouve cette collaboration inespérée entre Lisa et Klaus fort émouvante car le compositeur allemand est très malade. Enorme fumeur jusqu'à très récemment, ayant connu au milieu des années 80 les dérives de l'alcool, il est de ces artistes rock (c'est un ancien batteur et guitariste) que l'on pourrait qualifier de "rescapés". Et sa délivrance, la main qui s'est tendue vers lui, est celle d'une femme, pas n'importe laquelle, une femme d'une noblesse incontestable, respectée partout dans le monde, une artiste accomplie pour laquelle il vouait secrètement une véritable admiration. Et enfin, mon émotion fut décuplée par le fait que c'était la première fois que je pouvais admirer l'un et l'autre sur scène, en direct, après dix années d'écoute de leurs disques respectifs. Non seulement, je pouvais les admirer, mais ensemble, d'une pierre deux coups comme on dit dans le langage populaire, ce qui équivalait pour moi à un plaisir au carré.

Alors, ce concert, comment s'est-il passé ? Il fut magique. Un moment d'une rare humanité, riche de tout ce qu'impliquait le contexte que j'ai pris la peine de vous décrire : la maladie de Klaus Schulze qui l'avait obligé à annuler deux dates de concert prévues en Europe, l'anonymat dans lequel il végétait depuis deux décennies. Ses doutes concernant la possibilité un jour de remonter sur la scène (il a quand même 60 ans sonnées), lui qui est si reconnaissant envers ses fans, lui qui entretient un rapport si chaleureux avec eux. En connaissez-vous beaucoup, vous, des musiciens qui, après leur concert, restent pendant près d'une heure auprès de leurs fans pour leur signer des autographes, avec le sourire qui plus est, et en échangeant avec eux quelques mots chaleureux ? J'ai eu certes ma dédicace, mais je ne lui ai pas parlé car j'étais intimidé, trop ému, et puis quand on est fan on a peur de paraître lourd, maladroit, bêtement admiratif, même si c'est le cas en vérité.

L'histoire, telle que je l'ai apprise par Olivier Bégué, un fan schulzien absolu depuis les origines (le veinard, il a eu la chance de découvrir chaque opus de Schulze au moment-même de sa sortie, en direct pour ainsi dire), est la suivante. Un jour, Lisa prend contact avec Klaus et lui apprend qu'elle souhaiterait le rencontrer, étant elle-même une de ses fans. La rencontre a eu lieu en Allemagne, chez Klaus lui-même. Auparavant, ils ont chacun de son côté composé leur propre partition, lignes vocales pour Lisa et nappes électroniques pour Klaus. Et ils ont passé plusieurs jours à enregistrer dans le studio de Klaus Schulze leur premier album en commun. Lisa a plaqué ses lignes vocales sur la belle musique que lui a tissée Klaus. Avant de repartir, elle lui aurait dit. "Bon, Klaus on remet ça dans un an !" Très professionnelle, la dame, aux dires de Schulze lui-même, totalement admiratif de l'artiste qu'elle est.


photo : Christian Piednoir, avec son aimable autorisation

(Loreley prog festival 2008)

J'ai pris le temps de vous raconter le contexte humain aux sources de cet album, Farscape, pour que vous puissiez comprendre l'émotion qui m'a saisi lorsque ce fut au tour de Lisa et de Klaus d'apparaître sur la scène de Loreley.
A 23h15, Klaus est entré en scène et s'est assis (le pauvre a du mal à marcher à cause de sa maladie qui l'a considérablement handicapé) devant ses machines, face au public. Aux applaudissements et aux cris d'amour qu'il recevait de certains spectateurs passionnés, il nous a répondu par un baiser de ses mains sur ses lèvres, le sourire d'un enfant ! heureux d'être là et de pouvoir communier avec son public. Avec Schulze, la musique n'a pas de contrainte temporelle, elle a besoin d'espace pour naître, évoluer, se déployer et révéler peu à peu ses pépites. C'est pourquoi ses introductions s'étalent assez souvent dans la durée, avant que le rythme ne commence à s'installer puis à s'accélérer. Au cours du concert, Klaus Schulze a fait jaillir de ses instruments informatiques et électroniques des sons d'une pureté inouïe sur lesquels il posait des nappes synthétiques d'une douceur palpable ainsi que des boucles séquencées d'une finesse exquise. Le public était prostré, les oreilles tendues, comme hypnotisé par la force gracile de cette musique intemporelle. Le set de Schulze a peut-être duré une demi heure, le temps de nous interprêter deux morceaux de sa composition. Il y eut un contretemps cocasse et si touchant : étant parvenu à une impasse qui ne lui permettait plus de faire évoluer sa composition (toujours en partie improvisée), il a baissé peu à peu le volume sonore de ses instruments et, alors que tout semblait terminé, le public s'est mis à applaudir. Klaus en souriant, ému, s'est alors levé, est venu près du micro au milieu de la scène et nous a expliqué que son morceau n'était pas fini, mais que, si le public avait applaudi sa fin, alors il s'en remettait à nous et considérait lui aussi que sa compo était finie. C'est incroyable l'humilité de cet artiste, l'émotion extraordinaire que l'on sentait dans sa voix douce, son sourire enfantin, ému. Ce fut l'un des plus beaux moments du concert, cette façon d'accepter la décision du public qui avait applaudi même si c'était par erreur.

L'apparition de Lisa restera aussi un moment gravé dans mes souvenirs les plus magiques : Klaus jouait depuis quelques minutes son second morceau. La scène était embrumée par des jets de fumée qui jaillissaient d'un tuyau, et qui, mêlés aux divers spots de multiples couleurs, conféraient à la musique un onirisme dont elle n'a aucun mal à user toute seule. Et, au coeur de cette fumée dense et volatile (il y avait du vent qui la faisait tournoyer avant de se dissiper), apparut Lisa, debout face au micro pendant que Schulze, à sa gauche, continuait à jouer devant ses machines. La découvrir là, dressée comme une sibylle, alors que l'instant d'avant sa place était vide, alors que personne ne l'avait vu entrer sur la scène, quelle émotion ! Indescriptible ! Et sa voix à nulle autre pareille, une voix de contralto d'une profondeur abyssale et pourtant d'une souplesse inouïe, modulable à l'infini, ce chant caractéristique de notre prêtresse admirée qui lui fait retrouver le langage des origines de l'humanité, celui du nouveau né, un langage spontané et libre, proche des onomatopées. C'était la première fois que je la voyais. Dans la réalité, elle est encore plus belle que sur n'importe quelle image ou vidéo.
Elle était drapée dans une robe droite, de soie bleue, serrée à la taille, aux manches longues, au décolleté en forme de balconnet surmonté d'une collerette à paillettes argentées. Derrière sa nuque, un chignon en boule ramassait une partie de sa longue chevelure blonde. Quand Lisa chante, son jeu de scène est ahurissant, ou plutôt son absence de jeu de scène, pourraient dire certaines mauvaises langues. Elle ne bouge pas d'un pouce, droite, austère, les yeux clos dans une concentration extrême, pendant que sa voix s'élève au-dessus des horreurs terrestres pour viser l'essence de toute félicité humaine, une voix pure et céleste, mais qui sait aussi se faire organique, tellurique.

Le plus bouleversant pour moi fut d'observer Klaus Schulze pendant que Lisa chantait. Concentré sur ses claviers, à l'écoute de tout ce que sa partenaire pouvait lui proposer, prêt à lui répondre de manière idéale, soulignant ses silences au moment adéquat, accompagnant les inflexions de son chant par un écrin sonore dont il lui faisait cadeau. Le plus fascinant pour moi fut de noter le lien infiniment subtil établi entre les deux artistes. Entre eux, s'est instauré un dialogue subliminal. Klaus avait dû sampler la voix de Lisa avant de la mixer à l'aide de ses machines, de sorte qu'à chaque fin de phrase musicale de la chanteuse australienne, il lui renvoyait son écho, sa résonnance ; non pas vraiment son écho mais sa mémoire céleste. La musique que faisaient naître ses doigts délicats tissait un écrin de toute beauté à la voix de Lisa. Comment traduire en mots la délicatesse, la douceur, la profondeur de cette musique tout entière dévouée à la cause de cette voix admirable ? C'était un dialogue entre les deux artistes, respectueux de la respiration de l'autre... une preuve d'amour.
Un autre moment sublime : Klaus sort avec Lisa. Le public applaudit. Premier rappel. Klaus revient seul et nous joue un très beau morceau, pulsé et planant à la fois. Il se retire. Deuxième rappel. C'est au tour de Lisa de revenir seule sur la scène et de chanter a cappella. C'est alors que Klaus, le dos voûté tel un gosse facétieux, entre derrière Lisa dont les yeux sont fermés et, nous engageant d'un signe à ne surtout pas réagir à son arrivée, se glisse à pas de velours vers ses machines, alors que la chanteuse continue son solo sans musique. Et lorsque la musique s'introduit en douceur, dans le silence entre deux vocalises, Lisa ne réagit pas. Les yeux fermés, comme si cela coulait de source, elle continue son chant, les deux artistes de nouveau réunis pour nous offrir un dernier rappel extatique.
Des gens parmi le public ont pleuré de bonheur parce que cette musique, cette voix, et l'alchimie qu'elles créent ensemble, nous renvoient à notre nudité originelle, notre humanité, avec tout ce que cela implique d'expériences douloureuses, de doutes, de joie, d'espoir, d'amour. J'ai eu aussi l'oeil humide à la fin d'un concert gorgé d'amour... L'espoir de vivre dans un monde harmonieux qui rapprocherait les êtres, les nationalités, les cultures et les styles, au lieu de les opposer.
Je garderai longtemps auprès du coeur les notes apaisantes de ce concert magique. Indicible.

mercredi 28 mai 2008

"Lumineux regrets" : commentaire d'une lectrice passionnée


A la lecture du commentaire viscéral que Nicole Papazian m'a adressé au sujet de mon recueil de nouvelles Lumineux regrets, paru aux Miroirs du Sud, j'ai éprouvé une sorte de soulagement, l'expression d'un indicible sentiment de justice.
Ci-dessous, voici le commentaire de cette lectrice passionnée suivi de la réponse qu'elle était en droit d'attendre de ma part.
J'ai toujours, secrètement, vécu l'écriture comme un espace d'échanges, une circulation des affinités électives. La missive acérée de ma lectrice me rend indescriptiblement humble...

"Bonjour Frédéric,
Je me permets cette pseudo-familiarité en vous nommant par votre prénom. J'ai même hésité à dire FRED! J'espère que vous ne ressentirez pas cette -familiarité- comme celle vulgaire des vaniteux qui, au moindre sourire de politesse, vous tapent sans délicatesse dans le dos ou vous poussent du coude en vous faisant des confidences à voix trop haute, mais le signe d'une intimité nécessaire que j'ai vécue en lisant votre vie non racontée, ni contée, mais -vécue- si intensément au jeune âge qui est encore le vôtre. La trentaine presque révolue et flirtant avec la quarantaine, il vous a semblé sûrement urgent de faire savoir vos lumineux regrets à ceux qui voudront bien vous suivre ces 10 années d'écriture solitaire pour tenter de décrypter ces douces ténèbres qui sont loin d'être aussi douces qu'elles sont qualifiées. Se lit en effet votre fascination pour les êtres qui vivent intensément leur vie et savent puiser dans leurs expériences toute la grâce éphémère de leur passage sur terre. Votre lucidité redoutable édulcorée de digressions étrangement opaques risque de heurter et de conduire au renoncement à la lecture intégrale. Quel dommage ! Votre plume trempée dans l'encrier ensanglanté de la vie mérite tellement une attention plus attentionnée que celle préconisée par la méthode de la lecture rapide. Oui, terminée la lecture de ces nouvelles sans fin, me laisse une impression de malaise littéraire comme la vraie littérature éternelle qui sait > nous offrir un bout d'éternité. Vous rêvez, volontairement éveillé, du beau monde apparent bien sordide. En nous glissant dans l'inconnu de l'aquarium, on perçoit les mélodies chorégraphiques qui s'évadent insidieusement vers la Madonna de ce siècle et les pintes des Pubs irlandais où la provocation vineuse combinée à la détresse manifeste camoufle le rejet permanent de la médiocrité, rejet que vous revendiquez à peine implicitement dans votre analyse au sens psy. Les allégories intriguent et interpellent, alors qu'il n'est pas question du maniement manipulateur des figures de style qui n’auraient que la fonction d'épater le pédant. Le dialogue avec (vos) pensées traduit si bien la présence de l'absent(e). Quelle joie de savoir qu'il existe dans ce monde contemporain désarticulé par des êtres sans chair, figés devant des écrans narquois, des Hommes qui peuvent encore s'inscrire dans un cercle de craie caucasien, puis se retirer dans les coulisses pour vivre par l'écriture ses rêves, chasser ses cauchemars, assumer ses fantasmes, calmer ses angoisses ! Grâce à la grâce de votre talent vous avez su déverser votre trop plein de vie dans la vacuité de la banalité de la vie à laquelle il vous est impossible de vous résigner et c'est tant mieux.

nicole papazian



Madame

Merci infiniment de vivre si intensément mes textes arrachés à l'inévitable oubli de notre époque amnésique.
Je suis encore peu habitué à susciter chez mes lecteurs une réaction si aiguisée, ou alors ils n'ont jamais pris la peine, par décence peut-être ou parce qu'ils se sentaient trop gênés pour cela, d'exprimer simplement leur ressenti, ce que vous faites avec force.
Je crois deviner en vous une âme soeur.
Jusqu'à ce recueil de nouvelles, l'écriture n'a jamais été pour moi un passe-temps. Je n'ai jamais eu l'humilité de laisser croire que je m'adonnais à l'écriture comme un écrivaillon. Je suis peut-être aveuglé par mon égo, mais je crois profondément en mon art. Personne ne pourra me retirer la certitude indélébile que mon écriture, dans ses meilleurs moments, a le pouvoir de soulever des torrents de passion. Vous en êtes la preuve. Vous ne vous contentez pas de lire mes histoires, vous les investissez avec une violence qui me rend à juste titre celle dans laquelle j'ai trempé mon "encre ensanglantée".
Vous êtes la seconde critique la plus importante que j'aie reçue. La première était celle du cinéaste Michel Deville à qui j'avais offert "Sur les traces d'Aurélia", mon précédent ouvrage.

Je suis prêt à présent à écouter les notes que vous avez prises sur chaque nouvelle, quelle qu'en soit leur teneur. Vous avez le droit de ne point m'y ménager. Je ne vous en estimerai que davantage.

Frédéric Tallieux

lundi 14 avril 2008

WINTER (chapitres 1 et 2)

Voici la version remaniée et expurgée de WINTER. J'ai décidé que c'était la version director's cut.
Cette nouvelle, que vous me ferez peut-être l'honneur de lire, malgré sa longueur, je la porte en moi depuis près de trois ans. Mais je suis un grand fainéant, j'ai besoin d'être attiré par l'écriture, qu'une force supérieure à ma volonté m'y pousse, sinon je laisse en champ des projets d'histoires le plus souvent avortées.

Celle-ci a résisté avec une force inouïe à l'entonnoir d'oubli qui menace bien de mes projets quand je ne les exécute pas dans l'immédiat. A la source de ce récit, existe un clip vidéo de Tori Amos, sa chanson Winter mise en images par Cindy Palmano, sa réalisatrice attitrée. J'ai déjà édité un billet sur l'expérience que la chanteuse américaine a relatée au sujet du tournage de ce clip, expérience qu'elle confiait dans un commentaire qui accompagnait en bonus cette vidéo. (http://fred-lumineuxregrets.blogspot.com/2007/10/quelque-chose-denfantin.html )


La chanson Winter m'a toujours bouleversé, mais l'éclairage qu'en donne Tori Amos dans le double DVD qui réunit toutes ses vidéos a décuplé l'affection que je lui porte. Le clip de Cindy Palmano est une merveille d'innocence retrouvée, comme si, par sa technique désuète, la photographe avait retrouvé le chemin précieux de l'art primitif.


J'ai eu envie de relater à mon tour l'expérience d'un tournage auquel je n'ai pas assisté et dans lequel pourtant je conserve l'empreinte de ma présence. Les sentiments contradictoires qui animent mes personnages relèvent d'une part de ceux que Tori dans son commentaire a essayé de traduire, et d'autre part je m'efforce de recréer, en me laissant une marge d'invention sans laquelle il n'est point de création.






I


Ne me demandez pas comment je me suis retrouvée embarquée dans cet avion à destination de New York, au milieu de ma tournée Under the pink qui vient de faire escale à Los Angeles.
Sachez que je n'ai pas pour habitude d'abandonner mon groupe à trois jours seulement d'un énorme concert, surtout en pleine période de réglages sono qui nous voit mettre au point la nouvelle set list et répéter ensemble pour jauger l'acoustique de la salle.
Et pourtant, je me suis taillée comme ça, en catimini, à la veille de nos répétitions. Je vous prie de croire qu'on me connaît dans le milieu pour mon ultra professionnalisme et mon exigence artistique. Je n'ai aucun scrupule non plus quand il me faut pousser un coup de gueule. Ca file droit après, c'est moi qui vous le dis. Quand je pense à la fillette qui entrait au conservatoire à huit ans, apeurée quand ses professeurs, avec un plaisir sadique, s'acharnaient à refouler toute créativité en elle, jusqu'à la dégoûter du piano, son instrument fêtiche qu'elle avait appris à dompter toute seule comme une grande; quand je pense à cette enfant qu'on avait laissée exsangue le jour où on lui avait assuré qu'elle n'aurait jamais l'étoffe d'une artiste, qu'elle serait peut-être tout juste bonne à faire danser les boîtes de nuit, je me sens fière de ma revanche, d'avoir su retrouver, grâce aux encouragements de mes parents, la voie de la création musicale pour laquelle je me savais destinée depuis mon jeune âge.
Je n'ai jamais considéré la musique comme un passe-temps, n'en déplaise à mes profs. Mes musicos sont là pour témoigner la discipline à laquelle je les soumets; contre les mauvaises habitudes du show biz, j'exige la ponctualité. Je veux que chacun se donne à deux cents pour cent. Il n'y a qu'à ce prix que la musique peut se frayer un chemin jusqu'à l'âme du public. Je suis convaincue que l'émotion musicale est le produit d'une rigueur de chaque instant. Autant j'écris mes textes dans la foulée d'une inspiration fougueuse que je ne retravaille presque jamais, autant j'interprète mes chansons en ne laissant aucune place au hasard.
Cela me tracasse quand j'imagine, demain matin, mes musiciens m'attendant, au début avec le sourire (Tiens, pour une fois qu'elle est en retard), puis avec inquiétude.
Qui d'autre que Cindy aurait pu me déroger à mes principes ? Elle a appelé mon portable sur les coups de 20 heures. J'étais allongée dans ma chambre d'hôtel après un repas bien arrosé à la bière auquel m'avaient conviée mes p'tits gars.
-Tori ?
-Cindy ! C'est toi ? Mais d'où tu m'appelles ?
-Faut que tu viennes... Vite !
-Tu déconnes ou quoi ? Tu sais où je suis ?
-A L.A, je crois bien...
-Oui, à L.A. Figure-toi, si tu l'ignores, que j'ai entamé une tournée et que je suis overbooquée jusqu'à mars prochain. Mais pourquoi tu m'appelles, bon sang ?
-Tu dois venir, vite. Tu me dois bien ça, non ? Rappelle-toi, “à la vie à la mort”, tu disais.
Cindy faisait allusion au pacte que nous avions contracté lors de notre première collaboration. A l'époque de Silent all these years, Cindy et moi avions été frappées par la connivence de nos univers. Elle admirait mes chansons, et je fus extrêmement touchée par son élégance graphique. Ses compétences en design et en photographie, elle les a mises au service de ses premiers clips qui témoignent une réelle sensibilité. C'est mon agent qui avait repéré dans divers magazines de mode les pubs de Cindy, identifiables à la palette subtile de leurs couleurs pastel, sa marque de fabrique, qui contrastent radicalement avec le cynisme ambiant à l'honneur généralement dans ce milieu. Les pubs de Cindy, et surtout ses photos personnelles parues dans de magnifiques ouvrages, m'évoquent certains travaux de Sara Moon, même si son univers entretient un rapport encore plus étroit avec le monde de l'enfance qu'elle est la seule, je crois bien, à assumer pleinement. Pas le regard d'une adulte sur l'enfance, mais celui d'une enfant dans toute sa naïveté. Sous sa direction, j'ai compris, au-delà de sa douceur naturelle que certaines mauvaises langues n'hésitent pas à qualifier de “mièvre”, que se profile une âme ardente qui revendique, n'en déplaise aux cyniques de la pub, sa propre vision du monde. Le combat est tellement déloyal que Cindy souffre de migraines chroniques. Alors ses traits se replient dans leur silence, son regard se durcit, l'angoisse la ronge. Mais la lumière jaillit toujours au bout du chemin. Et les clips Crucify et Silent all these years témoignent l'authenticité de sa démarche.
-Mais enfin, ma belle, tu réalises ce que tu me demandes ? Nous n'avons pas encore décidé la set liste du prochain concert. Et c'est dans deux jours...
-Je sais, tes concerts de samedi et dimanche. Viens, je t'en prie. J'ai besoin de toi.
D'habitude, en tournée, je refuse d'accorder la moindre place à l'inquiétude. J'évite toute situation stressante. Mais ce jour-là, j'ai vacillé à l'instant où j'ai perçu un déraillement dans la voix de Cindy.
Et quand elle a brandi le souvenir de notre pacte, j'ai senti mes dernières résistances flancher. Comme je doutais d'avoir le temps de réserver un avion, prenant les devants elle m'a avoué qu'elle m'avait déjà réservé une place dans le vol de 23 heures. Il me suffirait ensuite, une fois à New York, de prendre un taxi pour couvrir les vingt kilomètres me séparant de son studio à Manhattan. J'étais dans un tel état de stupeur que je ne me suis même pas demandé comment elle avait pu accomplir une telle prouesse, en un temps aussi restreint. Quand je vous dis que Cindy est capable de déplacer des montagnes !
Je suis dans l'avion depuis deux heures. J'ignore pourquoi Cindy m'a convoquée, je peste contre la folie qui m'a saisie.

II

Dès mon arrivée à l'aéroport de New York, j'ai senti flotter le sol sous mes pas. La lumière avait encore maille à se défaire des ombres nocturnes. Je suis montée dans un taxi. La route qui défilait silencieusement était enveloppée d'un voile de monotonie. Je me suis un peu assoupie.
A mon réveil, je me suis extirpée du véhicule. Dehors, l'air était agréablement frais, sans les griffures vivifiantes des mois d'hiver. Je me suis dirigée d'un pas alerte vers le studio de Cindy. J'ai frappé trois fois. Comme personne ne répondait, j'ai fini par appuyer sur la poignée.
Dans le couloir étroit, le peu de lumière provenait d'une vitre murale située à mi chemin du rez de chaussée et de l'étage où se trouvait l'appartement de Cindy. J'étais étonnée par le calme qui régnait dans l'immeuble. A ma droite sur le palier, s'ouvrait le studio où nous avions tourné le clip de Silent all these years. J'en ai vu sortir un jeune homme vêtu d'une combinaison de peintre. C'est à peine s'il a prêté attention à moi. En le voyant bailler à s'en décrocher la machoire, j'ai deviné qu'il avait bossé toute la nuit. Cindy sait s'entourer de gens qui lui sont entièrement dévoués, sans avoir jamais besoin d'user de son autorité. Comment ne pas donner à une femme si talentueuse et si généreuse ?
Je me suis glissée à mon tour dans le studio. Le sol était entièrement bâché sous des nappes de plastique tachées de flaques blanches. Tous les murs affichaient une surface uniformément blanche. Sous les étendues de plastique, mes pas foulaient un sol lui-même immaculé.
-Tori ! Enfin, t'es là.
Je la retrouvais, ma chère Cindy, venue se serrer dans mes bras. Je sentais sa respiration profonde et son effort pour en maîtriser les flux. Ma présence semblait réellement la soulager.
-Tu dois avoir soif, non ?
-Pas vraiment.
-Mais un café, ça te dit ?
-Alors, si c'est un café...
Elle s'est dirigée vers une table posée contre le mur dans le prolongement de la porte d'entrée. En soulevant le levier d'une grosse bonbonne en inox, elle a fait couler un café fumant dans un gobelet en plastique qu'elle m'a tendu en me désignant une chaise.
-Miss, nous débarrassons maintenant, nous avons terminé.
-Parfait, faites donc.
C'étaient les peintres qui venaient retirer, après leur boulot, leurs outils, pots de peinture et rouleaux. En les regardant s'activer, j'ai pris conscience des dimensions de la salle. Cindy s'est mise à sourire.
-Non, tu rêves pas. La salle est bien plus petite.
-En effet, qu'est-ce qui se passe ?
-C'est à cause du mur là-bas, tu vois ? Mes p'tits gars, c'est eux qu'ont posé cette fausse cloison. Comme ils l'ont peinte en blanc, on ne la distingue pas des vrais murs. Mais si tu t'en approches, tu remarqueras qu'elle ne rejoint pas totalement les deux bouts de la pièce. Il reste un espace, une ouverture. Mais ce n'est pas par là que tu entreras. Tu vois l'encadrement au milieu du mur ?
Mes yeux s'égaraient à glisser sur cette surface blanche. C'est alors qu'en fronçant les paupières j'ai compris enfin de quoi il retournait. Comme pour le passe-plats traditionnel des cuisines américaines, on avait aménagé à même la cloison un espace rectangulaire. Mais il était masqué par le fait que la pièce, de l'autre côté de la cloison, présentait les mêmes murs blancs. Les peintres avaient promené leurs rouleaux sur chaque centimètre carré du studio.
-Cindy, je t'en prie, tourne pas autour du pot. J'peux plus tenir. Dis-moi pourquoi tu m'as appelée.
Une lueur furtive a vibré dans ses yeux. De silhouette plutôt fine, Cindy passe pour quelqu'un de délicat. Sa chevelure noire, qu'elle n'a plus coupée depuis l'adolescence, retombe en une cascade aux reflets bleutés jusqu'au bas du dos. Son large et beau regard noir déploie une infinie douceur qui s'incarne évidemment dans sa voix limpide. Ses petites lèvres semblent presque s'excuser d'exister ; en revanche, quand elles s'étirent, même timidement, elles éclairent d'un sourire radieux son visage qu'on aurait envie d'embrasser avec l'intention folle de lui soutirer une infime part de son élégance.
-C'est mon père... Il... Il... nous a quittés.
On se sent toujours emprunté dans de tels moments, ne sachant quel geste amorcer, quelle parole soutenir. J'ai simplement replié mes mains dans la sienne et caressé son regard que j'ai trouvé d'une immense beauté à cet instant. J'avais rencontré le père de miss Palmano deux ou trois fois, notamment à la fin du tournage de Silent all these years. Les parents de Cindy ayant beaucoup apprécié mon premier album Little eartquake avaient tenu à me recevoir dans leur coquette villa de banlieue. J'avais été un peu gênée par l'austérité de M. Palmano. Il s'exprimait peu, écoutait beaucoup, qualités que je suis loin de partager. C'est sans doute pour cela que ces gens m'intimident tant. Ils gardent pour eux le fond de leur pensée. Quant à moi, je ne retiens aucune émotion. Quand je me sens exaltée, je saoule les gens de paroles, quand je déprime, je le fais supporter à mes proches. Je suis incapable de feindre, de raisonner mes élans affectifs comme mes replis sur moi. Apprendre la mort de M. Palmano m'a pourtant bouleversée. L'émotion, que Cindy maîtrisait presqu'aussi bien que lui, a jailli soudain.
-A sa mort, je n'ai eu de cesse de penser à toi.
-A moi ?
-Oui... Enfin, à l'une de tes chansons. Winter.
Winter, je l'avais écrite il y a fort longtemps, c'était même la plus ancienne chanson de Little earthquake. Je devais avoir vingt ans à peine quand j'ai composé cette balade en hommage à mon père, une façon de lui transmettre de façon indirecte ma reconnaissance bien tardive.
-Voilà, il faut que je réalise le clip de ta chanson.
-T'es folle ! Mais avec quel argent ? T'en as même pas parlé à mon agent.
-Tori, arrête. Je fais pas ce film pour vendre une marque de parfum ou de fringues. Je le fais pour lui... mon père.
-Alors, c'est pour ça que tu m'as fait venir ? Pour me donner un rôle dans ton clip ?
-Oui, à la seule différence que cette fois j'aurai aucune promotion à la clef, toi non plus d'ailleurs.
-Et mes p'tits gars alors, qu'est-ce que j'leur dis ? Combien de temps ça prendra ton tournage ? Samedi j'ai un concert à L. A...
-T'inquiète pas, vendredi soir tu repartiras par l'avion de minuit.
-T'as déjà prévu le retour ?
J'étais éberluée par l'efficacité avec laquelle Cindy avait planifié les deux journées de travail qui nous attendaient. Je retrouvais intact son sens de l'organisation. Elle affirmait pour la première fois aussi son indépendance artistique. Ce film ne lui serait pas dicté par des fins publicitaires. Au vestiaire, la mode pour une fois ! Elle avait investi son âme dans ce projet qui avait jailli du nid une nuit au point de l'avoir réveillée, n'apaisant son tourment qu'une fois griffonnées sur un bout de papier les quelques cases du storyboard qu'elle avait déjà conçu pendant son sommeil. Elle avait en tête tout le déroulement du clip, chaque plan, chaque scène, chaque séquence, enfin presque. Je sais qu'elle a toujours de nouvelles idées qui surgissent sur le plateau et bouleversent souvent le plan de tournage. Elle savait exactement ce que j'allais y faire, comment j'allais me déplacer.
Une agitation grandissante dans le couloir de l'immeuble nous a alertées.
-Les voilà, mes techniciens, ils arrivent avec tout leur matos. Viens, montons à mon appart. Je vais t'expliquer ton rôle.
Les électriciens encombraient déjà l'entrée de l'immeuble. J'ai toujours été impressionnée par la tonne de matos qu'ils transportent avec eux : cables interminables enroulés comme des serpents noirs, autant de pièges pour les pieds distraits, trépieds à rallonge à ne surtout pas renverser sous peine de détruire des ampoules surpuissantes d'un prix exorbitant. Ils savaient très bien ce qu'il leur restait à faire puisque, sans attendre les directives de Cindy, ils se sont dirigés vers le studio du rez de chaussée.

(à suivre...)

WINTER (chapitre 3)


III

Mon amie et moi sommes montées au premier étage. Son appartement n'a pas changé. C'est un loft de 200 mètres carré avec sa kichenette dans un angle, un superbe canapé incurvé délimitant la partie séjour, tandis que les deux autres tiers de l'espace, Cindy les a aménagés de façon à s'octroyer un très large atelier personnel où sont entreposés ses planches à dessins, ses feutres, compas, règles, crayons, sa bibliothèque. Dans un coin, trône son labo photo.
-Je ne m'en sers presque plus à présent, tu sais. Avant, je pouvais passer des heures à peaufiner mes propres tirages. Mais ça, c'était avant l'ère informatique. Maintenant mon labo c'est ça.
Elle m'a montré un large bureau sur lequel était branché son ordinateur. Sur son plan de travail, elle a tenu à me montrer ses croquis d'une précision ahurissante. C'est émouvant d'accompagner chaque étape d'une création depuis sa genèse, encore balbutiante, jusqu'à sa phase définitive, quand toutes les idées ont enfin trouvé leur place et leur cohérence. J'apparaissais sur toutes les esquisses, et toujours cette impression de douceur et de tendresse qui s'en dégage.
-Il y aura des enfants dans ton clip ?
-Oui, ce sera une variation de Silent all these years. On y explorera les mêmes thèmes.
-Mais plusieurs enfants, tu te rends compte de la difficulté...
La dernière fois, nous avions eu recours à une fillette qui ne cessait de jouer à cache-cache avec moi. Par ses multiples facéties, elle venait parasiter les plans où j'évoluais. Un seul enfant déjà avait ralenti le tournage, alors plusieurs enfants, je n'osais pas imaginer la perte de temps. Serais-je libérée à temps pour rejoindre mes gars ? Pourrais-je être à l'heure à mon dernier concert ?
-T'inquiète pas, me rassurait Cindy, on y arrivera. Parmi les enfants, il y aura mon petit Thomas et le chéri de Lesley.
-Oh, Lesley, quel bonheur de la revoir !
-Tu sais, j'ai trouvé mes collaborateurs idéaux, je serais conne d'en changer.
Je me sentais en totale adéquation avec Cindy. Un artiste qui ne peut se passer de collaborateurs a tout à gagner à se constituer une famille de gens qui connaissent son univers et sont prêts à apporter leur touche à son édifice. Mon amie a su créer autour d'elle un espace aussi intime que créatif. Tous ses techniciens comptent parmi ses meilleurs amis. Elle entretient avec eux une relation de confiance réciproque. Je n'ai pas encore vraiment créé ce champ de complicités autour de moi, mais je m'y attèle.
Cindy avait tellement minuté ce tournage qu'elle était capable d'assurer mon retour à L.A dans les temps impartis. Rien ne serait laissé au hasard ; elle tiendrait sa promesse comme d'habitude. Lorsqu'elle a tenté de m'exposer certains aspects du clip, je n'ai pas tout saisi. En effet, comme beaucoup d'artistes, mon amie n'est pas à l'aise lorsqu'il s'agit de traduire avec des mots des émotions relevant principalement de l'intuition. Ses photos, fort heureusement, parlent pour elle; elle s'y projette à deux cents pour cent.
Trois coups à la porte ont fait dire à Cindy : "Tiens, voilà Karen !" En effet, a surgi une jeune femme qui transportait dans un caddie à roulettes tout son matériel. Même si je n’avais pas aperçu son visage, je l’aurais identifiée sans problème à l’énergie incroyable qu’elle dégage quand elle entre quelque part. Elle provoque toujours des étincelles, une manière qui lui est propre de se déplacer, donnant l’impression d’un manque total d’organisation, souvent en déséquilibre sur un pied ou l’autre, ne tenant pas en place, charriant un flot de paroles ininterrompu qui semble, quand on la connaît bien, masquer une grande timidité. Dès qu’elle m’a reconnue, elle s’est précipitée vers moi et m’a serrée contre elle avec une fougue qui m’a coupé le souffle. Typique de Karen, ça.
-Karen, tu fais comme chez toi, je vous laisse toutes les deux. Moi, je descends, je vais voir si les techniciens ont besoin d'aide.
Karen, déjà, avait rejoint la partie atelier de l'appart, ajoutant des commentaires enthousiastes aux croquis de notre amie. Elle cherchait à s'imprégner, m'a-t-elle précisé, de l'esprit qui présidait à ce clip pour lequel elle avait amené tout son barda.
-T'as mis tout ça dans ce petit caddie ? je me suis étonnée.
Elle est partie dans un franc éclat de rire, la tête renversée en arrière qui mettait en valeur ses lèvres grand ouvertes. J'adore le rire de Karen, généreux, communicatif, capable de dérider un zombie. Elle a jeté sur moi son regard noir que traversait pourtant une bonne humeur irrésistible.
-D'abord, mon caddie n'est pas si petit qu'il en a l'air. Ensuite, j'ai pas apporté toute ma garde-robes. Tu penses bien que 'dy m'a développé en long en large et en travers ce qu'elle imaginait pour ton personnage. J'ai pris que le nécessaire. Tu veux voir ?
-Oui, montre.
Karen a déballé son attirail, comme un marchand roublard prêt à tout pour vendre sa camelote. Elle en a extirpé des vêtements de diverses textures et couleurs.
-Tu connais 'dy et son aversion pour les couleurs flashy. Elle m'a demandé du blanc pour la partie centrale du clip...
-La partie centrale ?
-Ah, je vois, elle t'a pas encore briffée...
-C'est que... t'es arrivée... et...
-Bon, je vois. Ecoute. Tu seras vêtue de blanc de la tête aux pieds dans la seconde partie. C'est la partie jeune fille.
-Ah bon ! Elle me voit en jeune fille ?
-Pour ça, demande-lui. Moi, j'te dis ce que j'ai compris. Il y a une régression, je crois. Enfin, tu me comprends... On remonte le temps. Au début, t'es une jeune femme, puis une jeune fille, enfin un enfant. C'est bizarre, elle m'a dit “un enfant et une femme mûre à la fois”.
-Tu déconnes.
-Non, juré, demande à 'dy, j't'assure, c'est c'qu'elle a dit.
-Mais comment je vais jouer ça moi ?
-Ca, c'est ton problème, tu crois pas ?
Elle m'a décoché l'un de ses regards de biais dont elle a le secret et qui correspond chez elle à l'instant “vâcherie”. Une manière rude de répondre, sans appel. Presque deux ans plus tôt, j'aurais pu me sentir froissée, mais plus maintenant. Je connais bien Karen. Je sais que la vie est loin de l'avoir épargnée, mais elle n'en tient pas compte, comme si elle avait décidé une bonne fois pour toutes de ne vivre que l'instant présent et d'en profiter au maximum.
Elle m'a demandé d'essayer deux pulls à col roulé afin de s'assurer qu'elle ne s'était pas trompée de taille. Le premier était vert, le second, rigoureusement identique, blanc. Une fois rassurée, elle m'a présenté les deux jupes, toutes plutôt chaudes, assorties aux deux pulls. Enfiler une jupe culotte m'a rappelé mon enfance, quand maman m'achetait encore mes vêtements. Je n'aimais pas les jupes culotte, mais impossible de le faire comprendre à maman. Elle a parfois ses lubbies.
-C'est pour ça que je les ai choisies, parce qu'elles m'évoquent l'enfance à moi aussi. C'que j'ai pu souffrir avec ce truc qui me remontait jusqu'au cou ! Wouah ! La dégaine ! Vise la touche que t'as !
Karen en rajoutait dans la dérision. Mes musiciens auraient été les premiers surpris s'ils m'avaient vue dans cet état. Le comble a été atteint quand la styliste m'a tendu deux paires de collants-laine. Le contexte excepté, j'aurais pu penser qu'elle se moquait de moi. Naturellement, je n'ai pu échapper à la séance d'essayage. Karen m'a demandé de marcher un peu. Spontanément, j'ai retrouvé la démarche que je devais avoir étant fillette, de petites enjambées empruntées, gauches et timides.
-Si tu te voyais... Ma parole, si tu te voyais !
Je ne remercierai jamais assez Cindy de m'avoir tirée de là. Elle se tenait sur le seuil de son appart, éberluée, tournant vers Karen un regard agacé et a fini par lui lancer :
-Mais qu'est-ce que c'est cette horreur ? Où t'as déniché ça ?
-Quoi ? C'est mon travail, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de tel que deux pulls à col roulé et deux jupes culotte pour symboliser le retour à l'enfance de ton personnage.
-C'est ridicule ! Comment t'as pu penser une chose pareille ? Tori, enlève-moi ça, vite !
Elle venait de s'adresser à moi du ton de la mère expéditive qui n'accepte aucune remarque et qu'une colère cataclysmique emporterait si j'avais le malheur de lui désobéir. Je dois préciser que je n'ai eu aucun remord lorsque je me suis débarrassée de mes accoutrements, mais, alors que je me dirigeais vers mes propres vêtements de ville, Karen, d'un bras tendu qui me barrait le passage, m'a figée sur place. Je me suis retrouvée ballotée en petite tenue, entre deux marâtres qui se disputaient la palme du bon goût. Incapable d'intervenir, amusée de me sentir si frêle et si honteuse, j'ai croisé les bras sur ma poitrine. Je me demande de quoi j'aurais eu l'air si un technicien avait eu la riche idée de paraître à cet instant.
-Tori, c'que tu portais quand t'es arrivée, c'est bien, je trouve.
Cindy ne plaisantait pas, malgré l'air ahuri de la styliste qui n'avait plus qu'à remballer ses affaires, pendant que je renfilais mon pantalon gris et mon petit débardeur bleu ciel qui remontait juste au-dessus du nombril.
-C'est parfait, Tori, tu restes comme ça. Est-ce que tu peux venir s'il te plaît, j'ai besoin de vérifier quelques placements de caméra.
(à suivre...)

WINTER (chapitre 4)


IV

Le studio au rez de chaussée débordait d'agitation. Dans deux coins de la salle, trônaient des éclairages qui formaient sur le sol des serpentins noirs enchevétrés. Je n'ai aucun sens de la technique, c'est pourquoi j'admire tant ceux qui la maîtrisent au point de la mettre au service de l'art. Cindy m'a montré de plus près la fausse cloison du fond, celle dans laquelle avait été pratiquée l'ouverture rectangulaire. Elle voulait s'assurer, pour les deux scènes d'ouverture et de clôture du clip, que je pouvais la franchir sans difficulté. La première fois n'a pas été très concluante. En effet, je devais lever ma jambe droite à une hauteur inhabituelle qui s'accordait assez mal à ma propre démarche.
-Il faut que tu puisses marcher normalement et franchir le mur sans trop d'effort, me disait la réalisatrice.
Après plusieurs essais, j'ai fini par prendre le pli en limitant de façon satisfaisante certaines contorsions corporelles indésirables selon Cindy. Une dernière fois, elle m'a demandé de traverser la cloison pendant qu'elle accompagnait latéralement mon déplacement, ses deux mains esquissant l'objectif d'une caméra, en un seul plan qui partait d'un côté de la cloison pour se terminer de l'autre côté.
-Chouette, s'est-elle écriée, j'ai mon plan. C'est génial. Comme je ne comprenais pas vraiment son intention, elle a pris ma place et m'a demandé de la suivre à mon tour comme elle l'avait fait avec moi à l'instant. J'ai alors compris que c'était un plan classique qui donnait la sensation magique au spectateur de passer à travers la cloison.
-Tu portes ton débardeur bleu et ton pantalon gris au début du plan et, ensuite, de l'autre côté de la cloison, tu ressors tout de blanc vêtue.
-C'est impossible en un seul plan, ai-je rétorquée, naïve que j'étais.
J'ai entendu rire quelqu'un derrière moi. C'était un techniciens qui modifiait l'orientation d'une lampe.
-Sur la table de montage, c'est un jeu d'enfant, un plan pareil.
-Je suis chanteuse, moi, ai-je ajouté pour ma défense.
-Et j'adore vos chansons, s'est exclamé un autre gars perché sur une échelle et ajustant un filtre blanc devant un spot.
Après les techniciens éclairagistes, a débarqué un ami de Cindy avec son matériel sono. Durant les tournages, mon amie diffuse toujours en direct et dans de bonnes conditions sonores la musique que son clip est censé illustrer. Je n'apprécie pas trop de me plier aux règles ridicules du play back. Je préfère les vidéos qui ne montrent pas l'artiste en train de chanter. Cindy adore me voir chanter au contraire. C'est autour de moi qu'elle tisse peu à peu son univers visuel. Autant je n'ai aucun souci avec mon image médiatique, autant je ne me supporte plus dès qu'on me filme en train de chanter. Cindy m'a avoué une fois qu'elle comprenait ma pudeur et ma gêne, alors même qu'elle me sait loin d'être timide.
A l'apparition de Buster, la réalisatrice a subitement laissé au placard sa réserve habituelle. Elle a serré dans ses bras l'enfant qui lui réclamait un baiser. A califourchon sur elle, le garçon lui a présenté son nez qu'elle s'est empressé de connecter au sien. Cela peut sembler un cliché, je le sais, mais être témoin d'un instant d'intimité entre eux deux m'a émue à un point qui m'a surprise moi-même. Je me suis rendu compte alors que Cindy occupait dans ma vie une place privilégiée, plus importante en tout cas que je ne l'aurais cru au départ.
Quand les parents des jeunes figurants ont commencé à investir le studio, cela a fait monter d'un cran le volume sonore. La responsable du casting s'entretenait avec chacun d'eux. Parfois, elle m'interpellait pour qu'un père puisse avoir l'honneur de me serrer la main. Je ne sais jamais quoi dire dans ce genre de situation. Au-delà de mon image médiatique, je ne maîtrise en aucun cas l'impact que peut avoir Tori sur ses fans. J'en suis toujours très touchée, avec le sentiment étrange que l'artiste qu'ils viennent féliciter à la fin du concert a peu de rapport avec moi. Tel père demandait l'autorisation de rester pendant le tournage afin de partager l'expérience unique que son fils allait vivre. Cindy, à contrecoeur, a dû refuser sous le motif qu'un enfant, s'il sait que ses parents sont présents, perd alors l'état d'innocence qu'elle cherche justement à saisir avec la plus grande vérité possible.
Les quatre garçons n'ont pas tardé à se familiariser les uns avec les autres. Même Buster, que j'ai connu autrefois aussi timide que sa mère, discutait déjà avec eux. L'un d'eux est venu me trouver et, d'un sourire désarmant, m'a demandé :
-C'est toi qui chantes ?
-Oui, mais ce sera pour du faux cette fois.
-Ah bon, pourquoi ?
-Ca, il faut que tu demandes au monsieur qu'est là-bas, celui avec le casque sur les oreilles, en train de régler le son...
Tous les quatre n'ont pas attendu la fin de ma phrase pour se précipiter vers le pauvre technicien qui a vu se ruer sur lui les garçons avides de questions.
J'ai senti en moi monter l'exaltation de la scène, l'envie de donner le meilleur de moi-même, bien que je pense n'avoir aucun talent de comédienne. J'étais quelque peu effrayée par les perspectives du scénario élaboré par Cindy. Serais-je capable de suggérer au spectateur les différentes étapes que traverse mon personnage au fur et à mesure qu'il rajeunit ? Cela me paraissait un défi insurmontable. Et pourtant, une petite voix, que je connais bien car elle m'accompagne partout dans mes activités professionnelles, me lançait l'obligation d'être parfaite, ce qui augmentait le trac.
(à suivre...)

WINTER (chapitre 5)


V

Quand Lesley est arrivée avec son enfant, ni une ni deux, Cindy lui a arraché Ben des mains.
-Salut, je t'emprunte Ben. Tori et toi, vous montez à l'appart. Et fais gaffe avec le maquillage, vas-y tout doux.
J'étais ravie de revoir Lesley que j'avais croisée la première fois sur le tournage d'un clip de Trent Reznor où son art du maquillage avait ébloui mon ex. Lesley était une des rares gothiques de mon entourage à posséder cette élégance qui ne trompe pas. Sa démarche artistique outrepassait allègrement le cadre purement décoratif qui domine généralement la sphère gothique. Bien que ses tenues vestimentaires, d'un goût toujours affirmé, correspondent bien esthétiquement à la noirceur de mise chez les romantiques, elle peut tenir une vraie conversation hors des limites autorisées habituellement à tous ceux qui se réclament de ce mouvement et qui ont une fâcheuse tendance à l'obsession mono-maniaque.
Gothique, elle l'est jusque dans ses fibres maternelles au point qu'elle ne se sent pas obligée de garder automatiquement le masque figé de la souffrance. Une secrète mélancolie l'habite, j'en suis sûre, ce qui ne l'empêche pas par ailleurs d'afficher une certaine légèreté dans ses propos et ses manières. J'aime Lesley pour sa délicatesse dont elle ne se sert pas comme arme de séduction. C'est une femme épanouie, simple dans sa manière d'aborder les autres, et même capable de fantaisie.
Dans l'appart de Cindy, elle a déballé son attirail, ses poudres, rimmel, pinceaux à lèvres, fard, tubes de rouge, et s'est choisi un coin tranquille, près des fenêtres, pour y installer son espace de travail. Dans la partie kichenette, elle a repéré un tabouret vissant sur lequel elle m'a fait asseoir.
-Cindy veut du naturel... du naturel, tu comprends ça, ma Tori ?
-Je crois plutôt qu'elle te l'a précisé par précaution. Pour pas que tu me mettes trois couches de fond de teint blafard.
Elle s'est mise à rire car elle percevait très bien ce que ma remarque comportait de pied de nez au cliché le plus répandu chez les Gothiques.
-Tu vas voir ce que tu vas voir, m'a-t-elle affirmé, ou plutôt ce que tu ne vas rien voir.
En même temps, elle a commencé à me tamponner le front et les joues avec un pinceau très fin dont le parfum volatil s'est mis à tourner dans ma tête. Elle accomplissait ses gestes avec une concentration extrême qui ne lui interdisait aucunement de tenir une conversation.
-Figure-toi, je lui ai avoué, qu'hier j'étais à L.A...
-Ah bon ? Me dis pas que t'étais de concert !
-Si, justement. Cindy m'a contactée en début de soirée. Ma tournée se termine là-bas qu'après-demain. C'est tout Cindy ça, me contacter au dernier moment. Elle me laisse pas le choix...
-Si, le choix de refuser, le droit de n'être pas disponible.
-Est-ce que t'y crois, toi, à ça, dès qu'on parle de Cindy ?
Lesley n'a pas gardé longtemps le ton sentencieux de sa remarque et a dû se rendre à l'évidence.
-Ouais, t'as raison, c'est vrai. J'sais pas c'qu'elle a Cindy, elle peut tout se permettre, personne lui résiste.
-Et toi, elle t'a prévenue à quel moment ?
-Y'a quelques jours à peine. Remarque, j'ai eu plus de chances que toi. En même temps, il est vrai que je mène pas ton train de vie.
-Et pourtant je suis là, tu vois, fidèle au poste, on se plie en quatre pour Cindy. J'adore son univers, mais je doute cette fois que nous ayons le temps de tout finir en deux jours...
-T'es bien pessimiste !
-Lucide, tu veux dire. Parce que Cindy est une perfectionniste, tu sais ça. Elle n'avancera jamais sans avoir la preuve qu'elle n'oublie aucune des possibilités techniques qui s'offrent à elle.
-J'suis d'accord avec toi, Tori. Mais j'ai confiance en elle malgré tout. On y arrivera.
Quand Lesley m'a tendu une glace, j'ai été stupéfaite du résultat, si subtil que j'ai pensé tout d'abord qu'elle n'avait rien fait.
-Voilà le travail ! Qu'est-ce que t'en dis, ma belle ?
-Chapeau ! J'adore. J'sais pas me maquiller. Y'en a toujours trop ou pas assez. Pas le temps, en fait. Tu sais que je pourrais t'embaucher dans mon taf.
-C'est quand tu veux, Tori, tant que tu me demandes pas de chanter...
Nous sommes parties toutes les deux en même temps dans un franc éclat de rire. Deux petites voix mal assurées nous ont interpellées. C'était Ben et Buster qui nous demandaient de descendre dès que nous serions prêtes. Ordre de la réalisatrice.
-C'est elle qui a réquisitionné Ben, au fait ?
-Ouais, elle cherchait quatre garçons du même âge, pas plus de six ans, elle m'a dit. C'est pour gagner du temps, je crois bien, qu'elle m'a demandé pour Ben et qu'elle a choisi aussi Buster.
-J'ai vu les deux autres enfants tout à l'heure en bas. Ils ont l'air de bien s'entendre. Mais qu'est-ce qu'elle veut faire encore avec eux ?
C'était le deuxième clip où Cindy intégrait des enfants dans le décor. Bien que l'enfance soit rarement pour moi une source d'inspiration, je dois admettre qu'au moment où j'ai visionné, une fois montée et mixée, la vidéo de Silent all these years, je me suis rendu à l'évidence. La présence de l'enfant à côté de moi apporte au film une note tendre qui s'harmonise très bien avec ma chanson.

(à suivre)

WINTER (chapitre 6)


VI


Dès mon entrée dans le studio, j'ai senti, malgré les apparences, la réelle tension qui caractérise un plateau dirigé par Cindy.
La réalisatrice réglait quelques effets de costumes avec les garçons. Karen leur avait confectionné, avec trois bouts de ficelle, une coiffe qui s'attachait autour du cou. Le visage des enfants devenait alors le pistil d'une marguerite. Buster paradait déjà pendant que la styliste arrangeait sur sa tête un pétale que sa fougue d'enfant avait dû malmener. Il était fier qu'on s'occupe de lui, à ce que j'ai pu en juger par les regards sérieux qu'il jetait vers ses camarades de jeu.
Comme personne n'avait encore besoin de moi, je me suis approchée, à l'autre bout de la salle, de la fausse cloison. Quelle n'a pas été ma surprise dès que j'ai aperçu, au travers de l'ouverture, un splendide piano. Il n'a pas échappé à mon attention en dépit de son immaculée blancheur qui se confondait avec celle des murs. Ne me laissez jamais en présence d'un piano, je le vampirise, je lui arrache tout ce qu'il a dans les tripes. Mes doigts ont commencé à caresser le clavier dont les “noires” étaient aussi blanches que les autres. Au son qu'il a dégagé, j'ai su aussitôt que c'était un Bösendorfer. Cindy n'a pas oublié mon admiration pour cet instrument inégalable. Elle a dû, comme d'habitude, taper du pied et des mains pour dénicher une telle merveille. Cela n'aidait pas, c'est certain, à amortir le budget aloué au clip. J'ai essayé les premières notes de Winter. Elles ont jailli de mes doigts avec une évidence qui m'a étonnée, moi qui croyais avoir oublié la séquence initiale de ma chanson, sans doute la plus ancienne de mon répertoire. C'était étrange de reparcourir une mélodie qui ne m'appartenait plus, mais qui brûlait si fort encore du souvenir de mon père pour qui je l'avais composée. L'agitation qui montait dans l'autre partie de la salle m'a alertée que le tournage était sur le point de débuter.
J'ai rejoint les autres. Au centre du plateau, Cindy avait disposé les quatre garçons tout droit sortis d'une scène féérique de Comédie d'une nuit d'été, chacun représentant un élément de la Nature. En m'apercevant, elle s'est approchée de moi et, me prenant à part, m'a expliqué :
-Tori, tu peux improviser une chorégraphie ?
-Quoi, une chorégraphie !
-C'est pas du Bob Fosse que je te demande, un truc simple, basique. Tu sais faire ça.
-Tu crois ? Mais dans quel style tu le veux ?
-Excuse, Tori, mais j'ai pas eu le temps d'y penser, j'te fais confiance.
Elle a couru se blottir derrière la caméra tenue par son chef opérateur : un homme à la carrure assez impressionnante. Il a levé son bras à mon intention. Je lui ai souri, puis j'ai senti un silence étouffant peser sur mes épaules. Les garçons se tenaient près de moi, en ligne, m'interrogeant du regard dans l'espoir que je leur donne l'impulsion du départ. La voix de Cindy a retenti, la voix qui est la sienne quand elle dirige une équipe, une voix beaucoup plus grave, aux intonations presque rauques. Les spots nous ont plongés, les enfants et moi, dans une chaleur brutale et aveuglante qui a fait barrage à toute l'équipe du tournage.
Je réfléchissais à ce que je pouvais faire en amorce à ma chorégraphie. La présence des enfants m'incitait d'autant moins à choisir la complexité. Comment faisait la petite fille de jadis, dans la cour de son école, au cours des jeux qu'elles inventaient, ses camarades et elle ?
-Silence ! Moteur ! Action !
Deux imposantes enceintes ont diffusé ma chanson dans le vaste studio. J'ai fermé les yeux avant de me lancer.
-Ferme pas les yeux, Tori, m'a crié Cindy, regarde devant toi et vas-y.
Je me suis trémoussée sur place. Je ne comprenais pas pourquoi la réalisatrice n'avait donné aucune instruction à mes petits partenaires. Les pauvres. Je n'avais aucune peine à me mettre à leur place.
Il a fallu évidemment arrêter le moteur. Au lieu de s'approcher de moi, Cindy m'a parlé à travers l'écran des spots.
-C'est pas grave, on reprend, deuxième prise. Prête, Tori ? Improvise. Fais simple.
Lors de la seconde prise, je me suis mise à tourner lentement sur moi-même, mes bras frétillant comme les branches d'un arbre sous un vent glacial.
Ce n'était pas bon non plus. Nouvel arrêt. Nouveau silence, à peine troublé par le ronronnement des machines. J'ai senti monter jusqu'à mes joues une vague d'incompréhension. Pourquoi Cindy ne me rejoignait-elle pas ? J'avais besoin de son aide. La transpiration s'est mise de la partie. J'ai demandé de l'eau. Karen m'a tendu une bouteille en plastique que j'ai vidée à moitié.
-Ca va pas ? m'a demandé Karen.
-Si, ça va aller, t'inquiète.
Cinq prises ont été nécessaires pour mettre en boîte ce plan. Ce n'est pas vraiment la chorégraphie qui me posait un problème. Je me suis inspirée de ce que faisaient spontanément mes petits figurants quand la caméra ne filmait pas. Devant des centaines de personnes venues des quatre coins du globe, je n'ai jamais éprouvé la plus infime parcelle de gêne. Or, en présence d'une équipe de tournage réduite, je me sens particulièrement vulnérable, même si j'en connais la plupart des techniciens. Par instinct de défense, j'ai masqué autant que possible le vertige qui s'est emparé de moi après que des vagues de chaleur ont pris d'assaut mon visage comme cible de honte.
Lors de la dernière prise, Cindy m'a expliqué que la caméra ne cadrerait que les enfants en gros plan, je n'avais plus donc à me préoccuper de ma chorégraphie, simplement à suivre le rythme de la musique et la cadence de ma voix qui s'échappaient des deux enceintes acoustiques.

(à suivre)

WINTER (chapitres 7 et 8)


VII


Pas moins de trois hommes installaient le travelling pendant que les machinistes déplaçaient le matériel en fonction du nouvel axe de la caméra. J'ai vu la salle se vider à mesure que l'équipe rejoignait Cindy à l'arrière du studio. Les manoeuvres risquaient de prendre un certain temps, d'autant plus que le plan suivant figurait parmi les préférés de mon amie. Elle ne précipiterait pas le tournage sans avoir au préalable vérifié tous les paramètres de sa mise en scène. Je suis sortie prendre l'air.
A l'animation des rues, au volume sonore que générait la ville, j'ai pensé qu'il devait être déjà plus de dix heures. J'ai parcouru le trottoir d'un pas nonchalant. L'air déposait sur mes joues sa brise apaisante. Je m'imaginais demander à un taxi de me reconduire à l'aéroport et, regardant par le rétroviseur, je voyais s'éloigner la rue du studio. Un taxi a ralenti à mon niveau; le chauffeur, les épaules voûtées, s'est mis à scruter mon visage, avant de réaccélérer. J'en ai déduit que la réponse à sa question devait se lire sur mon visage. Sur la vitre avant d'une voiture garée au bord du trottoir, Tori me regardait, l'air plutôt soucieux, débusquant mon regard chaviré. Que m'arrivait-il ? Devais-je imputer au tournage le dérangement qui avait saboté l'ordonnancement de mes traits, altéré l'expression d'ordinaire si décidée de mes lèvres ourlées ? Une devise ne m'a jamais abandonnée, en dépit des obstacles que j'ai dû surmonter. Rester à l'écoute de mon instinct, ne pas abandonner, y compris quand s'immisce le doute. C'est à ma fidélité à cette devise que je dois le mode de vie qui est le mien depuis quatre ans à présent. J'ai enregistré trois disques, le premier s'étant avéré un échec, une erreur de stratégie : j'avais voulu suivre la mode, pensant faire un carton auprès du public, mais je n'avais pas réalisé à quel point ce disque, renié depuis, était déjà à la traîne d'une mode ringardisée. Mon modèle de carrière était Madonna, mais j'ai confondu stratégie de carrière et identité artistique. Les chansons qui composent ce premier essai raté témoignent à mes yeux de ce qu'il ne faut surtout pas faire quand on se lance dans ce milieu : scruter la tendance auprès du public et vouloir lui plaire comme une forcenée. J'avais dérogé à mon intégrité. Je n'avais pas cherché ma ligne artistique, mais j'en avais plaqué une autre, préfabriquée pour ainsi dire : une erreur de jeunesse. Avec Little earthquake, j'avais voulu rétablir le tir et j'avais trouvé une forme de compromis qui me satisfaisait. La plupart des chansons étaient déjà écrites, certaines ayant été évincées du précédent album sous prétexte qu'elles ne portaient en germe aucun hit potentiel. Alors, je les avais récupérées avec la volonté d'effacer la honte de mon premier opus par la sortie sans tarder d'un second qui aurait remis les pendules à l'heure. Je n'avais pas eu le temps de composer un nombre suffisant de nouveaux morceaux. Mon astuce -ma ruse- a été surtout de changer l'habillage de certains titres parmi les plus dansants pour leur donner une apparence qui me corresponde mieux. Winter échappait à ce relookage car je l'avais composée dans un esprit déjà différent des autres titres, ce qui lui avait valu d'emblée d'être exclue du premier album. A partir du troisième, la presse musicale a même écrit qu'Under the pink était le disque où Tori Amos s'était enfin trouvée. Un critique influent a clamé qu'il m'inscrivait d'emblée dans le cercle privilégié des grandes dames de la folk. M'entendre comparée à Joni Mitchell, à Rickie Lee Jones, m'a émue à un point que je n'aurais jamais cru possible : peut-être parce que ces deux artistes font partie des rares dont l'intégrité n'a jamais été prise en défaut.
Forte de mes pensées, je me suis redressée, ragaillardie par la conviction que mon instinct ne pouvait pas m'avoir trahie. J'avais répondu à l'appel de Cindy parce que je devais passer par cette expérience. D'ailleurs, pourquoi me poser tant de questions? Cindy ne s'en pose pas, elle. Elle fonce.
A l'entrée du studio, j'ai vu surgir sur le trottoir Lesley Chilmes, dans sa jupe de cuir noir, gainée de bas résille, arborant son gilet de velours couleur prune. Un timide rayon de soleil a révélé des reflets bleus dans ses cheveux très noirs. Elle s'est tournée vers moi, une cigarette aux lèvres, pour m'indiquer que le réglage d'un travelling causait beaucoup de souci et que Cindy tournait dans tous les sens.
-Tori, je peux te poser une question indiscrète ?
-Tente toujours.
-C'est que... Tu comprends... c'est au sujet de Winter... Et tu m'as dit un jour que t'aimes pas parler de tes chansons.
-C'est pas que j'aime pas, tu vois, mais une chanson peut tellement m'obséder tant qu'elle est à l'état d'ébauche qu'ensuite j'ai besoin de la laisser filer et vivre de sa propre autonomie. Elle a plus besoin de moi.
-C'est pareil avec nos enfants, a ajouté Lesley, un jour, ils finissent par nous échapper. Justement, Winter, je l'avais déjà entendue et je n'y avais pas vraiment prêté attention. Pendant que tu improvisais ta chorégraphie tout à l'heure, j'ai remarqué le boitier du CD posé sur une enceinte. J'ai ouvert le livret et j'ai lu le texte de Winter.
-Je l'ai écrite en l'honneur de mon père. De son vivant, je me suis dit que c'était le moment ou jamais. Il fallait que je lui confie certaines choses. Dans une conversation normale, j'y serais jamais arrivée, tandis qu'à travers ma chanson...
-J'aurais souhaité pouvoir faire cela aussi pour mon père.
Je me suis souvenue alors que le père de Lesley avait été foudroyé d'un cancer à l'âge de cinquante cinq ans.
-Il y a des choses qu'il a faites pour moi, tu comprends, et il me les a jamais dites lui-même. Depuis qu'il est plus là, j'ai l'impression de découvrir un autre homme, quelqu'un de méconnu. Je suis passée à côté de lui, je m'en veux.
Que pouvais-je répondre à cela ? J'ai simplement posé ma main sur son épaule, comme on fait d'habitude en se sentant un peu ridicule. Des ondes de sa tristesse m'ont parcourue et m'ont rappelé que mon père est toujours vivant. L'envie subite de le contacter m'a traversé l'esprit, comme un feu qui vous ronge et ne vous laisse plus en repos. Je ne sais ce qui m'a donné la force de retenir mes larmes. Lesley n'en avait nul besoin. Ce qu'elle désirait secrètement, aucune parole de réconfort ne pouvait l'approcher.
-Merci, Tori. Ta chanson... je la garde là, près du coeur.
Nous avons fini par regagner le studio.


VIII

Tout était prêt. Un silence soudain s'est abattu. Avant de rejoindre son siège, la réalisatrice a posé ses mains sur le crâne de Buster, puis, d'une main nonchalante, a ébouriffé la petite chevelure brune comme s'il s'était agi d'un talisman.
Cinq ou six prises ont été nécessaires. La première fois, un manque de coordination, au moment de tendre ma jambe droite à hauteur de l'ouverture, a totalement interrompu mon élan au point que je me suis retrouvée à genoux dans le cadre des fausses fenêtres. La seconde fois, les accessoiristes en poussant la caméra ont manqué de synchronisme de sorte que l'opérateur avait déjà franchi la cloison que je ne m'étais pas encore hissée au niveau de l'ouverture. La fois suivante, c'est Lesley qui a demandé à refaire une prise afin d'arranger mon maquillage que l'horrible chaleur des spots avait fait pleurer.
Une fois le plan en boîte, Buster, Ben et leurs deux camarades se sont disputés l'exploit de qui parviendrait le premier à se hisser aussi bien que moi au niveau de l'ouverture. Ce qui exigeait de leur part un effort beaucoup plus important. Je les observais : rien dans leur attitude n'était comparable à la tension qui régnait parmi nous. Il a fallu quelquefois calmer leur fougue naturelle sous peine de voir le plateau débordé par leurs jeux, par leur capacité incroyable à se trouver partout à la fois comme s'ils étaient le double de leur nombre. Pendant la préparation du plan suivant, cadré de l'autre côté de la cloison, je me suis adossée à un mur, attentive aux échanges verbaux des enfants, à leur façon de se mouvoir.
Cindy est venue me rappeler que sitôt franchie la cloison, je devenais une jeune fille. Je réfléchissais comment je pouvais jouer un personnage plus jeune que moi. L'absence de fillette dans le groupe de nos figurants en herbe ôtait à mon examen un objet qui eût pu énormément m'aider. Il est évident que les filles ne se déplacent pas comme les garçons. Un cliché voudrait nous faire croire qu'elles sont toutes des danseuses qui s'ignorent tandis que les garçons avancent avec une plus grande détermination. Mais, parmi l'échantillon d'hommes en devenir que je pouvais examiner, j'ai constaté que Ben, le fils de Lesley, se déplace avec moins d'assurance que ses camarades. Il court et saute de joie comme les autres, mais ne se départit jamais d'une réserve que ses copains semblent avoir perçue avec leur acuité sensitive extraordinaire. Ben, quel que soit son enthousiasme et son agilité, transporte avec lui le poids d'une gaucherie qui détermine, comme un code génétique, son rapport au monde et à l'autre. Buster, le fils de Cindy, s'est imposé comme le chef du groupe. Personne ne lui conteste sa supprématie. C'est lui qui décidait par exemple de leurs jeux et de leur durée. Il rythmait toutes leurs activités. Mais moi, Tori, comment me serais-je intégrée à leurs jeux si j'avais eu leur âge ? Qu'est-ce qui aurait marqué mon rapport au monde ? Le plus étonnant dans mes observations, c'est le contraste entre l'enfant et sa mère. Lesley est plutôt du genre dynamique, capable par son énergie de compenser quelque peu l'absence du père. Cindy, en revanche, abrite sa ferveur sous une apparence calme. Leur enfant semble, dans un souci d'équilibre, avoir compensé l'excès de sa mère.
La deuxième partie du plateau était prête. Karen Binns, la styliste, que tout le monde attendait, est enfin arrivée munie d'un pantalon et d'un débardeur blancs, en tous points identiques à ceux que je portais déjà, la couleur exceptée. J'ignore comment elle parvient à coller aux attentes de Cindy, comment, par une gestion magique de son temps, elle vient au secours des situations les plus désespérées. Karen aurait pu rétorquer à sa meilleure amie qu'elle était dans l'incapacité d'obtenir sur le champ des costumes en remplacement de ceux qu'elle avait conçus tout d'abord. La photographe aurait été à son tour dans l'obligation d'admettre qu'il était effectivement trop tard. Or, voilà que Karen venait d'accomplir un autre tour de force dont elle seule avait le secret.
Très concentrée, Cindy m'a demandé de rejoindre le piano blanc sans oublier que j'étais alors une jeune fille. Je me triturais encore l'esprit pour trouver le détail qui marquerait un tel changement. Je cherchais l'expression de mon visage susceptible de traduire mon jeune âge, mais j'échouais à chaque fois. L'absence de glace ne m'aidait pas tellement; de plus, Cindy, qui me voyait grimacer, m'a immédiatement interrompue, avant même de crier les fameux “Silence. Action. On tourne.”
-Tori, pas ça ! Je t'en prie. C'est pas un concours de grimaces. T'es une jeune fille. Tu transportes avec toi tes rêves, ton enthousiasme. Le monde autour de toi est rempli de promesses.
J'ai senti mes jambes flageoler, je n'avais qu'une envie, me cacher, tourner le dos à la caméra. Je ne savais plus quoi faire, quoi décider, quoi penser. J'avais envie de pleurer, mais je m'en suis abstenue. Il m'était intolérable de penser que Cindy aurait pu perdre sa confiance en moi. Elle avait entrepris ce tournage en y investissant sa part la plus intime. Mes chansons qu'elle avait choisi d'illustrer, aussi bien Silent all these years que Winter l'avaient mise en contact avec sa part d'enfance. J'en étais la première étonnée. Depuis que j'ai la chance de vivre ma musique sur scène, je suis saisie par l'étrange alchimie qui se produit quand celle-ci trouve son chemin jusqu'à l'auditeur qui la transforme en quelque chose d'irrationnel, qui forcément échappe à mon contrôle. Il s'ensuit une relation si intime de mon public avec certaines de mes chansons qu'elles ne m'appartiennent plus et commencent dès lors un voyage où elles ne sont plus que le vecteur de désirs secrets, de fantasmes, d'échos. Même ma chanson Me and a gun, que je croyais si personnelle, donc condamnée comme une indécence fautive parce que j'avais osé libérer cette part de moi qui m'effraie, le torrent de mes instincts de meurtres les plus refoulés, a trouvé chez certaines de mes fans une résonnance d'une force incroyable. Dans l'important courriel que j'ai reçu à la sortie de mon second album, beaucoup de femmes m'ont remerciée d'avoir écrit cette chanson qui les a rassurées en les déculpabilisant, quelquefois même en leur donnant le courage de ne point commettre l'acte irréparable. La lecture de ces confidences enflammées m'a littéralement bouleversée. En même temps, j'ai ressenti le besoin de me protéger. Jamais je n'aurais cru une simple chanson détentrice d'un tel pouvoir révélateur chez les gens. Je n'ai jamais cherché à me poser comme porte-parole d'une communauté sociale ou ethnique. Et pourtant, je venais d'en constater les effets, et l'impuissance qui m'a saisie côtoyait le gouffre le plus effrayant. L'image de Kurt Cobain s'est plaquée soudain en filigrane de mes réflexions, comme un avertissement que je n'avais pas le droit d'ignorer.
Oppressée par le silence qui pesait sur mes épaules, j'ai regardé le superbe piano blanc... et la machine complexe des souvenirs s'est mise en branle. Une joie vibrante m'a enveloppée sitôt éparpillées les images dans ma tête. Je venais de réussir mon concours de piano. Dix années d'efforts acharnés pour venir à bout d'un simple concours, pour voir enfin ployer la terrible résistance du jury qui ne m'avait jamais épargnée. Comment pouvait-on s'arroger le droit de balayer d'un revers de sentence, de violer jusque dans sa chair, la passion d'une jeune fille dont le seul tort consiste à se sentir animée du souffle de la création ? Quand je m'exerçais au piano, mes mains s'écartaient malgré moi des codes que mes maîtres m'inculquaient à chaque leçon. Je ne comprenais pas le motif qui les poussait à déverser sur moi leur colère, parfois leur haine ou leur rancoeur. On me reprochait mes vélléités d'artiste, comme une faute de goût impardonnable, on dénigrait systématiquement ce que j'avais l'audace de soumettre : mes propres créations.
Aussi, quand j'ai enfin remporté le concours, bien plus tard, après un abandon de plusieurs années, j'ai accueilli mon premier prix de piano comme une revanche personnelle contre le système, les prémices d'un affranchissement, une forme de fierté retrouvée quand j'avais reçu des mains de Daniel Barenboim lui-même le trophée que mes parents gardent précieusement chez eux. Après mon passage, et avant la proclamation des résultats, j'étais descendue dans la rue et l'avais traversée gaiement, fière de la performance accomplie dans la fièvre de ce que je pouvais donner de meilleur. Je m'étais mise à trottiner en balançant mes bras d'enthousiasme.
-C'est dans la boîte ! T'étais parfaite, Tori.
La voix de Cindy m'a comblée de bonheur au point que j'ai ri à en avoir mal aux côtes. Je ne savais pas ce que j'avais fait. J'aurais été incapable de le reproduire s'il avait fallu une autre prise. Lesley me souriait au moment où elle m'a rejointe pour redéposer un peu de poudre sur mes joues, revitaliser le rose argenté qui dessinait mes lèvres.
-T'es sensas, comment t'as fait pour trouver cette démarche, cette légèreté, j'ai cru que t'allais t'envoler. Et ton visage, cette expression que t'avais, toute la joie et la fierté crâneuse d'une jeune fille épanouie et consciente de ses charmes...
(à suivre)